Emile, liv. II
aux caractères différents des enfants qu'ils dirigent, sans s'exposer au reproche de partialité et d'injustice. L'action qu'elle leur donne sur ces caractères manque ainsi de souplesse et peut aboutir à de médiocres résultats. Si l'on punit, par exemple, un enfant paresseux qui ne sait pas sa leçon, il n'est guère possible d'épargner son camarade qui, malgré tous ses efforts, n'a pu l'apprendre. J'avais un jour pour voisin, dans une composition en allemand où le succès devait décider pour moi du prix d'excellence, le plus mauvais élève de ma classe; il copia sur moi, et, comme nos deux devoirs étaient identiques, la règle nous fut appliquée, nous fûmes mis hors de composition Tun et l'autre ; je protestai vivement auprès du proviseur, j'osai prononcer le mot d'injustice, et je n'y gagnai que d'être chassé de son cabinet, avec une verte semonce pour mon insolence. Peut-être avait-on raison d'agir ainsi pour le principe ; mais ce n'était certes pas d'une bonne éducation morale. Michel Bréal l'a remarqué : « Les fautes ne sont pas jugées en elles-mêmes, mais d'après la nécessité de maintenir Tordre, d'après le besoin de faire des exemples. La raison morale est dominée par la raison politique ^. » Sans doute, la justice du collège connaît, elle aussi, les circonstances atténuantes, les circonstances aggravantes, la sévérité pour les récidivistes. Mais la bonne éducation réclamerait une discipline spéciale pour chaque enfant ; ce qui est praticable dans la famille ne l'est plus du tout à l'école.
Nous avons précédemment, dans notre étude sur les rapports de Tintelligence et du caractère, donné l'une des raisons principales qui font la faiblesse de l'éducation morale dans les établissements où l'on élève la jeunesse; c'est la préoccupation excessive de la culture
1. Quelques mots sur Finsttmction publique en France, p. 301.