CHAPITRE XIX
I. De la pitié. Définitions de Descartes, de Bossuet et de La Rochefoucauld. Eléments qu'elle implique. Ses causes.- Sentiments qu'elKinspire à ceux qui en sont l'objet. — II. A quelles conditions la pitié est-elle utile? Opinion d'Epictète et de Charron. Réfutation de cette opinion. Services rendus par la pitié. De la fausse pitié. — III. Rôle de la pitié dans l'éducation. Les enfants sont-ils accessibles à ce sentiment? Opinion de La Fontaine, de La Bruyère, de Victor Hugo. D'où vient l'insensibilité des enfants? — IV. Moyen d'éveiller et de diriger la pitié.
La pitié n'étant qu'une des formes de la sympathie, nous en connaissons déjà les principaux caractères; toutefois, ce sentiment joue un rôle si considérable dans la vie, et les moralistes nous en ont laissé tant d'analyses pénétrantes, qu'il est utile de l'examiner ici de plus près, afin d'en bien voir la nature, les causes et les ellets.
Descartes définit la pitié : « Une espèce de tristesse mêlée d'amour et de bonne volonté envers ceux à qui nous voyons souffrir quelque mal duquel nous les estimons indignes ; » et Bossuet : « Un sentiment de compassion qui ne nous permet pas de voir souffrir nos semblables, sans y prendre part à moins de n'être plus des hommes. » — Dans la pitié véritable
nous trouvons donc deux éléments distincts, bien qu'inséparables : une émotion pénible semblable à l'émotion d'autrui, c'est-à-dire une souffrance causée par la vue de sa souffrance, et une tendance plus ou moins vive à la secourir. C'est grâce à ce dernier élément que la pitié est si bienfaisante et si féconde; c'est par lui, également, qu'elle s'oppose à la bonté hypocrite qui est rarement agissante.
Tout autre est la définition que La Rochefoucauld nous en donne : « La pitié, dit-il, n'est qu'une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber ; nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables occasions ; et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, un bien que nous faisons à nousmêmes par avance. » — A cette définition, nécessairement, doivent souscrire tous les utilitaires fidèles à leurs principes; mais ne semble-t-il pas que les faits chaque jour viennent protester contre elle ? — Est-ce qu'il est vraiment besoin, comme leremarque Vauvenargues, « pour éprouver de la pitié, d'être excité par un retour sur soi-même » ? Est-ce que ce sentiment, à l'origine, n'est pas tout spontané et, par suite, absolument désintéressé ? Sans doute, des considérations égoïstes parfois le peuvent profondément altérer, mais ce n'est que plus tard. S'il en était autrement, d'ailleurs, comment expliquer la pitié que nous inspirent, non seulement les hommes malheureux, mais encore les simples animaux qui souffrent ? Comment expliquer l'aide que nous leur donnons, alors que nul ne nous voit, alors même que nous savons très bien qu'aucun service ne nous sera rendu en échange? Rendre compte ainsi, par un mesquin calcul, de tous nos sentiments les plus purs, c'est vouloir, comme à plaisir et sans raison, rabaisser la nature humaine et en méconnaître la générosité.
La pitié est donc bien le sentiment altruiste par excellence, mais, comme la sympathie, il est loin de se trouver chez tous également vif et agissant; c'est qu'il a d'abord ses Thojias. L'éducat. des sentim. 13
causes, comme nous l'avons montré, et dans la sensibilité et dans rimagination, et que ces deux facultés dilTèrent suivant les individus et les temps. Si la femme sait mieux que l'homme compatir à toutes les douleurs, si elle sait trouver des paroles consolatrices pour toutes les infortunes, c'est que, en général, elle a une sensibilité et une imagination plus vives que les nôtres. — Ajoutons, cependant, que la raison et la volonté sont souvent, pour la pitié, de précieux auxiliaires ; c'est grâce à ces auxiliaires qu'elle devient réfléchie, éclairée, persévérante, partant d'autant plus utile.
Enfin, la pitié, plus encore peut-être que nos autres sentiments, a pour caractère d'être contagieuse : qu'auprès d'un pauvre qui tend la main à la foule indifférente, un passant tout à coup s'arrête ; qu'il interroge ce malheureux, lui parle avec affection, et s'intéresse à sa misère ; aussitôt, on fait cercle autour de lui, et, quand son aumône tombfr dans la sébile, il est rare que beaucoup d'autres immédiatement ne l'y rejoignent.
Quant aux effets de la pitié sur ceux qui en sont l'objet, il est plus difficile de les analyser. — Si, le plus souvent, nous éprouvons de la reconnaissance pour ceux qui nous sont pitoyables dans nos chagrins ; si, au contraire, nous ressentons instinctivement de la colère et du mépris pour l'homme qui est * sans cœur d, il peut arriver aussi que la pitié nous blesse comme une insulte. De là, sans doute, ce proverbe souvent cité : « Mieux vaut faire envie que pitié. » — S'il en est ainsi, c'est bien souvent parce que la pitié est gauche, maladroite, indiscrète, inconséquente, même dans ses manifestations les plus bienveillantes ; qu'elle prend inconsciemment la forme de la vanité, ce qui lui enlève tout son charme ; mais c'est surtout parce qu'il y a, en chacun de nous, un fond d'orgueil irréductible, même dans la plus profonde misère. — Nous perdons l'un des nôtres, et les témoignages de condoléances, lorsqu'ils paraissent sincères, nous fout du bien; mais qne
DE L.V PITIÉ lOù
l'ami qui nous les adresse fasse allusion à la situation précaire où cette mort nous laisse, qu'il nous plaigne, à ce sujet, avec trop d'insistance et nous nous sentons blessés. — Pourquoi ? — C'est que le deuil qui nous frappe ne nous ôte, en luimême, aucune de nos prérogatives, tandis que notre changement de position nous diminue à nos yeux, et, il faut bien le dire, aux yeux des autres : c'est pourquoi nous nous sentons humiliés et irrités contre ceux qui nous le font remar- , quer. — Nous n'avons pas à rechercher ici si un tel sentiment est bien moral et bien respectable, mais il est nécessaire d'en constater l'existence, si nous voulons pouvoir, en développant la pitié chez nos enfants, leur apprendre à l'utiliser sasemeut.
Suivant les stoïciens, la pitié, telle que nous l'avons définie, devrait être absolument bannie, car elle ne saurait s'accorder avec la vie raisonnable. « Il faut, dit Sénèque, porter secours à ceux qui souffrent, non s'apitoyer sur leur sort. » — Epictète, il est vrai, consent que nous compatissions aux maux de nos semblables, mais en paroles seulement. « Si tu vois un homme dans le chagrin qui pleure la mort de son fils ou la perte de sa fortune, lisons-nous dans son Manuel, prends garde d'être la dupe de ton imagination, et d'attribuer le malheur de cet homme à des événements extérieurs. Dis- toi bien vite : « Ce qui le trouble, ce n'est pas la chose en elle-même, « car un autre n'en serait pas troublé, mais bien l'opinion qu'il « a d'elle. » Ne crains pas cependant d'accommoder tes discours à sa douleur, et même, s'il le faut, de gémir avec lui, mais ne gémis qu'en paroles, et que ton âme ne soit point émue^. » C'est
{{) Epictète. Manuel, xvi.
I9fi l'Éducation des sf.ntimf.nts
l:i même opinion qu'expose et défend Cluirrou^ — « H y a, dit-il, double miséricorde. Tune bonne, forte et vertueuse, qui est en Dieu et aux saints, qui est par volonté et par effet secourir aux affligés sans s'ajftiger soi-même, sans rien ravaler delà justice et dignité ; l'autre est une sotte et féminine pitié passionnée qui vient de mollesse et faiblesse d'âme. Contre icelle la sagesse apprend de secourir l'affligé, mais non pas de fléchir et compatir avec lui. Comme le médecin et l'avocat à leur patient et à leur partie apportent toute diligence et industrie, mais ne se donnent au cœur de leurs maux et affaires, ainsi le sage fait, sans accepter la douleur et noircir son esprit de sa fumée ^. »
Quand la pitié n'est pas complètement chassée, elle n'est plus, comme on le voit, qu'une condescendance feinte à laquelle le cœur ne doit se mêler jamais. Des deux éléments qui la composent, les stoïciens suppriment le premier, sans s'apercevoir qu'ils font par là même s'évanouir le second. Ce qui rend, en effet, la pitié efficace, c'est, avant tout, l'émotion dont elle est inséparable.
Voyons donc, lorsqu'elle est sincère et complète, quels services elle nous rend. Le premier est d'atténuer en nous l'égoïsme : « Les hommes, dit Rousseau, n'eussent jamais élé que des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la raison ; c'est elle qui modère, en chacun de nous, l'activité de l'amour de soi. » Par là elle est donc essentiellement moralisatrice; elle nous est môme, déplus, extrêmement utile, car en nous faisant comprendre les maux d'au-
(1) Charron. Ouvrage ci7é, liv. III, ch. xxx.
(2) Combien plus sages et plus vrais sont ces vers de Juvénal :
u Molliî^sima corda Huniano gencri dare se nalura falelur, Qua; lacryraas dedil : lia-c noslri pars opiima sensus.
Ouis oiiim bonus et face digims Arcana, qualeni Cereris vull esse saccrdos. Ulla aliéna sibi crcdal niala ? •
(Satire XVI )
trui, et en nous les faisant secourir, elle nous empêche de désespérer des nôtres.
« Heureux qui sur les maux, se penche et souffre et pleure, Car la compassion refleurit en vertu. » (J. Lemaitre.)
En second lieu, la pitié rapproche les hommes. Quand nous rencontrons des hommes heureux, suivant une remarque déjà faite, il est rare qu'une sympathie très vive nous pousse à rechercher leur société : quand nous en rencontrons qui sont dans la peine, nous nous sentons émus malgré nous, et une force plus puissante que notre volonté nous attire vers eux. Les premiers restent pour nous, plus ou moins, des indifférents, lorsqu'ils ne deviennent pas des objets d'envie; il n"en est pas de même des seconds : L'homme qui souffre n'est plus pour nous un étranger.
L'histoire ne nous prouve-t-elle pas, d'ailleurs, que la pitié telle que nous la comprenons, telle que la comprennent tous ceux que n'aveuglent point les préjugés et l'esprit de système, a toujours parmi nous enfanté des miracles. N'est-ce pas à elle qu'ont recours tous les orateurs qui plaident la cause des pauvres et des déshérités ; n'est-ce pas à elle que nous devons les œuvres de saint Vincent de Paul, et toutes ces créations admirables qui vont se multipliant d'année en année pour le plus grand bien des malheureux? Quand elle part d'une àme vraiment bonne, elle sait revêtir toutes les formes, je dirai presque recourir à toutes les ruses pour mieux atteindre la douleur et en triompher.
Mais à côté de cette pitié qui est une admirable vertu, croît souvent une pitié fausse qu'il faut savoir démasquer. Et nous ne parlons pas ici de la pitié dEpictète ou de Charron, qui ne mérite pas le nom qu'on lui conserve, nous voulons parler de celle de tous ces dilettanti qui ont sans cesse sur les lèvres des paroles bienveillantes pour les déshérités de la vie, mais qui s'en tiennent aux paroles; de celle de
tous les hypocrites qui ue voient daus la charité qu'un moyen honorable de se créer des clients, voire inènie des électeurs; de celle, enfin, de toutes ces âmes qui se croient très sensibles parce qu'elles pleurent sur la mort de leur oiseau favori, ou sur les héros de leur feuilleton, et qui voient mourir sans émotion leur voisin, et ue songent même pas à secourir ses enfants daus la misère. Nous connaissons tous de ces faux honnêtes gens, mais le sentiment qu'ils nous inspirent fait encore mieux ressortir l'excellence de la vraie pitié.