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LEURS EFFETS SUR LE PLAISIR ET SUR LA DOULEUR

I. Influence de l'analyse sur le plaisir : !<> elle le déflore et le l'ail s'évanouir : examen du plaisir esthétique, du plaisir moral, etc. 2*^ elle le gauchit et le fausse quand elle ne le détruit pas : la casuistique, les scrupules de conscience. — II. Influence de l'analyse sur la douleur : 1° elle accroît notre capacité de souffrir lorsqu'elle ne l'a point annihilée ; 2'^ elle affaiblit la volonté. — III. Gomment on développe le goût de l'analyse chez l'enfant. — IV. Conclusion : Opinions de Amiel, Fromentin et Bourget.

Après avoir mis en lumière le rôle du plaisir et de la douleur qui, l'un et l'autre, résultent des lois mêmes de la vie, nous voudrions montrer comment ils se transforment et parfois se déforment, lorsque ces lois sont méprisées. Nous étudierons pour cela deux maladies fort communes, et assurément très graves, bien que souvent on les raille, l'une qui a sa cause dans l'analyse de soi-même poussée jusqu'à l'excès, l'autre dans le travail forcé et monotone auquel tant d'euUe nous se trouvent condamnés.

Nul écrivain n'a caractérisé la première de ces maladies avec plus de [précision que ne le fait M. Bourget dans ses ouvrages. En nous racontant l'àme de ses héros et de ses

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héroïues, il nous représente la plupart d'entre eux comme doués d'une aptitude merveilleuse à s'observer, et ressemblant plus ou moins « à cette espèce d'hommes que le type de don Juan a rendus populaires et qui semblent posséder plusieurs âmes : lune qui sent, l'autre qui se sent sentir; l'une qui médite, l'autre qui se sent méditer; d'où un travail continuel de l'esprit en train de décomposer la pensée morceau par morceau. » — « Ils ont, en outre, une sensibilité infiniment complexe et blessable, une imagination défiante, tourmentée, soupçonneuse, un besoin dangereux d'éprouver des sensations variées et, par suite, de varier sîins cesse les prétextes de ces sensations; en un mot, ils sont horriblement gâtés par l'abus de la réflexion et de la rêverie. » — Or, ils sont nombreux les caractères qui répondent aujourd'hui à ce saisissant portrait. C'est que jamais le goût de cette analyse à outrance, de cette « rumination psychologique » et de cette perpétuelle . « gravitation sur soi » n'avait été poussé aussi loin ; c'est que jamais les écrivains dont les œuvres reflètent toujours les tendances et les préoccupations d'une époque, avant de les modifier, ne s'étaient montrés aussi prodigues de romans « cruellement fouillés, » et ne nous avaient oflert d'aussi impitoyable dissection du cœur humain; c'est que jamais, enfin, les conséquences logiques d'un tel état d'esprit n'avaient été plus apparentes ^

(1) Qu'on nous permette de résumer ici l'admirable portrait que Guy de Maupassant trace de l'écrivain : « En lui, aucun sentiment simple n'existe plus. Tout ce qu'il voit, ses joies, ses plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs deviennent instantanément des sujets d'observation. Il analyse malgré tout, malgré lui, sans fin, les cœurs, les visagi^s, les gestes, les intonations. Sitôt qu'il a vu, quoi qu'il ait vu, il lui faut le pourquoi ! Il n'a pas un élan, pas un cri, pas un baiser qui soient francs, pas une de ces actions instantanées qu'on fait parce qu'on doit les faire, sans savoir, sans réfléchir, sans comprendre, sans se rendre compte ensuite. S'il souffre, il prend note de sa souffrance et la classe dans sa mémoire ; il se dit, en revenant du cimetière où il a laissé celui ou celle qu'il aimait le plus au monde: • C'est singulier ce que j'ai ressenti; c'était comme une ivresse douloureuse... » Et alors il se rappelle tous les détails, les attitudes des

La première conséquence de l'analyse de soi-même, lorsqu'elle devient ainsi excessive, constante, obsédante, c'est de faire s'évanouir le plaisir. Elle le fait s'évanouir, car il résulte., comme nous l'avons montré, de l'exercice normal de notre activité libre et qu'elle entrave cette activité : il en est d'elle comme de la plante que l'on comprime, elle ne peut fleurir. — Elle le fait s'évanouir encore, car en appelant sur lui notre attention, elle nous montre combien il est, dans la vie, éphémère et fragile; combien sont vaines la plupart des causes qui le produisent; combien il est difficile de le fixer et de longtemps en jouir. Elle le fait s'évanouir, enfin, car le plus souvent elle le déflore. Certains plaisirs, en effet, et surtout les plaisirs délicats, paraissent avoir leur pudeur et rechercher le mystère. Tout regard indiscret les trouble et les ternit, comme une profanation : ils ressemblent à l'amour qui s'enfuit devant le flambeau de Psyché trop curieuse. Celui, écrit Amiel qui, plus que tout autre, a souffert du mal que nous décrivons ici, « celui qui a déchiiïré le secret de la vie et qui en a lu le mot, échappe à la grande roue de l'existence ; il est sorti, du monde des vivants, il est mort de fait. Serait-ce la signification de la croyance antique que soulever le voile d'Isis ou regarder Dieu face à face, anéantirait le mortel téméraire » ?

Pour vérifier ces conclusions nous n'avons qu'à examiner

voisins, les gestes faux, les fausses douleurs, les faux visages... mille choses enfin qu"un brave homme souffrant de toute son âme, de tout son cœur, n'aurait jamais remarquées. — Il a tout vu, tout retenu, tout noté malgré lui, parce qu'il a l'esprit conçu de telle sorte que la répercussion, chez lui, est bien plus vive, plus naturelle, pour ainsi dire, que la première secousse, l'écho plus sonore que le son primitif. — Il semble avoir deux âmes, l'une qui note, explique, commente chaque sensation de sa voisine, de l'âme naturelle, commune à tous les hommes, et il vit condamné à être toujours, en toute occasion, un reflet de lui-même et un reflet des autres, condamné à se regarder sentir, agir, aimer, penser, souffrir, et âne jamais souffrir, penser, aimer, sentir comme tout le monde, bonnement, franchement, simplement, sans s'analyser soi-même après chaque joie et après chaque sanglot. — Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs... » (Sur l'eau, p. 113 et suiv.)

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quelqucs-uuesdeuos principales émotions. Que devient lémotion esthétique, lorsque, non contents d'admirer, nous vou Ions raisonner notre admiration, discerner tous les mouvements qu'elle provoque dans l'àme, eu découvrir le pourquoi et le comment? Arrêtée dans son élan, promptement elle se modère, s'afïaiblit et s'éteint. Dans notre ardent désir « de voir clair dans ce qui est », et dans la crainte, aussi, d'être et de paraître dupes, nous avons, négligeant la beauté, recherclié la vérité pure, et la beauté jalouse de n'être plus aimée pour elle-même, aussitôt s'est dérobée. — La satisfaction morale, de toutes la plus pure et la plus élevée, ne résiste pas davantage à ce travail déjà pensée qui, sans cesse, la décompose. Car quelle action, aux regards de la conscience toujours eu éveil, peut paraître vraiment parfaite, alïranchie de toute attache égoïste, indépendante de toute influence perverse? On sait quel aspect revêtent tous nos actes, toutes nos intentions, lorsqu'elles sont de la sorte habilement scrutées par un La Rochefoucauld, par exemple? Les meilleures deviennent mauvaises, les plus limpides sont ternies; aussi, comme elle est judicieuse cette remarque de Gerson : « Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui s'y passe. ))

Ajoutons que cette continuelle préoccupation du moi et de ce qu'il éprouve, nous interdit forcément tous les sentiments qui exigent de l'abandon, de l'élan, de la générosité, voire môme l'oubli de notre personnalité. En limitant le champ de son action et en l'enfermant dans la vie purement intérieure, on a limité nécessairement le champ de ses plaisirs.

Jusqu'ici la sensibilité est simplement affaiblie, mais souvent, — et le cas est plus grave, — elle se trouve dénaturée et faussée. Incapables d'enthousiasme et d'admiration, nous nous rejetons sur la critique acerbe et dissolvante; incapables d'aimer, nous nous mettons à haïr. Nos sentiments les meilleurs et les plus naturels sont eux-mêmes tordus et dénaturés

oar ce démon de l'analyse. « Quand on s'observe trop, écrit Amiel, on devient timide. On prend peur de ses senfiments, ou n'ose s'y abandonner, on ose moins encore les laisser paraître, on en retient l'expression et on la gale. Il y a en moi, contioue-t-il, une raideur secrète à laisser paraître une émotion vraie; mon cœur n'ose jamais parler sérieusement. La peur de l'entraînement et la défiance de moi-même me poursuivent jusque dans l'attendrissement*. » Et ainsi se trouvent en quelque sorte désavoués, par suite d'une honte presque maladive, les élans les plus légitimes qu'approuve cependant la Raison. — D'autres fois, à cette honte fait place une casuistique dissolvante, qui passe au crible de la critique nos moindres intentions, qui tantôt les excuse et tantôt les condamne; ses principales victimes sont alors ces ùmes scrupuleuses et timorées dont la conscience pour un rien s'affole, et qui, toujours en lutte avec elles-mêmes, ne sauraient plus goûter de joie pure et durable.

L'abus de l'analyse psychologique n'a pas d'elïets moins fâcheux sur notre pouvoir de souffrir. De même qu'il nous rend incapables de goûter les plaisirs délicats, de môme il nous rend incapables d'éprouver les douleurs bienfaisantes qui réconfortent et qui calment : « Je suis comme la pierre d'une tombe, écrit Flaubert après la mort de sa sœur, mais horriblement irrité. Autant je me sens expausif, abondant et tlébordant dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dans mon cœur âpres et dures. Elles s'y cristallisent, à mesure qu'elles y surviennent. » Ils sont nombreux ceux qui, touchés par ce mal, même aux heures les plus critiques, même en présence de pertes irréparables qu'ils voudraient

(1) Cf. Dugas. La Timidité. Félix Alcan, éd.

empêcher au prix de leur vie, ne peuvent s'abandouner librement à leur chagrin, tourmentés du désir maladif de s'observer, et honteux de s'apercevoir qu'ils sont même incapables de pleurer. Eu revanche, les douleurs déprimantes sont indéfiniment multipliées et c'est logique, puisque nous arrêtons dans son cours le déploiement de la vie normale, puisque nous empêchons notre activité physique et notre activité mentale d'atteindre les fins qu'elles poursuivent. Les émotions pénibles qu'ainsi nous provoquons prennent elles-mêmes une importance excessive, car souffrir et réfléchir à sa souffrance, c'est souffrir doublement. Nous en arrivons ainsi, par suite d'une illusion étrange, analogue à celle que nous signalions tout à l'heure à propos du plaisir, à nous duper au point d'aimer presque la peine que nous nous infligeons. Nous ressemblons au malade qui, de l'ongle, avec rage, excite la plaie qui l'irrite et s'interrompt à peine lorsqu'elle saigne. Il nous faut des sensations, et des sensations incessantes, et comme nous avons renoncé à les demander à la vie vraiment active, à celle qui se dépense au dehors, utilement, largement, nous les demandons à la vie purement intérieure, ne nous apercevant pas que ces émotions ne peuvent être, le plus souvent, que douloureuses. De là ce que les poètes ont appelé les « voluptés de la douleur' », voluptés dont il faut bien se satisfaire lorsqu'on n'en a plus d'autre^. « Je m'aperçois, écrit de Concourt, que l'observation au lieu d'émousser en moi la sensibilité, l'a étendue, ralfiuée, mise à nu... Ou devient, à force de s'étudier, une sorte d'écorché moral et sensitif, blessé à la moindre impression, sans défense, sans enveloppes, tout saignant. » — Enfin, l'abus de l'analyse contribue à accroître et à éterniser la douleur, en empôciiant l'oubli, car ce ne sont plus les peines du moment que seules

(1) Voyez sur l'explication de « cette volupté de la douleur » et aussi de la « douleur du plaisir >., F. Bouillier. Du plaisir et de la douleur, ch. vu,, et Ribot. Psychologie des sentiments, ch. iv.

nous avons sous les yeux, ce sont toutes les peines qui se sont succédé et dont l'ensemble se détache bien eu relief dans le champ cla/r de la conscience. Aussi pouvons-nous répéter avec Guyau que « quiconque s'analyse avec excès est nécessairement malheureux ». Si maintenant nous songeons que nulle époque n'a au même degré abusé de l'analyse, nous ne serons point surpris que nulle autre n'ait trouvé autant d'apôtres zélés du pessimisme.

Les effets de l'analyse sur la volonté sont encore plus graves, peut-être : en effet, comme le remarque Amiel, « elle réduit à rien ou presque à rien, la spontanéité, l'élan, l'instinct, et par là même l'audace et la confiance ». En retardant sans cesse l'action, elle distend les ressorts de la volonté et les brise. C'est là ce que confessait Flaubert : « La déplorable manie de l'analyse m'épuise, écrivait-il. » — « Par l'analyse, avouait encore Amiel, je me suis annulé. »

Est-ce à dire que nous devions bannir la réflexion comme dangereuse? Le remède assurément serait pire que le mal. Ce que nous condamnons ici, c'est l'abus et non l'usage. Nous n'oublions pas que c'est à la lumière de la réflexion que la sensibilité s'affine et se purifie; que c'est grâce à elle que la volonté peut s'exercer au grand jour et se déterminer en pleine connaissance de cause; que le jugement acquiert plus de rectitude et plus de finesse. Nous n'oublions pas davantage que l'amour de l'analyse et l'amour de l'action, comme le prouvent les exemples de Stendahl et de Napoléon peuvent coexister sans se nuire, mais il faut que la réflexion soit prudente, qu'elle sache attendre et choisir son heure, qu'elle n'empiète pas sur l'action, qu'elle soit, en un mot, pour elle, un guide et un soutien, et non pas une entrave.

S4 l'Éducation des sentiments

Il reste à se demander d'où vieat ce mal dont soufTre l;i génération actuelles dont soufïre surtout la jeunesse et qui a pris, à certaines heures, les caractères d'une véritable épidémie. Or, les premières de ces causes, les plus agissantes, siî trouveot, croyons-nous, dans l'éducation même que nous donnons à nos enfants. Observons d'abord la famille : on nous assure de tous côtés que jamais nos bébés n'ont été plus aimés; il faut le croire, mais nous pouvons nous demander si cette affection n'est pas souvent exagérée ou plutôt aveugle et imprudente. Nous aimons tellement nos enfants qu'au moindre bobo qui leur arrive, nous sommes alarmés et le laissons voir. Ont-ils une indisposition même légère, et aussitôt nous les accablons de questions : « Tu souffres, mon chéri ? — Oui, maman ! — Où soufïres-tu ? — Je ne sais pas ! — Tu dois avoir mal à la tête, tu as certainement la fièvre... ta gorge n'est pas irritée ?... » Et notre malheureux bébé, sous cette avalanche d'interrogations, se demande tout anxieux laquelle de ces maladies il pourrait bien avoir, et, presque toujours, il finit par s'en trouver une, quelquefois même plusieurs. — Qu'il conserve cette habitude de s'observer et de s'analyser ainsi lui-même, et, devenu jeune homme, il tremblera devant toute souffrance et reculera devant toute action pénible. — Quand il entre au collège, il est rare que l'on prête à ses maladies physiques une attention excessive, et cela est un bien ; mais que de causes nouvelles interviennent alors qui le forcent à se replier sur lui-même, et à vivre d'une vie intérieure, plus peut-être qu'il ne convient... C'est l'isolement et le silence de l'étude, les longues rêveries qui le

(!) Voyez sur les caractères de ce mal, ses causes et ses remèdes, l'intéressant opuscule de M. liaoul Allier. Lex défaillances de la volonté.

reportent au milieu des siens et lui fout revivre ses joies et ses chagrins passés; c'est l'obligation de garder parfois pour soi seul ses chagrins, sa colère, son dépit, tous sentiments qui sourdement grandissent et auxquels il se complaît d'autant plus que nul dérivatif ne lui est offert. — Ce sont, enfin, les méthodes d'enseignement chères à certains maîtres qui, au lieu de chercher à exciter l'admiration pour les belles œuvres, l'enthousiasme pour les bonnes actions, développent de préférence l'amour de la critique et l'habitude de raisonner toutes ses émotions- Ce qu'ils poursuivent principalement, c'est l'esprit; ce qui les charme, c'est le détail inédit, le rapprochement imprévu, l'original, le distingué, le distingué surtout... Ils ressemblent fort peu, comme on le voit, à tous ces maîtres anciens qui croyaient encore à la vertu éducatrice d'Homère, de Plutarque, de Corneille, de Molière... Mais ou peut se demander s'ils font autant de bien à ceux qui les écoutent.

A ces influences, au sortir du collège, s'ajoutent celle de la littérature de notre époque, et surtout celle des romans d'analyse où l'âme humaine est fouillée jusque dans ses derniers replis. Malgré soi on se modèle sur les héros dont on lit l'histoire, on prend l'habitude d'observer sans cesse, de se « disséquer » comme ils le font, de s'enchanter de ses douleurs même imaginaires, et, la mode aidant, on en arrive assez vite à leur ressembler... et à en être fier. — Que résulte-t-il, cependant, de cette complaisante étude de soi? une souffrance ; mais une souffrance qui a son charme ; elle sert d'excuse à notre paresse toutes les fois qu'il faudrait agir et lutter ; elle flatte notre orgueil et notre vanité. Amiel s'en doutait déjà lorsqu'il se demandait si sa manie de s'analyser ne provenait pas d'un orgueil infini! En effet, nous nous rendons bien compte que, pour se découvrir ainsi des souffrances inconnues du vulgaire, il faut être de supérieure essence : celte pensée flatte toujours.

A cette maladie il n'y a qu'un remède, c'est d'obéir aux lois de la vie, et de se rappeler que vivre c'est essentiellement agir et lutter. Tout ce qui détruit eu nous l'énergie, la spontanéité, l'élan, doit être impitoyablement combattu. Il faudrait donc à nos enfants moins de tendresse intempestive et plus d'exercices physiques, plus d'initiative, plus de responsabilité, afin qu'ils s'habituent de bonne heure à supporter les conséquences de leurs actes, et à souffrir sans se plaindre. Les « écorchés sensitifs » dont nous parle de Concourt seraient assurément plus rares s'il y avait eu moins d'enfants gâtés. Ils seraient plus rares également si notre enseignement s'adressait au cœur autant qu'à l'esprit, s'il faisait moius large la part de la critique qui dessèche, plus grande celle de l'admiration qui féconde, s'il était plus simple, plus vivant. Nous-mêmes, enfin, nous vivrions beaucoup plus heureux si nous nous abandonnions plus confiants à la vie, sans ce souci perpétuel d'en compter les battements ; c'est là ce qu'ont bien compris tous ceux qui ont souffert du mal que nous avons décrit. « Laissons aller la vie, dit Amiel, il faut savoir, à certaines heures, jeter par-dessus bord tout son bagage de soucis, de préoccupations et de pédanterie, se refaire, jeune, simple, enfant, vivre de l'heure présente, reconnaissant et naïf. » — « Surtout, écrit dans le même sens Fromentin, soyez naïfs dans vos sensations. Quavez-vous besoin de les étudier? N'est-ce pas assez d'en être ému ? La sensibilité est un don admirable; elle peut devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la retournerez pas contre vous-même ; d'une faculté créatrice spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observation ; si vous

raffinez, si vous examinez, si la sensibilité ne vous suffit pas et qu'il vous faille encore en étudier le mécanisme ; si le spectacle d'une àme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émotion, si vous vous entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image à l'infini ; si vous mêlez l'analyse humaine aux dons divins ; si de sensible vous devenez sensuel, il n'y a pas de limites à de pareilles perversités, et, je vous en préviens, cela est grave. » — Gela, est grave, en effet, car nous devenons impropres à la vie active et tuons en nous la volonté *.

(1) Après avoir montré dans le Disciple tous les dangers de cette analyse à outrance, Bourget donne à son lecteur ce conseil que les jeunes ne sauraient trop méditer : « Exalte et cultive en toi ces deux énergies, en dehors d esquelles il n'y a que flétrissure présente et qu'agonie finale : l'amour et la volonté ».

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