LA TRIPLE CONCUPISCENCE
sa volonté, on se croit supérieur à tout et parfaitement capable de se gouverner soi-même;
L'envie, la jalousie, à l'égard de la supériorité d'autrui, qui nous rabaisse, le secret désir de le rabaisser luimême par les médisances, les calomnies, la secrète joie du mal qui lui arrive ;
L'égoïsme et l'ingratitude, — celui qui est orgueilleux rapportant tout à lui-même, n'admirant rien, n'aimant pas ;
Le ressentiment profond, la vengeance féroce de l'orgueil humilié;
La folle ambition, qui, déçue, laisse dans le cœur un fond de tristesse chagrine et de haine sourde ;
La colère, l'insolence, éclats de l'orgueil qui s'exaspère contre ce qui le blesse;
La vanité, l'ostentation, la susceptibilité, même l'hypocrisie, « qui veut cacher sous un manteau d'honneur les honteuses passions qui la dévorent », etc.
La seconde concupiscence, celle de la chair, s'appelle aussi la sensualité, c'est-à-dire l'inclination déréglée aux plaisirs des sens. Il est inutile d'énumérer tous les désordres qui en résultent.
Enfin la troisième concupiscence, moins coupable peut-être, celle que l'apôtre appelle « des yeux », n'est autre que la vaine curiosité, la légèreté, la « propension indiscrète et sans retenue à tout voir, à tout connaître, à tout posséder, à jouir de tout »; l'inattention, l'irréflexion, l'inconstance, l'étourderie en sont les suites.
Telle est cette classification remarquable des défauts inhérents à l'homme et qui se montrent dès l'enfance* On n'en trouverait, croyons-nous, nulle part ailleurs une aussi complète, aussi détaillée et, tel est du moins notre avis, aussi exacte.
Mme Neeker de Saussure, dans le v^ chapitre du livre P' de VÉducation progressive^ étudie ce qu'elle
appelle « les mobiles de la volonté ». Pour elle, le principal de ces mobiles n'est pas la raison, comme le pensent les utopistes. « Soumis, , dit-elle, à l'obligation de raisonner, aussitôt que notre esprit, se repliant sur luimême, veut juger de notre état intérieur, nous sommes enclins, ce me semble, à nous exagérer le pouvoir du raisonnement. Une trop grande foi à son influence en morale est peut-être Terreur d'un siècle fier des lumières que la raison a répandues sur mille objets. Il nous est en général agréable de croire que nous agissons d'après des principes raisonnes : établir ces principes, les appliquer à notre situation particulière, et prouver que notre vie y est conforme, est la cbaîne que nous cherchons constamment à former. Cette chaîne se déroule avec facilité dans notre esprit; mais il n'en est pas de même du fil délicat qui rattache nos actions à nos sentiments. L'influence de nos instincts secrets, des goûts, des répugnances, des dépits, des désirs bons ou mauvais qui nous animent, est difficile à saisir, souvent embarrassante à s'avouer, et cependant ces mouvements de l'âme sont la source inconnue de la plupart de nos décisions. »
Dans son style un peu mou et trop dépourvu de relief, Mme Necker essaye de donner une classification de ces mobiles de la volonté qui déterminent presque tous nos actes. « Il y a des mobiles de divers genres qu'il n'est pas inutile de distinguer. Les uns, plus particulièrement nommés instincts, veillent à la conservation de notre existence matérielle; d'autres, non moins égoïstes, mais alliés de plus près au moral, sont préposés à la garde de cette partie de notre bonheur qui dépend de l'opinion des hommes : tels sont l'amour-propre et ses nombreuses modifications. » Viennent ensuite, dans une troisième classe, les sentiments du juste, du vrai, du beau; dans une quatrième, les affections « qui semblent
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transporter notre existence hors de son centre et nous faire vivre dans d'autres âmes»; enfin, au-dessus de tout le reste, « un mobile qui élève Tâme non seulement au-dessus de sa propre sphère, mais de la vie », c'est le sentiment religieux.
Nous ne nous arrêterons, pour le moment, qu'aux deux premières des classes établies par Mme Necker, parce que les instincts et les inclinations dont elle les compose sont ceux qui, mal dirigés ou abandonnés à eux-mêmes, constituent les défauts de Tenfant. Leur caractère commun, comme celui des défauts que les théologiens rapportent à la triple concupiscence, c'est l'égoïsme.
L'égoïsme est, dans 'le fonds que nous tenons de la nature, ce qui nous est commun avec la bête, ce qui nous met, par rapport à la moralité, non pas sur le même rang qu'elle, puisque, n'ayant ni la conception d'une manière d'être supérieure à l'égoïsme ni la possibilité d'y arriver, la bête ne peut être dite immorale, mais au-dessous d'elle, puisque l'égoïsme a en nous, capables de lutter contre lui et de nous élever à un état supérieur, une laideur morale qu'il n'a pas chez la bête. L'égoïsme est le grand, l'unique mobile de la lutte pour l'existence, loi suprême qui régit le monde animai et en grande partie l'espèce humaine, et qui développe en elle tous les instincts de lutte, depuis le mensonge jusqu'à la cruauté. Pascal l'a dit dans une de ses plus profondes pensées : « Le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu'il se fait centre du tout; il est incommode aux autres, en ce qu'il les veut asservir : car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ».
Tous les instincts égoïstes sont-ils des défauts chez l'homme? Pour répondre à cette question, il est nécessaire d'examiner maintenant l'homme naturel sous un autre aspect que celui sous lequel nous l'avons montré jusqu'à présent. Nous continuerons à le prendre, dans
la mesure du possible, tel qu'il sort des maius de la nature, c'est-à-dire, sauf réserves, dans Vétat d'enfance.
Nous assisterons à l'éveil en son âme des sentiments alTectueux, délicats, généreux, par lesquels il se dégage de Tétat inférieur où notre analyse l'a laissé. Il y a longtemps que les philosophes et les moralistes ont montré dans l'homme la double nature. Chacun, pour peu qu'il y réfléchisse, ne la sent-il pas en lui, et n'est-ce pas mal voir la réalité que de s'estimer trop bas ou trop haut? « Il est, dit Pascal, dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l'un et Tautre. » Presque tous les enfants pourraient être l'objet de l'allégorie charmante qu'un grand maître en pédagogie, Fénelon, composa un jour pour son élève le duc de Bourgogne. Il suppose qu'il reçoit une lettre de Hollande par laquelle le savant journaliste Bayle l'informe qu'on vient de trouver en Italie une médaille antique dont il lui fait une description aussi Adèle que possible. « D'un côté, cette médaille, qui est fort grande, représente un enfant d'une figure très belle et très noble : on voit Pallas qui le couvre de son égide; en même temps, les trois Grâces sèment son chemin de fleurs; Apollon, suivi des Muses, lui ofFre sa lyre, etc.... Le revers est bien différent. Il est manifeste que c'est le même enfant, car on reconnaît d'abord le même air de tête ; mais il n'a autour de lui que des masques grotesques et hideux, des reptiles venimeux, comme des vipères et des serpents, des insectes, des hiboux, enfin des harpies sales qui répandent de l'ordure de tous côtés et qui déchirent tout avec leurs ongles crochus. »
L'œuvre de l'éducation est pour ainsi dire de donner