‹ L'éducation des sentimentsChapitre 9 sur 60 · LE SURMENAGE ET LA NEURASTIIEXIE · texte numérisé non relu

LE SURMENAGE ET LA NEURASTIIEXIE

libérales étant encombrées, on ne peut y réussir sans de longs et pénibles elïorts. C'est là, plus que partout ailleurs, peutêtre, que la lutte pour la vie est âpre et violente. 11 faut d'abord réussir à tout prix dans d'interminables concours où dix rivaux convoiteut la même place; il faut couquérir des titres et des diplômes, car nous avons en France la supers tition des diplômes et des titres ; il faut ensuite, ces épreuves heureusement terminées, spécialiser ses efforts et s'attacher à une étude particulière, si l'on veut obtenir des résultats sérieux. Le domaine de la science, de la littérature et de l'art s'est tellement agrandi que celui-là seul peut espérer le féconder qui, au lieu de le parcourir dans son entier, s'est cantonné de bonne heure, dans une région précise à laquelle il donne tous ses soins.

Il en est alors de tous ceux qui pensent comme des ouvriers embrigadés dans une usine ; il y a entre eux division et subdivision du travail, et c'est grâce à cette organisation et à cette lutte acharnée que les efforts sont profitables. — Ainsi « les muscles au repos, et le cerveau aux travaux forcés », tel est l'état de beaucoup d'entre nous aujourd'hui. Peu ou point d'exercices physiques, et, en revanche, un travail intellectuel démesuré, qui empiète souvent sur nos heures de sommeil; il n'est donc pas étrange qu'il entraîne les conséquences les plus fâcheuses pour notre santé ; que le corps dépérisse parce qu'il n'agit pas assez, et que la cellule cérébrale s'épuise parce qu'elle agit trop et se trouve encombrée des déchets de la substance morte. Ici il y a usure, et là étiolemeut.

Si, maintenant, nous tenons à nous rendre mieux compte encore des effets de ce surmenage intellectuel, nous n'avons

qu a parcourir les descriptions qui eu sout faites, soit dans les revues d éducation, soit dans les revues médicales, ou même simplement à consulter uos propres souvenirs.

Qui de nous u'a pas observé sur soi ou sur l'un de ses amis les envahissements de ce mal et les nombreux symptùmes qui le caractérisent ? Au point de vue moral, le i)lus commin et le plus saillant est, d'ordinaire, une sensibilité et une susceptibilité excessives. Un rien choque le malade et lïrrite, la moindre contradiction, le plus léger reproche, un simple mot un peu vif l'exaspèrent et le blessent ; toute nouvelle inattendue, suivant qu'elle est agréable ou fâcheuse, provoque des transports de joie ou de tristesse immodérés, transports qui, dans la plupart des cas, se calmeut d'ailleurs assez vite. L'esprit n'a plus la même souplesse, la mémoire la même fidélité, l'imagination le même éclat; le travail un peu difficile lui coûte, il est las avant davoir agi. — Souvent même, des faits plus graves se manifestent. Celui qui est atteint de ce mal éprouve fréquemment des angoisses indéfinissables et inexplicables, de véritables peurs, peurs à propos de tout et à propos de rien. Il devient inquiet, défiant et volontiers se croit en butte à des persécutions de toutes sortes, même de la part d'amis qui lui sout entièrement dévoués. Que le mal se prolonge un peu, et c'est la folie. Nous savons, d'ailleurs, par les statistiques des aliénistes que les carrières libérales fournissent à leurs asiles un nombre de plus en plus grand de malades, tombés à la suite d'épuisement nerveux et victimes du surmenage.

Au point de vue physiologique, les symptômes ne sout pas moins saisissants : ce sout des maux de tête fréquents, des malaises tantôt ressentis dans tout l'organisme, tantôt localisés dans une région précise, ou encore des éblouissemeuts pendant lesquels des phosphènes danseni devant les yeux et les objets extérieurs paraissent tachetés de paillettes et d'étincelles. Un sentiment de vide euvahit alors le malade,

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comme si le sol allait lui manquer. Ce sont encore des troubles de ses principales fonctions. D'ordinaire l'appétit lui fait défaut et ses digestions sont pénibles, la circulation est anormale comme l'attestent les battements plus ou moins irréguliers des artères superficielles et profondes ; le sommeil est souvent agité par des cauchemars effrayants dont le souvenir le suit jusqu'au réveil; enfin la force musculaire semble faiblir de plus en plus, et une lassitude douloureuse l'envahit chaque jour davantage. — Tous ces caractères, sans doute*, se trouvent rarement réunis; aussi bien, notre but n'est-il pas de décrire une maladie cataloguée déjà, et scientifiquement dénommée ; nous avons voulu simplement montrer à quels dangers notre genre de vie sans cesse nous expose.

Quand le mal est arrivé à ce degré, nous savons combien il est difficile de le combattre, mais nous savons aussi qu'il est possible de le prévenir et de l'enrayer lorsqu'il n'en est encore qu'à ses premiers symptômes. Inutile de dire que le premier remède à lui opposer est le repos : c'est là malheureusement un remède trop coûteux pour la plupart des malades. Toutefois, il en est d'autres, plus pratiques, et qu'on ne méprise sans doute que parce qu'ils sont trop simples. Le premier, c'est de varier habilement les exercices de l'esprit. Combien croient de leur devoir rigoureux de se consacrer tout entiers à leurs fonctions et de s'interdire, sans pitié, la ilecture des ouvrages qui ne s'y rapportent point directement. lien résulte qu'enfermés constamment dans le même cercle d'idées, ils s'alourdissent peu à peu, tournent à la routine et à la manie et deviennent insupportables à eux-mêmes et à tous les autres. Qu'ils arrachent ces œillères qu'ils se sont volontairement posées et qu'ils ne craignent pas de regarder autour

deux. Que le « scientifique » de temps à autre fasse connaissauce avec nos orateurs, nos romanciers et nos poètes; le « littéraire », avec ceux de nos savants qui vulgarisent les plus brillantes découvertes; en un mot, que les uns et les autres cherchent à s'élever au-dessus du terre à terre de la vie quotidienne, et ils trouveront dans ces méditations et dans ces lectures une diversion et un calmant. — Ce qu'il importe, en second lieu, c'est de s'armer le plus tôt possible d'une saine philosophie, et nous entendons par là cette prudence éclairée, ce ferme bon sens qui nous empêchent d'attacher aux choses futiles une importance quelles n'ont pas. On a répété souvent que nous étions tous les propres artisans de nos malheurs et l'on a eu raison. Consultez vos souvenirs ; ne sont-ils pas nombreux ceux qu'un amour- propre ridicule, un souci puéril du qu'en dira-ton affole chaque jour? Préoccupés outre mesure de ce que l'on dit d'eux ; préoccupés aussi parfois, plus qu'il ne convient, de ce que l'on dit des autres, ils eu arrivent très vite à un état de fièvre continuelle aussi préjudiciable à leur santé morale qu'à leur santé physique. Les motifs de leur surmenage sont peu élevés, ses effets n'en sont pas moins regrettables. — Ce qu'il importe, enfin, c'est de faire alterner les exercices du corps et ceux de l'esprit. Je connais des privilégiés qui ont de magnifiques jardins et qui les font cultiver par des hommes à la journée! Je ne puis croire que le manque de loisirs en soit l'unique cause, mais lassés de leur classe ou de leur bureau, ils n'ont point le courage d'affronter une nouvelle fatigue bien qu'elle puisse leur être extrêmement salutaire. En tout cas, il leur reste les longues promenades, les excursions dans la campagne, les mille travaux manuels auxquels un homme se peut toujours livrer: ce sont là autant de préservatifs contre la maladie qui nous guette.

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