‹ L'éducation du caractèreChapitre 129 sur 228 · LES MAÎTRES · texte numérisé non relu

LES MAÎTRES

intellectuelle, et la place démesurée qu'occupent les exercices de Tesprit dans la vie des écoliers, nous pouvons ajouter dans celle des maîtres. Ce que Locke dit des gouverneurs ou précepteurs me paraît fort sensé, et pourrait, je crois, être mis à profit par tous les maîtres. « La grande affaire d'un gouverneur, c'est de donner à son élève des manières polies, de lui faire prendre de bonnes habitudes, de lui inspirer des principes solides de vertu et de sagesse, de lui apprendre insensiblement à connaître les hommes, et de l'engager à aimer et à imiter ce qui est excellent et digne d'estime, mais avec ce degré de vigueur, d'activité et d'application dont il a besoin pour en venir heureusement à bout. Que s'il l'attache à quelques études particulières, ce n'est que pour mettre en œuvre les facultés de son esprit, l'accoutumer au travail, et lui donner quelque goût pour les choses qu'il doit ensuite apprendre plus exactement de luimême.... Un gouverneur serait blâmable d'attacher trop longtemps l'esprit de son disciple à la plupart des sciences et de l'y engager trop avant. Il n'en est pas de même de la politesse, de la connaissance du monde, de la vertu, de l'application au travail et de lamour de la réputation : ce ne sont des choses dont un jeune homme ne saurait être surchargé *. »

Cependant les garanties que nous exigeons en général de nos maîtres sont bien plutôt la sûreté et l'étendue des connaissances, l'aptitude à Renseignement des sciences et des lettres, que l'aptitude à l'éducation morale. Peutêtre n'en saurait-il être autrement. M. de Laprade,si peu favorable à notre système d'éducation publique, avoue qu'(( on ne peut pas faire des classes de caractère, comme on fait des classes de latin, d'histoire et de

1. De ^Éducation des enfants, trad. Coste, section IX, ehap. xcvii.

mathématiques ' ». II n'est pas facile non plus de faire subir aux maîtres de la jeunesse des examens de caractère, et de constater par des épreuves officielles leur capacité dans le maniement des âmes. Leur succès dans les examens difficiles auxquels ils sont soumis prouve leur intelligence et leur application au travail, mais rien de plus. De ces succès et des résultats qu'ils obtiennent dans la pratique de l'enseignement dépend leur carrière. On s'occupe moins de savoir si les enfants sortent de leurs classes l'âme meilleure et le cœur plus haut. L'éclat des qualités de l'esprit nous rend même indulgents sur bien des choses; et, s'il est vrai, comme l'affirme Pascal, que <( tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité », on peut dire que cette manière de voir n'est pas celle du monde. Même chez les maîtres de l'enfance, on semble mettre la valeur de l'esprit au-dessus de celle de l'âme, qui pourtant n'est pas toujours, tant s'en faut, en rapport avec la première.

Le bon Rollin dit naïvement : « Parmi ceux qui se chargent de l'éducation de la jeunesse, il y en a plusieurs que l'état serré de leurs affaires, ou même souvent une pauvreté entière, obligent d'entrer dans cette profession, et ils ne doivent point en rougir.... Le salaire qu'ils retirent de leurs peines est certainement bien légitime et bien mérité. Je voudrais cependant que ce ne fût point là le seul motif, ni même le motif dominant qui les y engageât; mais que la volonté de Dieu et le désir de se sanctifier y eussent la principale et la première part '. » Sans doute, ce sont là des considérations qui ne peuvent plus avoir aujourd'hui la même force qu'autrefois pour déterminer l'une des plus nobles

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