L AMOUR DE LA PATPJB
Ces déformations du patriotisme ont servi de prétexte aux nombreux adversaires qui, de nos jours, le combattent. Ce qu'on lui reproche surtout, c'est d'être un ferment de discorde entre les peuples et de perpétuer, à travers les siècles, la guerre dont les tueries sont la honte de l'humanité. — De plus, suivant Tolstoï, ce sentiment ne saurait être considéré comme un sentiment naturel; « c'est un virus qu'on nous a inoculé. Il a pu être utile autrefois, pour unir les hommes en nations, et pour maintenir l'unité des États; mais, à présent, les hommes sont groupés, c'est un fait accompli... Dès lors, prétendre qu'il est encore nécessaire, c'est comme si l'on disait que le labourage, qui fut profitable et bienfaisant pour la terre avant les semailles, l'est encore lorsque les semailles sont levées. Les hommes devraient donc conserver le patriotisme, en souvenir du profit qu'il leur apporta autrefois, de même qu'ils conservent les monuments antiques, les temples, les tombeaux, etc. Mais les temples et les tombeaux demeurent sans causer aux hommes aucun dommage, tandis que le patriotisme amène chaque jour d'innombrables malheurs* ».
Au reste, les progrès continus de la science et les changements qu'ils apportent dans les croyances et dans les relations des peuples, doivent forcément amener la disparition de l'idée de patrie et des sentiments qui s'y rattachent. D'où viennent la plupart de nos préventions contre les hommes? De ce que nous les connaissons mal ; or, la facilité de plus en plus grande des communications nous perriiet chaque jour de les mieux apprécier et de mieux comprendre aussi les
(1) Tolstoï. Le patriotisme ou la paix. (La Revue blanche, 1" mai 1896.) Thomas. L'éducat. des sentim. 12
services qu'ils nous peuvent rendre. De là l'extension du commerce et de l'industrie, de là les échanges qui se font entre nations, chacune demandant aux autres les produits qui lui manquent, toutes collaborant au bien-être et à la prospérité géuérale. — Le jour où les peuples auront bien compris que leurs intérêts sont solidaires, au lieu de se faire la guerre, ils feront des traités et la paix sera assurée.
La science contribue encore à l'avènement de ce nouvel état de choses en détruisant un à un les préjugés qui nous divisent. Elle tend à faire disparaître le fanatisme religieux, en nous montrant les vrais caractères de la croyance ; elle tend à supprimer les luttes de classes et de castes qui pendant si longtemps ont enrayé tout progrès, et, souvent, suscité d'effroyables guerres civiles ; — en nous montrant, enfin, à quel point se sont croisées et enchevêtrées les diverses races d'hommes, elles nous a prouvé « qu'ethnologiquement, le mot nation ne répond plus désormais à rien de réel. Dans l'avenir, il n'y aura plus qu'une espèce humaine : dans l'avenir, par conséquent, il n'y aura plus qu'un peuple humain ». — Et cet avenir est moins loin peut-être que beaucoup le supposent, ne voyons-nous pas déjà les ouvriers se tendre la main, par de là les frontières, comme l'ont fait depuis longtemps les savants?
Ainsi l'idée de patrie et les sentiments qu'elle inspire vont en s'afïaiblissant de plus en plus, et nous devrions tous, par nos efforts, hâter leur disparition complète. Il est temps que le patriotisme s'efface devant le sentiment plus haut, plus large et plus fécond de ia fraternité des hommes.
Telle est la thèse que Tolstoï et beaucoup d'autres, dont les intentions ne sont pas toujours aussi généreuses et aussi pures,
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défendent autour de nous; or, dans cette thèse, il est deux choses qu'il nous faut distinguer avec soin : les faits sur lesquels on s'appuie, et les conséquences que l'on eu tire. — Les faits sont généralement exacts, et il serait puéril de les nier. Que le sentiment patriotique surexcité et transformé en passion ait déchaîné sur les peuples d'immenses désastres, tout le monde en convient; mais qui donc songe encore à défendre le fanatisme national? Qui ne déplore les maux delà guerre? Ce qui est vrai, c'est que l'amour de la patrie, commel'amour de la famille, comme tous les sentiments, en général, peut se pervertir ; seulement on n'en saurait conclure qu'ils sont mauvais en eux-mêmes.
Eu second lieu, on constate avec raison que, sous l'influence bienfaisante de la science, la conception du patriotisme s'est modifiée, et qu'elle tend de plus en plus à perdre de son âpreté et de son exclusivisme primitif, mais lorsqu'on en infère qu'elle doit nécessairement perdre toute sou efficacité, ou commet un nouveau sophisme. — L'idée de patrie, comme l'idée de famille, est une idée nécessaire comme sont nécessaires les sentiments qu'elles impliquent. Ils sont nécessaires comme stimulants du progrès et comme garanties de notre dignité propre. Ou lutte pour la gloire de sa patrie, comme on lutte pour l'honneur de son nom.
« Les plus grands prodiges de vertu, dit J.-J. Rousseau, ont été produits par le patriotisme. C'est lui qui, durant tant de siècles, maintint la tempérance à Sparte, la justice à Athènes, l'amour de la pauvreté et le respect des mœurs à Rome ; c'est lui qui exalta le courage de Léonidas, la probité d'Aristide, la sagesse de Socrate et l'éloquence de Démosthènes ; c'est lui qui éleva au-dessus de l'humanité les Décius, les Camille, et les Scipion. »
En outre, au point de vue de la science, ces théories nous paraissent fausses, car « la nation, comme le dit un écrivain contemporain, est un élément indestructible de l'harmonie
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des mondes, au même litre que la commune, la famille et l'individu : elle est, comme eux, impérissable. Le genre humain doit rester diversifié pour demeurer fort dans une activité sans cesse renaissante. — Pour composer l'humanité il n'y aura pas fusion, mais union de ces éléments divers. — Chacun gardant son individualité, tous graviteront à leur place, sans se mêler, sans se confondre, unis par pondération, comme les planètes dans le système solaire '. »
Ce sont ces principes qui doivent nous guider dans l'éducatiou de nos enfants. Non seulement il ne saurait être question de combattre en eux l'amour de la patrie, mais encore ne point chercher à le développer et à le fortifier, ce serait, à notre époque, plus qu'une faute, ce serait un crime. — Or, le meilleur moyen de le développer et de le fortifier est d'insister sur les raisons qui l'expliquent et le justifient. Le jour où l'enfant comprendra bien quelle dette il a contractée envers ses compatriotes d'aujourd'hui, comme envers ses compatriotes d'autrefois; où il connaîtra, dans ses grandes lignes, l'histoire des ancêtres dont il est l'héritier, il aimera la patrie qu'ils ont formée, qu'ils ont défendue, et il sera prêt à la défendre à son tour. — Ce qu'il importe, toutefois, c'est de veiller à ce que ce patriotisme reste sage et vraiment humain, à ce qu'il pousse moins aux luttes à main armée, sur les champs de bataille, qu'aux luttes pacifiques sur le terrain commun de la science, de l'art, du commerce et de l'industrie. — Ici, toutes les rivalités sont permises, sont louables même, car elles contribuent au progrès, pourvu que l'on ne cherche à triompher jamais, que par des moyens honnêtes.
Ce qu'il importe en second lieu, c'est de mettre nos enfants en garde contre les sophismes des sans-patrie. Sous les beaux noms de cosmopolitisme et d'internationalisme,
(1)J. Revel. Chez nos ancêtres, p. 378, el Dialogues des viva)iLt. \\. 6 et suivantes.