L'AMOUR DE LA PATRIE
l. Ce qu'est la Patrie pour l'enfant. L'amour du sol natal et l'amour de lafamille. Conditions qui les favorisent. — II. Comment l'idée de patrie s'étend peu à peu à la commune, à la région, au pays entier. Causes qui favorisent cette évolution. — III. Patriotisme et chauvinisme. — IV. L'idée de patrie et les sentiments qui l'accompagnent ne sont-ils pas appelés à disparaître ? — V, Nécessité du sentiment patriotique. Comment on doit le diriger.
L'amour de la patrie résume et synthétise toutes les inclinations sociales dont nous venons de faire l'analyse ; c'est pourquoi sou apparition est relativement tardive ; c'est pourquoi, également, suivant les temps et les individus, il olïre des caractères fort différents. Examinons rapidement comment il naît, évolue, se transforme, et, quelquefois aussi, malheureusement, se déforme.
La patrie, pour l'enfant, ne saurait être encore ce qu'elle est pour l'homme fait. Pour lui, c'est le nid qui l'abrite, la maison où il grandit, le jardin qu'il explore ; ce sont les parents qui l'élèvent, les camarades qui l'entourent et les amis qui le gâtent. — Son domaine ne s'étend guère au delà de ces frontières, mais ce domaine lui est d'autant plus cher
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qu'il n'en connaît point d'autre, et que son imagination sait mieux l'animer et l'embellir. — Fait d'égoïsme et de sympathie, l'attachement qu'il éprouve pour ce petit monde où il vit est extrêmement profond, d'ordinaire ; c'est que tant de liens invisibles le rattachent à lui! Ne lui doit-il pas les premières images et les premières idées qui formeront ^.a trame de ses pensées ; ses premières émotions et même cette nuance particulière de sentiment propre à chacun de nous et qui ne s'efïace jamais!
A mesure que l'enfant grandit, cet attachement se fortifie de toute la force des habitudes qu'il contracte ; habitudes physiques, habitudes intellectuelles et habitudes morales. Il aime les endroits qu'il a habités dans ses premières années, et dont les sites lui sont familiers, comme il aime à sentir à ses côtés ceux dont la vie s'écoule intimement unie à la sienne, dont il reflète à son insu les sentiments et les pensées, dont il a partagé les joies et les souffrances. — Le lien qui, chaque jour, grâce à l'accoutumance, l'unit de plus en plus à ce milieu est si puissant, que ni les épreuves, ni les années, ni les absences, ne parviennent complètement à le rompre. De là le charme que conservent toujours et le pays natal et le foyer de la famille. — Pierre Loti nous raconte quelles émotions il ressentit quand, après plusieurs voyages, il revit sa vieille maison. Tous ces objets dont la plupart lui étaient autrefois, — du moins il le croyait, — indifférents, sont maintenant d'anciens amis dont la vue seule évoque mille souvenirs : ce jardin lui rappelle ses premières excursions... imaginaires; cette table, ses premiers efforts d'écolier ; ce salon, les longues causeries du soir... A chaque meuble, à chaque angle de cette demeure, on dirait qu'il retrouve comme un lambeau de son ancienne âme, des traces de ses plaisirs, de ses soucis et de ses rêves envolés'.
, (1) « Les hommes, dit Bossuet, se sentent liés par quelque chose de fort lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris, étant
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Il semble même, comme on l'a souvent observé, que notre amour pour le sol natal et pour la famille soit d'autant plus vif qu'il a été plus éprouvé par la douleur. — Les oiseaux qui habitent les sites nus et déserts, sont, paraît-il, les plus difficiles à dépayser. « De même, dit Chateaubriand, un sauvage tient plus à sa hutte qu'un prince tient a son palais (?), et le montagnard trouve plus de charme à sa montagne que l'habitant de la plaine, nen trouve à son sillon. » Quelque paradoxal que paraisse ce jugement, il n'en est point moins vrai, comme les faits le prouvent, que de tous les ouvriers poussés par le besoin vers les grandes villes, ceux-là sont les premiers à revenir au village qui ont passé leur enfance dans un pays triste et pauvre. — Il en est de même pour la famille. Les enfants élevés par des parents malheureux et qui ont été témoins des inquiétudes et des souffrances des leurs, sont ceux qui, dans nos écoles, s'acclimatent le plus péniblement. Bien qu'ils y jouissent d'un bien-être matériel, tout à fait nouveau pour eux, leur pensée les reporte sans cesse vers ceux qu'ils ont quittés, et ils regrettent amèrement la vie frugale et les soucis qu'ils ne peuvent plus partager.
Nous constatons donc, une fois de plus ici, la puissance de la douleur. Seule, elle unit vraiment et fortement les hommes à leurs semblables et aux choses. Lorsqu'on est heureux, au contraire, au milieu de gens heureux, volontiers on se laisse vivre, sans éprouver le besoin de se
vivants, les recevra en son sein, quand ils seront morts. C'est un sentiment naturel à tous les peuples. Théniistocle, Athénien, était banni de sa patrie comme traître ; il en machinait la ruine avec le rui de Perse à qui il s'était livré, et toutefois, en mourant, il oublia Magnésie que le roi lui avait donnée, quoi qu'il y eût été si bien traité, et il ordonna à ses amis de porter ses os dans i'Alticiue pour les y inhumer secrètement. Dans les approches de la mort où la raison revient et où la vengeance cesse, l'amour de la patrie se réveille; il croit satisfaire à sa patrie, il croit être rappelé de son e.xil et que la terre serait plus légère et plus bénigne à ses os. » (Bossuet. Politique tirée de l'Ecriture sainte.)
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donner; aussi quand on s'éloigne, on s'éloigne sans regret, car on laisse derrière soi peu de soi-même.
A mesure que l'esprit de l'enfant s'ouvre plus large à la vie sociale et qu'il vit davantage de la vie des autres, les limites de sa première patrie graduellement reculent et s'étendent. — La patrie devient alors son village, puis la commune dont ce village fait partie, avec son église, sa mairie, son école ; avec toutes les personnes qu'il apprend à connaître et surtout les camarades dont il partage les travaux et les jeux. — Ainsi naît cet amour du clocher et de ceux qu'il groupe autour de lui; amour naïf, exclusif, violent même parfois qui suscite déjà entre nos enfants des jalousies et des luttes, images de celles qui se livreront plus tard entre nations. — Je ne sais si nos enfants de la campagne sont plus civilisés et plus sages qu'ils ne l'étaient autrefois, mais je me rappelle encore les combats homériques auxquels, avec une ardeur un peu sauvage, prenaient plaisir les élèves d'écoles et de communes voisines. On se portait gravement des défis ; on prenait jour pour la bataille, et, ce jour venu, solidement armés de bâtons et de pierres, sous la conduite de quelques entraîneurs, les adversaires s'attaquaient. Quand l'ennemi était en fuite, la joie était délirante, et les chroniques allaient bon train.
Plus tard, la Patrie étend encore ses frontières : elle comprend toute la région dont les habitants ont entre eux des relations plus fréquentes, parlent même langage et suivent mêmes coutumes. Le petit Breton aime surtout sa Bretagne, celle où il peut aller sans se sentir dépaysé; comme le Provençal aime le soleil de sa Provence. Cet amour de la Région est si naturel et si tenace qu'il meurt difficilement : c'est
qu'il a sa source dans uos habitudes premières, et se fortifie de toutes les affectioiis durables que nous avons eues dès lenfance... « Nous sommes, disait Renan, dans une réunion d'anciens amis, nous sommes tous ici des Français, mais des Français de Bretagne! » C'est dans le même sens qu'un historien contemporain, parlant de sa province perdue, disait : « Tout Alsacien a deux patries : l'Alsace, et puis la France. » De cette petite patrie ne tenons-nous pas, d'ailleurs, ces caractères distinctifs qui, dans la mêlée humaine, nous permettent de nous reconnaître aisément, et nous invitent à nous rapprocher et à nous tendre la main.
Mais l'idée de patrie ne tarde pas à s'élever et à s'élargir encore ! — Chaque jour et notamment pendant les longues veillées d'hiver, pendant que parents et grands parents devisent du passé, l'enfant entend parler avec émotion et respect des ancêtres disparus, et voici que peu à peu, il se prend, lui aussi, à les aimer, et qu'il commence à comprendre combien les derniers venus sont redevables à ceux qui les ont précédés. — A l'école, grâce aux leçons de ses maîtres, toutes ces idées, tous ces sentiments, de nouveau se précisent et s'éclairent. Il apprend quels rapports existent entre tous les habitants du pays ; comment les efforts de l'un sont utiles à tous les autres ; comment nous collaborons à une même œuvre ; pourquoi nous devons, par nos paroles et par nos actes, par l'impôt et par le service militaire, payer les services qui nous sont rendus ; pourquoi s'isoler de ses semblables et vivre en égoïste qui ne pense qu'à soi, est une injustice, et, dans certains cas, une lâcheté véritable. — A l'école, il apprend de plus que le pays dont il fait partie doit sa richesse, son honneur et sa gloire, aux ouvriers qui, dans le passé, ont peiné pour construire ces routes, ces canaux, ces monuments, ces musées, toutes ces œuvres littéraires et scieutifiques, dont il jouit aujourd'hui ; aux soldats qui ont versé leur sang pour défendre le territoire, à-tous les grands
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hommes, enfin, dont le génie a contribué à nous léguer des titres dont nous avons le droit d'être fiers. — Et alors se dresse dans l'esprit de l'enfant et du jeune homme limage vraie de la patrie... La patrie lui apparaît « comme une grande solidarité » qui a ses sources à la fois dans le présent et dans le passé. — C'est la famille élargie ; comme la famille, elle exige de ses membres pour être forte, honorée et prospère, Tuaion des sentiments et des volontés ; la ferme résolution non seulement de continuer à faire valoir l'héritage qu'ils ont reçu indivis, mais encore d'en accroitre la richesse et de le défendre contre toute agression ^
Nous n'avons point à rechercher quel rôle ce sentiment a joué dans l'histoire ; mais il importe de constater combien sont différents les caractères qu'il peut prendre. — Lorsque cet amour est généreux, sans jamais être exclusif, lorsqu'il est fait de bienveillance et de dévouement pour nos compatriotes, plutôt que de haine pour les étrangers ; lorsqu'il reste toujours fidèle à la justice, il prend le nom de patriotisme proprement dit. Il ressemble dans ce cas à l'amour de la famille. De même que cet amour ne nous empêche point d'estimer et même d'aimer ceux qui ne portent point le même nom que nous ; de même le patriotisme bien entendu ne nous empêche
(1) « La nation, comme l'individu, dit Renan, est l'aboutissant d'une longue série d'efforts, de sacrifices et de dévouements; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, de grands hommes, de la gloire, voilà le capital' social sur lequel on assied une idée nationale... Avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes, et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue... Avoir souffert ensemble ! oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun. » Qu'est-ce qu'une nation? {Revue politique et littéraire, 18 mars 1882.)
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point de nous lier avec des hommes de nationalités différentes, de sympathiser avec eux, de leur venir même en aide dans le besoin. — Lorsque le patriotisme, au contraire, perd ces caractères, lorsqu'il s'exalte et s'exagère, il devient le chauvinisme et le fanatisme. Le chauvinisme est un patriotisme immodéré. Il apparaît surtout aux époques critiques de l'histoire, lorsque la patrie a souffert l'iujustice, lorsque l'ennemi l'a envahie, iniquement rançonnée ou cruellement mutilée. Qui, alors, oserait le considérer comme un crime? Qui même oserait le blâmer ? N'est-ce pas grâce à lui qu'un peuple se relève, reprend conscience de sa dignité humiliée, retrouve le courage de réparer le mal qu'on lui a fait et de se préparer des jours meilleurs? — Mais, dans tous les autres cas, lorsque le chauvinisme nous aveugle au point de nous cacher complètement nos propres défauts et les qualités des autres; lorsqu'il tend à établir entre notre nation et les nations voisines, une infranchissable barrière; lorsqu'il va jusqu'à étouffer en nous tout sentiment de bienveillance, il n'est plus que fanatisme, et, comme tel, il doit être éuergiquement condamné. Ce sont précisément ces différences entre le patriotisme sage et le patriotisme exagéré que marque avec précision Corneille dans sa pièce d'Horace. — Dès qu'Horace est choisi pour défendre son pays, il n'est plus ni frère, ni ami, ni époux; il oublie tout lien de famille :
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus,
dit-il à celui qu'il va combattre; mots qui lui attirent cette touchante réponse du héros plus humain qui cependant pourra lutter et, courageusement, affronter la mort :
Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue I