‹ L'éducation des sentimentsChapitre 42 sur 60 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

I. A quelle époque et sous quelle forme apparaît le sentiment religieux chez l'enfant? Causes qui eu provoquent et en favorisent le développement. — II. Est-il permis aux parents de diriger ce sentimeut comme ils dirigent les autres? Les dangers d'une neutralité absolue. — III. Objections élevées contre l'éducation du sentiment religieux : ce sentiment est sans objet; il est contraire à la vraie morale ; il est anti-social. Que valent ces objections? Conclusion.

Nos analyses des inclinations idéales seraient incomplètes si nous n'examinions pas, en terminant, le sentiment reli- .gieux avec lequel, parfois, elles sont si élroitemeut unies qu'elles semblent se confondre.

A quelle époque et sous quelle forme apparaît pour la première fois ce sentiment? — 11 est bien difficile de le dire, plus difficile encore, peut-être, ûe acierminer les causes qui en provoquent l'éclosion et le développement. Il faudrait savoir cxaclement, en elïet, quelles suggestions sont venues ù l'enfant des milieux où il s'est trouvé ; quelle influence ont exercée sur lui ses parents et surtout sa mère. Il semble, néanmoins, peu contestable, que le sentiment religieujî se montre de très bonne beure, et de très bonne beure agit sur la conduite tout entière. — Ce qu'il est au début pour l'enfant? — Le soupçon vague d'un au-delà mystérieux, de

quelque chose qui le domine, qui domine tout ce qui l'entoure, tout ce qu'il voit et tout ce qu'il connaît. — Le besoin toujours inassouvi d'émotions nouvelles, toujours excité par une imagination en éveil, le fait rêver de l'on ne sait quel idéal de bonheur, idéal qui s'éloignera de plus en plus, à mesure qu'il s'en approchera davantage. Puis, quand sa raison intervient, ses aspirations premières graduellement se précisent. De là ces questions que nous avons entendues si souvent: « — Papa, d'où vient la lumière? — Du soleil. —

Mais qui a fait le soleil? » Et notre bébé pose déjà le grave

problème que se posent, depuis tant de siècles, les hommes qui pensent ; et c'est sa solution qu'il poursuit. — Seulement nous voyons que, dès cet instant, son idéal se dégage. Dieu, c'est l'être très puissant, qui peut faire ce que les hommes ne peuvent faire, — qui peut faire « tout... tout... ce qu'il veut ». — L'enfant se rend-il bien compte de la nature de cet être, de son pouvoir? Sa conception n'est-elle pas bien anthropomorphique encore ? — Ce qui serait surprenant, c'est qu'elle ne le fût pas ; c'est qu'il eût de la divinité une notion adéquate et éprouvât pour elle les sentiments qu'éprouve le philosophe croyant, par exemple. Il n'en est pas moins certain qu'un sentiment nouveau est né, ou, du moins, s'est dégagé en lui, et que ce sentiment peut avoir sur son travail, sa tenue, son langage, sa moralité une immense influence. — Il reste à savoir maintenant si les parents et les maîtres doivent le laisser se développer librement, ou s'ils doivent, au contraire, soit le combattre, soit le diriger et même chercher à le fortifier.

Notre devoir rigoureux, suivant un certain nombre de survivants du positivisme, serait d'élever nos fils et nos filles en dehors de toute religion confessionnelle, en dehors même de

toute idée religieuse. — En effet, qui de nous est assuré de l'existence de Dieu? qui pourrait en parler avec autorité, et chercher, saus scrupules, à suggérer à d'autres ses croyances? — En second lieu, le respect même de l'âme des enfants ne nous impose-t-il pas la neutralité la plus absolue? Pour que leur foi ait une valeur morale, il faut qu'elle vienne du dedans et non du dehors; il faut qu'elle ait obtenu l'adhésion de leur cœur et de leur raison, et leur raison n'est point encore capable de discuter et d'apprécier l'enseignement que nous leur donnons. C'est pourquoi ceux qui mettent d'accord leurs théories et leurs actes, — et nous en connaissons plusieurs, — s'interdisent dans leur famille toute discussion religieuse, toute allusion même aux différents cultes qui sont professés autour d'eux. En revanche, la plus grande liberté est laissée à chacun de penser à sa guise. — Ils espèrent ainsi que, guidés par une instruction solide, munis de fortes habitudes morales, épris de justice, les enfants s'orienteront deux-mômes quand ils auront grandi. — Si le sentiment religieux est vraiment inhérent au cœur de l'homme, il ne pourra, dans ces conditions, manquer de se réveiller eu eux, mais nul ne l'aura imposé, nul ne l'aura faussé. Leur credo sera celui qu'ils auront choisi, et ils s'attacheront d'autant plus fermement à leurs croyances, qu'elles ne seront point des croyances d'emprunt.

On ne peut pas ne pas rendre hommage à la loyauté et à la sincérité d'où procède une telle méthode d'édjcation; mais qui ne voit combien cette méthode est périlleuse? Nous nous interdisons tout conseil, toute pression sur la conscience de nos enfants, mais pourrons-nous les soustraire à tous les conseils qui leur viendront du dehors? Ce que nbus n'osons pas, ce que nous ne voulons pas faire, par excès de scrupule et de délicatesse, qui nous assure que d'autres ne le feront pas? Qui nous assure, surtout, qu'ils y apporteront toute la conscience et tout le tact que nous aurions pu y apporter

uous-mêmes? — Il nous faut compter avec l'influence de l'exemple, l'influence des maîtres que nous donnerons à nos enfants, l'influence des ouvrages qu'ils liront, peut-être à notre insu, l'influence des propos qu'ils entendront de tous côtés, dans les relations de chaque jour. Pouvons-nous raisonnablement espérer qu'ils auront le jugement assez sûr pour discerner la vérité au milieu de toutes les opinions, souvent contraires, qui se débattront autour d'eux? Il faudrait avoir, pour cela, un optimisme bien robuste et une confiance bien imprudente dans l'excellence de nos enfants.

Beaucoup plus nette et beaucoup plus logique nous paraît l'opinion de ceux qui condamnent absolument toute religion,

— même la religion purement naturelle, — car alors ils ne cherchent plus à garder une neutralité impossible, et revendiquent hautement leurs droits sur l'éducation des enfants.

— Or, suivant eux, nous devrions combattre toute croyance religieuse pour cette triple raison, qu'une telle croyance est immorale, anti-sociale et sans objet.

Elle est immorale, nous disent-ils, car elle rabaisse l'idéal de l'humanité , dénature le devoir et transforme en plat égoïsme, l'héroïsme et le dévoûment. Le croyant n'est à leurs yeux qu'un calculateur vulgaire ; le bien qu'il pratique un moyen d'acheter le bonheur; ses sacrifices apparents, des prêts à gros intérêts! — En vérité ce sont là griefs abominables ! Et pourtant ne les exagère-t-on pas souvent comme à plaisir? — Accordons un instant que l'homme agisse d'ordinaire, — non toujours, — lorsqu'il croit en Dieu et met sa confiance en lui, en vue d'en être récompensé ; accordons encore que ses actes les meilleurs ne soient, plus ou moins consciemment, que « des placements sur le Paradis » ; mais.

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dans tous ces cas, où donc est l'immoralité? Que certaines personnes puissent agir sans songer à cette récompense, sans songer même à aucune récompense quelle qu'elle soit, nous ne songeons pas à le nier; nous ne songeons pas à nier davantage ce qu'il y a d'admirable et de sublime dans leur conduite, mais cette conduite est-elle bien humaine? — Ce qui est humain, essentiellement humain, c'est, en agissant, de ne point s'oublier tout à fait soi-même, c'est d'espérer que les services rendus à l'humanité, les sacrifices faits à la justice et à la bonté, les efforts vaillamment supportés pour combattre ses défauts, auront un résultat réel ici-bas ou ailleurs. Nous le demandons, de nouveau, en quoi une telle manière de penser peut-elle être répréheusible et contraire à la moralité?

Il nous paraît tout aussi peu légitime de soutenir qu'elle est anti-sociale. Est-ce que toute morale religieuse n'implique pas le dévoùment à autrui, l'abnégation, le don de soi, dans certains cas même, le sacrifice de sa vie? Est-ce que tous ceux qui m'entourent ne profitent pas de cet égoïsme qu'on me reproche, puisque je contribue, afin d'être moimême heureux un jour et agréable à Dieu, à rendre la société plus unie, plus juste, plus heureuse, puisque je serai jugé d'après le bien que j'aurai fait! Est-il morale plus sociale, plus humanitaire, plus féconde? — Ceux qui la proscrivent en prônant uniquement le culte du devoir pour le devoir, ne font-ils pas songer parfois aux pharisiens de l'Evangile qui se glorifiaient en eux-mêmes de ne point ressembler à ceux qui se prosternaient dans le temple? — Ce qui est incontestable, c'est que détruire le sentiment religieux et l'espoir qu'il fait naître : l'espoir en une vie future, l'espoir en un avenir meilleur, c'est enlever à l'homme ou du moins à la majorité des hommes, le viatique le plus puissant qui les soutienne dans leurs misères.

Les adversaires du sentiment religieux démontrent-ils au

moins que ce sentiment est sans objet et que Dieu n'est pas? — S'ils pouvaient donner une telle démonstration, leurs critiques seraient non seulement excusables ; elles seraient égitimes et louables. Mais une telle démonstration est encore à faire ; aussi croyons-nous que les véritables athées sont moins nombreux que souvent on l'affirme, bien que beaucoup vivent, dans la pratique, comme si Dieu n'existait pas.

Loin de combattre le sentiment religieux chez nos enfants, nous devons donc, au contraire, éloigner d'eux soigneusement tout ce qui pourrait l'affaiblir ou l'altérer.

Il est bon que, le plus tôt possible, ils aient devant l'esprit un idéal qui résume toutes les perfections ; un idéal dont ils s'éprennent et dans lequel ils aient confiance ; qui les aide à supporter les injustices de la vie et leur donne l'assurance que nulle action bonne en elle-même, nulle intention généreuse ne peut être perdue'.

Quant aux moyens de les affermir dans cette croyance, ils relèvent non moins de la raison que du cœur : ce qui revient à dire que l'éducation de la sensibilité, dont nous nous sommes spécialement occupés dans cette étude, a besoin d'être complétée par l'éducation de l'intelligence,

(1) « Enlevez à l'espèce humaine, dit un philosophe contemporain, la croyance à un monde supérieur, et vous lui ôtez assurément une partie des forces nécessaires à la pratique de la vertu. Si cet univers n'est plus quune vaste solitude où la voix de l'humanité se perd dans le vide, sans qu'aucune puissance secourable assure le triomphe définitif de la Justice, l'humanité est exposée à se laisser aller, par désenchantement et par impuissance morale, à l'appât des jouissances matérielles, à une vie inférieure. » G. Compayré, Cours de morale, p. 305.

Voltaire reconnaissait lui-même combien il est dangereux de combattre la croyance en un Dieu juste : « Nous nageons tous, dit-il, dans une mer dont nous n'avons jamais vu le rivage, abordera qui pourra; mais celui qui me crie: Vous nagez en vain, il n'y a point de port, me décourage et m'ôte toutes mes forces. »

Fin

L'intellectualisme. — I. Ses conséquences en philosophie, en morale, dans renseignement public et dans l'enseignement privé. — 11. Uéaction actuelle contre Tintellectualisme. — III. Nécessité d'une étude plus approfondie de la sensibilité et d'une éducation des sentiments i

Considérations génér.ales H

Une définition du plaisir et de la douleur est inutile et impossible. — I. Causes du plaisir et de la douleur. Théorie intellectualiste. — ■ II. Théorie de Kant et des pessimistes. — III. Théorie d'Aristote. — IV. Lois de l'apparition du plaisir et de la douleur. Leur réduction à la loi du rythme vital. — V. Union du plaisir et de la douleur. 15

Classification des plaisirs et des douleurs. — I. Conditions physiologiques de la sensation. Son évolution chez l'enfant et chez l'homme. —II. Classification des sensations. Leur solidarité. — Itl. Distinction de la sensation et du sentiment. Leurs rapports. — IV. Evolution des sentiments. Leur classification. — V. Rôle du sentiment • 2a

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