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CHAPITRE XVIII

I. De la sympathie. Définilion. Ses formes principales. Analyse de la sympathie : elle implique communauté des sentiments et conspiration des efforts. — II. Causes de la sympathie : théorie de Schopenhauer. Rôle de l'imagination : influence de l'éloignement dans le temps et dans l'espace, sur la sympathie. — III. De l'antipathie. Théorie de Reid et de Bossuet. Ses causes : différences des caractères, l'amour-propre, etc. — IV. Imnortanre de la sympathie. Ses déviations possibles. Dangers de l'antipathie ; dans quel cas elle est légitime.

Au foDd de toutes les inclinations sociales dont nous avons fait l'analyse et de toutes celles qui, directement ou indirectement en dérivent, nous retrouvons un sentiment commun : la sympathie.

La sympathie est une tendance naturelle qui nous porte à nous substituer, non seulement à nos semblables, mais encore aux autres êtres sensibles, à jouir de leurs joies et à souffrir de leurs souffrances ; à nous identifier même parfois tellement avec eux que nous en arrivions presque à perdre la conscience de notre moi. 11 en est de nous comme de l'acteur qui, en jouant un rôle, oublie un instant qui il est, vit de la vie de son héros et éprouve réellement les sentiments qu'il exprime; ou encore comme de la mère qui, au chevet de son enfant malade, reproduit inconsciemment

les mouvements pénibles qu'elle lui voit accomplir et agonise avec lui*. « Quand vous toussez, disait M'"*' de Sévigné à sa fille, j'ai mal à votre poitrine » ; ne voir dans cette phrase qu'une simple métaphore, serait montrer que l'on méconnaît les véritables lois du cœur humain. — Bien que la sympathie nous pousse à partager les joies et les tristesses d'autrui, il semble cependant qu'elle nous attire de préférence vers ceux qui peinent et qui pleurent. Nous sommes, en effet, bien moins touchés, d'ordinaire, par le bonheur de nos semblables, que nous ne sommes émus par leur malheur. Pour que la vue d'une personne très heureuse, nous rende vraiment heureux, il faut que nous l'aimions déjà beaucoup; nous ne pouvons, au contraire, voir un être souffrir, sans que sa souffrance éveille en nous un sentiment douloureux.

Ainsi s'explique, sans doute, l'inégale richesse du langage pour traduire ces différentes formes de la sympathie : nous avons pour désigner les unes des mots propres et distincts, tels que compassion, commisération et pitié; nous n'avons pour désigner les autres que des termes généraux et imprécis. C'est que, de bonne heure, les émotions si vives et si fréquentes dont le spectacle des misères humaines est la cause, ont attiré l'attention; c'est que, de bonne heure, on a éprouvé le besoin de les fixer par des signes, afin de les communiquer et peut-être aussi de les mieux secourir.

Mais la sympathie, lorsqu'elle est profonde, ne consiste pas simplement dans cette communauté de joies et de douleurs; elle consiste encore dans cette conspiration des efforts que nous faisons pour prolonger les unes et écarter les autres. Si je sympathise vraiment avec l'un de mes semblables, à la vue de son bonheur, non seulement je m'y asso-

(1) Cf. La suggestion, (op. ci7.,p. 36 et 110).

cie; mais, de plus, je suis porté à écarter les obstacles qui le menacent et à lutter pour qu'il devienne aussi complet que possible; à la vue des revers qui l'accablent, en même temps que je partage sa peine, je me sens prêt à me dévouer pour lui.

La sympathie nous apparaît donc comme une source féconde d'actes et de sentiments. Si, parfois, elle accroît notre souffrance, le plus souvent elle contribue à notre bonheur, car l'homme est heureux des sympathies qu'il ressent et de celles qu'il inspire ; car les joies partagées, sont toujours plus vives, les douleurs moins amères. — Elle est, de plus, un stimulant et un soutien dans les entreprises que l'on tente et dans les épreuves que Ton traverse : ne semblet-il pas que nos forces sont centuplées, quand nous sentons autour de nous de chaudes affections prêtes à nous venir en aide, des cœurs qui battent à l'unisson du nôtre. — Les âmes sont comme les aimants : quand elles sont unies, elles accomplissent des travaux qui révèlent des trésors d'énergie insoupçonnés. — Enfin, la sympathie donne naissance aux plus hautes vertus sociales; c'est d'elle que procèdent et la bonté et la bienveillance et la charité; en nous amenant à nous oublier en quelque sorte nous-mêmes, elle nous unit de plus en plus intimement avec les êtres qui nous entourent*,

(1) « 11 est d'expérience, écrit Adam Smith, que nous faisons toujours effort pour accorder nos sentiments avec ceux d'autrui; nous affaiblissons instinctivement l'expression de nos croyances, de nos intérêts, de nos passions, quand nous les savons contraires aux croyances, aux intérêts et aux passions de ceux avec qui nous nous trouvons, et ceux-ci, à leur tour, modifient les leurs dans un sens contraire. — Ce besoin quéprouventdeux créatures humaines de combler l'intervalle qui sépare l'affection de l'une et la sympathie de l'autre est un phénomène très réel qui reparait à tous les moments de notre vie morale. Quel est celui de nous qui, se sentant animé d'un ardent enthousiasme, n'en diminue pas l'énergie, à la vue d'un témoin dont le caractère est froid ; et ce témoin lui-même n'exagèret-il pas, comme par un retour de complaisance, la démonstration de sa sympathie? Ne s'exalte-t-il pas, tandis que la personne placée devant lui se modère, de manière à faire, pour se rapprocher d'elle, autant de pas, en quelque sorte, que celle-ci en fait pour aller au-devant de lui. » (Traduction de Cousin.)

elle nous intéresse à la vie et nous la fait aimer, car elle lit rend utile. Celui-là seul qui la ressent au fond du cœur, peut dire avec Téreuce : « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger *. »

Ces effets de la sympathie ont paru si merveilleux à Schopenhauer que, pour en rendre compte, il croit devoir supposer l'unité fondamentale de toutes les personnes morales. Si nous sommes aussi vivement attirés les uns vers les autres ; si toutes les émotions qu'éprouvent mes semblables peuvent trouver en moi un écho; si, en un mot, toutes les âmes sont, suivant la comparaison de Goethe, comme des lyres qui vibrent aux mêmes contacts et tendent à se mettre à l'unisson, c'est que, sous le moi apparent et éphémère dont nous avons conscience et qui constitue notre individualité, il existe un moi permanent et commun à tous, le moi humain dont la vio anime chacun de nous. Nous sommes donc plus encore que les membres d'une même famille, nous sommes les parties d'un même tout; aussi, est-il naturel qu'une modification un peu profonde ne puisse se produire dans l'une sans que les autres en ressentent le contre-coup. — On ne saurait assurément refuser à une telle conception ni la grandeur, ni la beauté ; mais l'explication qu'elle nous fournit est une explication bien lointaine ; voyons s'il n'est pas possible d'en découvrir une plus simple, et plus aisément vérifiable, en recourant aux principes que nous avons établis déjà.

Le premier et le plus important de ces principes, c'est que toute idée est une force, un commencement d'action, et que nos

(Il On comprend ainsi que George Eliot, dans Adam Bede ait pu dire de la sympathie : « Ce mot exprime tout ce qu'il y a de meilleur en nous et notre meilleur amour. »

divers états de conscience tendent à se traduire au dehors par des mouvements appropriés. Penser au jeu ou au repos, c'est, par anticipation, se reposer et jouer ; songer à un plaisir ou à une douleur, cest réaliser à quelque degré, en soi, l'un ou l'autre de ces états. Or, examinons, en appliquant ce principe, ce qui se passe en nous quand nous sommes témoins des émotions de nos semblables. Si ces émotions se manifestent et s'expriment par des signes suffisamment expressifs, elles font naître dans l'esprit des images qui spontanément évoquent des émotions semblables ; elles les évoquent même avec une intensité d'autant plus vive qu'elles sont elles-mêmes plus nettes et plus saisissantes. — Correspondent-elles à des sentiments que nous avons intérieurement éprouvés, leur puissance est presque irrésistible '. — C'est là, d'ailleurs, ce que l'expérience de chaque jour nous permet de vérifier à l'aide des faits les plus nombreux : celui qui manque d'imagination et ne reçoit des choses que des impressions vagues et fugitives, ne sera jamais profondément ému : il ne saurait être ému davantage par la plupart de nos joies et de nos tristesses, l'enfant qui est ignorant de la vie et ne soupçonne encore ni nos bonheurs les plus intimes, ni nos soucis les plus profonds. Ce n'est que peu à peu, et à mesure que s'éveilleront en lui des sentiments nouveaux, qu'il apprendra à partager les nôtres. — D'où vient que les récits de tant d'écrivains contemporains nous laissent froids et insensibles, que nous ne parvenions jamais à nous intéresser aux héros qu'ils mettent en scène ? De ce qu'ils nous offrent la peinture de sentiments inconnus et nous transportent dans un monde que l'imagination est impuissante à se représenter comme réel. — Nous expliquerons de la même manière pourquoi nous ne sympa-

(1) Il est à remarquer que la plupart de nos airections sympathiques proviennent d'une certaine conformité entre nous et la personne aimée, d'une harmonie entre ses qualités, ses défauts et les nôtres. 11 y a cependant à côté de ces sympathies par convenances, des sympathies par contrastes et oppositions. (Voyez le chap. préc. sur VAmilié,)

thisoDS pas également avec tous nos semblables et avec tous les sentiments qu'ils éprouvent. — Si notre sympathie va plus spécialement, comme nous l'avons constaté, à ceux qui souffrent, c'est que la souffrance nous est mieux connue, frappe davantage notre imagination et laisse dans l'esprit des traces plus durables de son passage. — En second lieu, de toutes les personnes qui nous entourent, ce sont généralement DOS parents que nous affectionnons le plus; mais pourquoi sommes-nous si sensibles à tout ce qui les touche et nous identifions-nous plus aisément avec eux? C'est encore parce que nous les connaissons mieux, parce que leur vie est plus étroitement mêlée à la nôtre ; parce que nous avons pris de bonne heure l'habitude de penser, et en quelque sorte de sentir en commun. — Rien de ce qui leur arrivene saurait donc nous être tout à fait étranger. Dans une intéressante étude sur la sympathie, M. Bouillier remarque également que notre émotion varie suivant que les événements dont on nous parle sont récents ou anciens *. Nous ressentons une sympathie beaucoup plus profonde pour des malheureux qu'un désastre vient d'atteindre, que pour les victimes d'accidents remontant à l'époque des Grecs et des Romains. Qu'une chaloupe sombre sur nos côtes de Bretagne ou de Provence, et nos regrets vont aussitôt vers nos marins engloutis et vers leurs familles désolées ; que le même sinistre se produise dans les mers du Japon ou de la Chine, frappant des hommes que nous connaissons à peine, et notre émotion est très atténuée. La puissance de la sympathie s'affaiblit donc avecl'éloignement, — éloignement dans le temps et éloignement dans l'espace, et elle s'affaiblit parce que les faits apparaissent de moins en moins précis à l'imagination. — Il est à remarquer cependant que, grâce aux progrès de la science, la sympathie humaine s'étend de nos jours beaucoup plus loin qu'elle ne le faisait autrefois. Les

(1) F. Bouillier. Éludes familières de psychologie et de morale, p. 125 et suivantes.

relations entre les peuples étant devenues plus promptes et plus faciles, leurs institutions, leurs mœurs, leur litléralure plus familières à tous, des liens de plus en plus étroits s'établissent, et, à mesure que les hommes apprennent ainsi à se connaître davantage, ils comprennent mieux les raisons de se rapprocher et de se tendre la main.

A la sympathie s'oppose l'antipathie, comme à l'attraction s'oppose la répulsion. L'une nous porte à imiter nos semblables, l'autre à penser, à agir, à sentir autrement qu'ils ne le font. Celle-ci est une cause de discorde et de guerre, cellelà une cause de concorde et de paix.

Suivant Reid, l'antipathie ne serait point un sentiment primitif, mais bien un sentiment acquis, dû à la déviation de nos inclinations personnelles. Bossuet nous avait déjà représenté la haine comme un amour contrarié. — Le thèse est défendable, mais, quoi qu'il en soit, nous ne saurions nier que l'être vivant apporte en naissant des aversions instinctives. Le chien de chasse qui n'a point quitté sa basse-cour se précipite sur le gibier, dès qu'il est mis en liberté dans la pleine campagne, comme le chat se précipite sur la première souris que, par hasard, il rencontre. Or, ne constatons-nous pas également chez l'enfant des antipathies soudaines pour certains animaux, voire même pour certaines personnes et certains visages, antipathies qui ne sauraient s'expliquer que par des tendances héréditaires et des habitudes ancestrales? — D'autres fois, l'antipathie a sa source dans des associations d'images et d'idées, associations le plus souvent inconscientes et dont les effets, par suite, déconcertent. Descartes nous raconte qu'il eut toute sa vie un faible pour les femmes qui louchaient, parce que sa nourrice, qu'il aimait beaucoup, avait ce défaut; plu-

sieurs de nos antipathies ont la même origine. Certaines personnes nous inspirent une irrésistible aversion, uniquement parce qu'elles offrent certaines ressemblances avec d'autres qui, autrefois, nous ont causé quelque peine, et c'est ainsi que, sans doute, l'on pourrait rendre compte d'un grand nombre de préjugés qui nous divisent. — A ces causes il faut ajouter l'opposition trop grande des caractères, et l'amour-propre froissé. Comment ne serions-nous pas éloignés, et cela presque malgré nous, de ceux qui n'ont ni nos manières de penser, ni nos manières d'agir, chez lesquels nous ne rencontrons aucun point commun où nos âmes, comme le dit Montaigne, puissent s'accrocher et s'unir? — Il semble alors que tous nos efforts pour sympathiser avec eux n'aient d'autre résultat que de nous montrer l'impossibilité d'y réussir et de nous diviser de plus en plus. — Cette opposition des caractères est surtout féconde eu désaccords et en antipathies, lorsque l'amourpropre entre en jeu car l'amour-propre pardonne difficilement les blessures qu'on lui fait. — Enfin l'antipathie peut provenir de causes plus légitimes et plus nobles, à savoir : l'amour de l'honnête et le sentiment de notre propre dignité. S'il est naturel que le bien nous attire et que l'honnête homme nous inspire de la sympathie et du respect, il est naturel aussi que le vice nous répugne, et que le malhonnête homme nous inspire du mépris.

Il nous est facile maintenant d'apprécier les sentiments qui précèdent. Le principal mérite de la sympathie et des inclinations qui s'y rattachent est de nous faire vivre d'une vie toujours plus complète, plus intense et plus utile, en brisant les cadres étroits dans lesquels nous enferme l'égoïsme. Grâce à elles, les intelligences s'enflamment les unes les autres, les

cœurs et les volontés s'unissent et collaborent en vue du bien commun. — Et cependant, ici encore, comme nous l'avons montré, il convient de veiller aux déviations possibles de ces inclinations excellentes en elles-mêmes. Nous savons, en efTet, que l'amour de la patrie, en engendrant les préjugés de caste et le fanatisme, peut avoir les plus fâcheuses conséquences au point de vue social. — L'amour de l'humanité, la philanthropie, adoucit les mœurs et fait cesser les haines barbares de nation à nation; mais lorsqu'il suggère ces théories monstrueuses qui nous représentent l'idée de patrie comme une idée chimérique et funeste, il ne saurait être trop énergiquement combattu. — La charité a peuplé les nations civilisées d'asiles où ceux qui souffrent trouvent un soulagement à leurs peines ; véritable Protée, elle revêt, de nos jours, les formes les plus diverses, afin de mieux saisir et étouffer la douleur ; mais n'a-t-elle jamais encouragé la paresse et le vice ? Lorsqu'elle est aveugle et inintelligente, ne contribue-t-elle pas à grossir le nombre de ceux qui préfèrent demander à l'aumône les ressources qu'ils ne devraient demander qu'au travail? — Il est donc nécessaire que nos inclinations sympathiques, comme toutes les autres inclinations, d'ailleurs, soient soumises à la raison, le seul guide sûr, auquel nous devons toujours, en dernier ressort, nous adresser et obéir.

Quant à l'antipathie irraisonnée ou inspirée par le seul amour-propre, il serait superflu d'en montrer les dangers ; mais il est nécessaire de reconnaître qu'elle peut avoir des effets heureux, lorsqu'elle est due au sentiment du devoir. t II y a, en effet, comme le remarque M. Marion, des haines généreuses et saines. La paix est sans doute l'idéal, mais non pas la paix à tout prix. S'il est toujours beau de pardonner à ceux qui nous causent un dommage personnel, d'oublier nos propres injures et de plaindre nos ennemis plutôt que de les haïr, ce n'est jamais une supériorité morale de faire trop bon

visage à qui ne mérite que le mépris. Dans les conflits où nous ne sommes p oint engagés, il est des cas où, sans nul doute possible, quelqu'un a tort et quelqu'un a raison. Prendre fait et cause est alors un devoir. Il y a des laideurs morales dont il est bon de savoir se détourner avec dégoût. C'est là une juste sanction. Elle profite aux coupables qu'elle peut déconcerter et corriger; elle profite aussi à ceux qui l'infligent, car on se fortifie dans le respect du devoir à témoigner une franche répugnance pour qui le viole... Une juste antipathie, avec les actes de défiance qu'elle entraine, peut contribuer à l'ordre général. La moralité publique ne gagnerait rien à ce que les bons fussent toujours dupes de ceux qui n'ont pas de scrupules. »

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