DANS LA VIE ET DANS L'ÉDUCATION
I. Rôle du plaisir dans la vie. Il est un guide, un auxiliaire et uu aide. — II. Rôle de la douleur. ^1. Elle fait mieux goûter le plaisir ; B. Elle nous met en garde contre beaucoup de maux ; C. Elle nous amène à prendre une conscience plus nette de notre personnalité; D. Elle est l'auxiliaire du progrès ; E. Elle est la condition de la vertu et du mérite ; F. Elle est comme un pont qui relie l'âme à Dieu. — III. Rôle du plaisir dans l'éducation : Théorie de Bernardin de Saint- Pierre. — Rôle de la douleur : Autrefois et aujourd'hui.
Lanalyse que nous avons faite du plaisir et de la douleur, en nous montrant quelles en sont les causes et les lois, nous permet d'entrevoir quel est leur rôle dans la vie et quels auxiliaires ils peuvent devenir dans l'éducation.
Comme il accompagne nécessairement toute fonction qui s'exerce d'une manière régulière, le plaisir apparaît d'abord comme un guide, qui nous éclaire sur notre bien du moment. Négliger ses indications serait donc s'exposer, parfois, aux plus fâcheuses méprises. D'où vient cependant qu'il nous égare chaque jour en nous entraînant à des actes que nous regrettons plus tard ? De ce que notre activité, par suite des
liabitudes que nous avons acquises, ou héritées de nos ancêtres, a été gauchie et déviée de sa voie primitive. Des appétits factices ont été grefïés sur nos appétits naturels, nos fonctions se sont faussées, en même temps que notre organisme, de telle sorte que, plus elles deviennent actives, plus l'accord d'où résulte la vie est rompu : elles nous font encore éprouver des émotions agréables, mais au prix d'autres émotions plus durables et plus profondes. Ainsi s'explique que les animaux, surtout les animaux sauvages, dont les instincts n'ont pas été viciés, aient dans le plaisir un guide les plus sûrs, tandis que l'homme, surtout l'homme civilisé ?st obligé sans cesse de s'en défier. Nous ne devons céder, autant que possible, à son attrait, qu'après un sérieux contrôle de la raison. — En outre, n'oublions pas que nos plaisirs diffèrent plus encore par la qualité que par la quantité; ils se hiérarchisent comme nos fonctions elles-mêmes : audessus des plaisirs du corps, les plaisirs de l'esprit; au-dessus des plaisirs de l'esprit, les plaisirs du cœur; en un mot, audessus des sensations, les sentiments. C'est pourquoi l'obligation s'impose de faire un choix entre eux, et cela dans notre intérêt même, les premiers étant les plus éphémères, les derniers les plus élevés et les moins trompeurs.
Si le plaisir n'est qu'un guide incertain que supplée heureusement la raison, il est, en revanche, un auxiliaire et un aide puissant qui nous stimule et nous soutient. Il semble que la nature l'ait placé sur notre chemin pour nous empêcher de défaillir et nous faire oublier nos fatigues, car c'est lui spécialement qui nous incite à l'action grâce au charme qu'il y ajoute. Si le sentier de la vertu était uniquement, comme on nous l'affirme, semé de ronces et d'épines, qui donc aurait le courage de le suivre jusqu'au bout? — Anathématiser le plaisir, comme ont osé le faire quelques moralistes imprudents, et le condamner d'une manière absolue comme nuisible à la moralité, c'est donc en méconnaître lu
nature et les services; c'est aller directement contre les teudauces les plus indéracinables de notre être. Appliquées à l'éducation, ces théories en amèneraient promptement la ruine.
Le rôle du plaisir est, on le voit, considérable; celui de la douleur n'est pas moins important. Nous ne saurions songer à écrire ici un plaidoyer que depuis Platon tant de philosophes ont repris ; de nos jours, cependant, les pessimistes ont tellement blasphémé contre la douleur ; les éducateurs eux-mêmes se sont élevés si souvent contre les souffrances dont, paraîtil, nos enfants sont accablés, qu'il n'est pas inutile de remettre en lumière quelques vérités trop oubliées.
Il est évident, que, prise en elle-même, la douleur est toujours un mal, comme le plaisir, pris en lui-même, est toujours un bien; mais si nous nous plaçons à un point de vue plus élevé etxonsidérons les conséquences qu'ils entraînent, nous nous apercevons bien vite que beaucoup de plaisirs peuvent être dangereux, tandis que beaucoup de douleurs sont incontestablement salutaires.
Le premier service que nous rend la douleur, c'est de nous faire mieux apprécier le plaisir, auquel, suivant le mot de Leibniz, elle donne en quelque sorte « un plus haut goût «. C'est là ce que Musset fait si éloquemment ressortir dans sa célèbre Nuit d'octobre :
N'es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu, Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie. Situ n'avais pleuré, quel cas en ferais-tu?... Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure, Les sonnets de Pétrarque et les chants des oiseaux, Michel-Ange et les arts, Shakespeare et la nature, Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots * ?
(I) Voyez SuUy-Prudhomrae. Le bonheur, ch. ni, p. iO.
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La douleur est, eu outre, uue merveilleuse sauvegarde contre les daugers qui nous menacent. Les souffrances physiques, en effet, non seulement nous préviennent des troubles qui se produisent dans l'organisme, mais encore nous poussent d'une manière impérieuse, brutale même parfois, à y porter remède, et à éloigner de nous le vice, la débauche et la paresse, ces ennemis les plus redoutables de la sauté. Les souffrances de l'esprit, l'inquiétude, le doute, les soucis sans cesse nous incitent à la recherche de la vérité et combattent utilement en nous la torpeur et l'ignorance. — Les souffrances du cœur, enfin, nous apprennent à juger plus sainement les objets auxquels, dans la vie, nous nous attachons sans mesure.
' Dans tous les cas, et sous quelque forme qu'elle se présente, la douleur nous amène à prendre plus nettement conscience de notre personnalité, à réfléchir plus mûrement, à lutter contre les obstacles qu'elle signale. Lorsque nous éprouvons du plaisir et que ce plaisir se prolonge, voloutiers nous nous abandonnons au courant qui nous entraîne, laissant peu à peu notre énergie s'émousser ; lorsque nous souffrons, au contraire, notre volonté se rebelle et fait effort pour s'affranchir. N'est-ce pas aux heures difficiles que l'homme vraiment homme se révèle et s'affirme? N'est-ce pas sous l'impulsion de la douleur que les peuples ont accompli les plus grandes choses? C'est là encore ce que Musset a bien compris :
L'iiomme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas soulTert; C'est une dure loi, mais une loi suprême... Vieille comme le monde et la fatalité.
Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême El qu'à ce triste prix tout doit être acheté.
Pour les mêmes raisons, la douleur peut être considérée comme le plus puissant auxiliaire du progrès. N'est-ce pas pour s'en affranchir qu'avec une incroyable ardeur les savants
ont poursuivi la longue série de leurs conquêtes? Après chaque victoire elle paraît anéantie ; mais bientôt elle renaît pour entraîner à des victoires nouvelles. N'est-ce pas à elle également que la poésie et les arts sont redevables de leurs plus beaux chefs-d'œuvre? « Les larmes, écrit A. Dumas, sont nécessaires au génie ; le champ de l'imagination où naissent les sentiments et les pensées ressemble au champ où croissent les moissons : quand il est sec, il est stérile. 11 est remarquable, ajoute-t-il, que les hommes dont le génie a été le plus profondément pathétique sont des hommes dont la vie a été malheureuse, et qui avaient ressenti par eux-mêmes les soufirances qu'ils peignaient aux autres. »
Ajoutons enfin que la douleur est l'auxiliaire de la vertu et la condition du mérite. Elle est l'auxiliaire de la vertu, car si, quelquefois, elle nous irrite et nous exaspère, le plus souvent elle nous fait compatir aux maux d'autrui, rend la sympathie efficace, réveille les meilleurs sentiments de la nature humaine, nous invite à la bienveillance et à la bienfaisance, nous apprend à nous dévouer. D'où vient que tant de riches et d'heureux restent froids et insensibles aux misères qui accablent la foule, et savent si mal les secourir? Peut-être de ce qu'ils n'ont pas suffisamment souffert. — Elle est, de plus, la condition du mérite. Si chacun de nos actes, à peine accompli, était toujours suivi du plaisir ; si la pratique de la justice et de la charité n'exigeait aucun sacrifice et ne nous imposait aucune peine, qui songerait à nous en louer ? Ce qui inspire la reconnaissance et le respect, ce qui, en un mot, confère ses titres à l'homme de bien, ce sont précisément les efforts pénibles qu'il a dû faire pour pratiquer la vertu.
Est-ce à dire, maintenant, que nous ayons complètement justifié la douleur? Est-elle justifiée la douleur qui, pendant une vie entière, s'acharne après l'honnête homme? Sont-elles justifiées ces injustices et ces déceptions qui sans trêve l'accablent et dont nécessairement il souffre, bien que sa cons-
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cience le console? Il serait puéril de le prétendre; mais peut-être encore était-il bon qu'il en fût ainsi ; car c'est l'impuissance même où nous sommes d'amnistierentièrement cette vie où la vertu et le bonheur sont fréquemment désunis, qui nous amène à penser à une justice plus haute. « L-i douleur, disait Leibniz, est comme un pont naturel qui relie l'homme à Dieu. »
Ces remarques générales sur le rôle du plaisir et de la douleur nous aident à comprendre quels services ils peuvcut rendre à l'éducateur. — Nul doute, d'abord, que les plaisirs de l'enfant ne soient de sûrs indices de ses appétits et de ses goûts; il est donc indispensable d'observer avec soin sa conduite et ses jeux, ses répulsions et ses préférences, afin de découvrir quels auxiliaires nous pouvons avoir en lui, quelles résistances nous pouvons avoir à vaincre. — Nul doute encore que le plaisir ne soit, surtout chez les enfants tout jeunes, le plus puissant mobile qui les dirige. Ne serait-ce pas folie, alors, que de ne le point faire intervenir? Mais ce mobile, est-il bon, est-il prudent de l'utiliser? Il semble bien que de nos jours beaucoup de parents et beaucoup de maîtres en aient abusé. « Voulez vous, disait Bernardin de Saint-Pierre, faire apprendre promptement l'alphabet à vos élèves : mettez une dragée sur chaque lettre. » Combien de mères ont suivi ce conseil? Nous n'avons point à insister sur les conséquences d'un procédé trop connu; nous savons tous, par expérience, quels beaux disciples il nous a préparés. Pour le bien juger, cependant, il est nécessaire d'établir quelques distinctions importantes fondées sur l'âge des enfants, et de ne point, commeon le fait d'ordinaire, raisonner dans l'abstrait. Nous croyons, en effet, que son efficacité varie suivant les circonstances. Or,
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admettons, en premier lieu, qu'on l'applique aux tout petits. Sera-ce un bien grand crime ? Faudra-t-il condamner impitoyablement la dragée? Mais si nos bébés n'ont pas de récom pense sensible pour les encourager, que leur restera-t-il, puisqu'ils sont inaccessibles aux raisons morales qui nous peuvent soutenir ? — Avec les enfants de nos petites écoles, les dragées seraient un luxe coûteux et dangereux aussi sans doute. Pourtant, n'oublions pas que nous exigeons d'eux un travail qui, dans bien des cas, ne peut, par lui-même, leur causer aucune satisfaction. Nous éprouvons, nous, du plaisir à travailler, à remplir notre mission avec conscience, et ce plaisir nous fait perdre de vue l'efïort ; c'est l'effort et la fatigue seuls qui frappent les enfants; plus tard seulement les travaux qu'ils subissent aujourd'hui auront pour eux de l'attrait. « Les fruits de la science sont doux, mais les racines eu sont amères. » Dès lors, n'est-il pas sage, pour rendre à nos élèves leur tâche moins austère, de leur laisser entrevoir quelque sanction agréable? Que n'obtenons-nous pas chaque jour par un éloge discret, une marque inattendue de sympathie plus vive, voire même par des images et par des prix ? — (^es derniers moyens peuvent être utiles, même avec nos plus grands élèves, bien qu'on l'ait contesté. Nous nous rappelons tous les violentes critiques dont nos distributions de prix, r.otamment, ont été l'objet. Ce qu'il faut, nous dit-on, c'est amener l'enfant à n'obéir qu'au devoir !... Evidemment, c'est Jà l'idéal à atteindre, bien qu'il ne soit pas défendu de songer un peu à son intérêt; mais c'est aussi une règle de bon sens qu'il ne faut pas demander aux gens plus qu'ils ne peuvent donner. Or, combien d'entre nous, qui avons passé l'âge de la jeunesse, sont capables ne n'écouter que le devoir pur dont on leur parle ? Et Ton voudrait que des enfants aient l'héroïsme qui nous manque ! — Ce qu'il importe toutefois de se rappeler, c'est que nos plaisirs se hiérarchisent et que nous avons précisément pour rôle d'initier graduellement nos
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élèves à ceux qui sout les plus élevés. Si nous les avons amenés à préférer aux jouissances physiques celles de l'esprit et celles du cœur, nos efforts n'auront pas été perdus.
Nous pourrions faire des remarques analogues à propos de la douleur. Comme en elle-même, elle est un mal, notre devoir est de l'écarter de nos enfants, toutes les fois que nous le pouvons, si ses effets ne la rendent pas nécessaire. Mais nous avons prouvé quelle utile influence elle peut exercer sur nous. C'est donc aux parents et aux maîtres à discerner dans quel cas il convient de la laisser intervenir d'elle-même, et, au besoin, de la provoquer. Ci nous en croyons Montaigne, c'est à la provoquer surtout que s'appliquaient nos prédécesseurs du vieux temps qui savaient parler haut, et, par le fouet et par la verge, imposer leur autorité. Mais c'est là de l'histoire ancienne, très ancienne, et nous avons bien changé depuis. Beaucoup même se demandent si nous n'avons pas trop changé. La méthode autoritaire et le régime des punitions à outrance sont détestables, tout le monde l'avoue ; mais la méthode dite paternelle et le régime du « laisser faire » leur sont-ils fort supérieurs ? Ne songer jamais à rendre ses leçons attrayantes, c'est se condamner d'avance à n'être pas compris ; mais songer avant tout à plaire et à aplanir toutes les difficultés d'avance, pour épargner toute fatigue à l'enfant, c'est le préparer bien mal aux luttes qui l'attendent. « Nous avons, dit M. Gréard, banni de nos classes l'ennui, il n'y rentrera plus ; prenons garde d'en avoir trop fait sortir l'effort. » Ces paroles d'un des éducateurs les plus éclairés de notre temps ne sauraient être trop méditées des maîtres. Ainsi, ceux-là seuls auront pleinement rempli leur mission, qui auront su inspirer à leurs élèves l'amour du travail même pénible et qui, grâce à une discipline sérieuse, les auront suffisamment armés contre les épreuves de la vie'.
(1) Cf. Gréard. Mémoire sur Vesprit de discipline.