‹ L'éducation du caractèreChapitre 110 sur 228 · RÔLE DU PÈRE · texte numérisé non relu

RÔLE DU PÈRE

et mystique lui a fait voir dans la femme ce qui échappe au pur philosophe : Tun des personnages est avec sa jeune femme et une vieille servante au lit de son frère mourant; il s'étonne de ne pas trouver, avec toute sa science puisée à l'Université et dans les livres, avec sa maturité d'homme réfléchi, et même avec TafTection profonde qui l'attache à son frère, les soins délicats, les douces paroles qui rendent Tagonie moins cruelle et que trouvent tout naturellement ces deux femmes.

Voilà bien longtemps que Ton élève des enfants; si les mères, presque toujours plus ou moins ignorantes au point de vue de la science positive, n'eussent apporté à cette œuvre, comme le dit Herbert Spencer, que légèreté^ incohérence et déraison, Thumanité, qui est loin d'être parfaite, vaudrait moins encore. Ceci n'est pas toutefois pour diminuer Timportance de l'instruction pédagogique.

Le rôle du père, d'abord un peu efiFacé, grandit à mesure que l'enfant avance en âge. Toutefois, si le père intervient dès lors plus souvent et d'une manière plus intime dans l'éducation de l'enfant, s'il doit même en avoir la direction générale, parce qu'il e$t plus capable de suivre un dessein, de prévoir les conséquences, moins sensible aux impressions du moment, peut-être convient-il qu'il ne se prodigue pas trop et qu'il sauvegarde avec tact son autorité paternelle, en évitant les deux extrêmes d'une familiarité sans prestige et d'une sévérité sans tendresse. Il n'est pas bon que les enfants tremblent devant leur père; rien ne glace comme le spectacle de ces familles où les enfants, craintifs, toujours sous le coup d'une parole dure ou d'un châtiment, répriment en silence les impulsions de leur âge et se conforment tristement à une règle qui s'impose par une sorte de terreur du chef de la famille.

Telle est la puissance d'une idée fausse, lorsqu'elle

est accompagnée de bonnes intentions, que certains pères sont capables de réprimer leurs élans naturels de tendresse pour affecter une rigueur sans détente qui leur semble nécessaire à Tégard des enfants. « Feu Monsieur le mareschal de Montluc, nous raconte Montaigne, ayant perdu son fils, qui mourut en Tisle de Madères, brave gentilhomme, à la vérité, et de grande espérance, me faisoit fort valoir, entre ses aultres regrets, le desplaisir et crèvecœur qu'il sentoit, de ne s'estre jamais communiqué à luy; et d'avoir perdu, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, la commodité de gouster et bien cognoistre son fils, et aussi de luy déclarer l'extrême amitié qu'il lui portoit, et le digne jugement qu'il faisoit de sa vertu. Et ce pauvre garson, disoit-il, n'a rien veu de moy qu'une contenance renfrongnée et pleine de mespris; et a emporté cette créance, que je n'ay sceu n'y l'aimer, ny l'estimer selon son mérite.... Je me suis contrainct et géhenne pour maintenir ce vain masque; et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté quant et quant, qu'il ne me peult avoir portée aultre que bien froide, n'ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senty qu'une façon tyrannique ^ »

Mais, de nos jours, ce n'est pas en général contre une telle rigueur qu'il faut mettre les pères en garde. Tout tendrait plutôt à l'autre excès, c'est-à-dire'à une familiarité avec les enfants qui risque de compromettre pour le moins l'autorité du père, lorsque sa dignité ellemême n'en est pas atteinte. On admire un trait de la vie de Henri IV faisant chevaucher ses enfants sur son dos en présence de l'ambassadeur d'Espagne; il faut être bien sûr de soi pour servir ainsi, sans s'abaisser, à de pareils jeux. La tendance toute naturelle et humaine

Page 1