‹ L'éducation du caractèreChapitre 12 sur 228 · CRUAUTÉ. MENSONGE. ACTIVITÉ. PARESSE · texte numérisé non relu

CRUAUTÉ. MENSONGE. ACTIVITÉ. PARESSE

Les traitements qu'ils font subir parfois à des animaux inoiTensifs montrent qu'ils sont capables d'une cruauté d*autant plus maligne qu'elle est gratuite;

Cet âge est sans pitié,

a dit La Fontaine.

Dans la lutte où la vie nous engage, la force n'est pas le seul moyen de succès; elle peut être secondée ou suppléée par Fa ruse, qu'emploient les forts quand la force ne suffit pas ou n*est pas de mise, et les faibles pour lutter contre les forts par des moyens à leur portée.

L'enfant, à l'égard des grandes personnes qui l'entourent, est un faible : comme il est impossible qu'elles ne lui fassent pas sentir, souvent pour son bien, l'autorité et la contrainte, il ruse contre elles; en particulier, il ment aussi volontiers que le sauvage; son mensonge n'est pas toujours une ressource de sa faiblesse; comme l'adulte, il ment par vanité.

La nature a encore mis en nous deux instincts qui semblent en quelque sorte contradictoires : le besoin d'action et la paresse. On peut observer le premier même chez les animaux qui n'ont pas reçu le privilège de passer dans le sommeil tout le temps qu'ils ne con* sacrent point à la pâture et au sexe : ainsi le chien n'est pas capable d'un sommeil continu; son besoin d'agir se traduit par des signes manifestes ; il éprouve évidemment l'ennui. L'enfant en bas âge, lorsqu'il ne dort pas, a besoin de remuer, d'avoir une occupation quelconque, de manier un objet, un jouet, d'agacer un animal familier ou les personnes qui l'approchent; il faut, comme on dit, l'amuser; rien n'est plus insupportable qu'un enfant qui ne s'amuse qu'en absorbant l'attention de tout le monde. Avec l'âge, les objets changeront, le

besoin d'action restera le même, et le manque complet d'occupation, le désœuvrement produira nécessairement cet état pénible qui s'appelle l'ennui.

Mais l'action, si nécessaire à Thomme, s'exerce dans des conditions diverses : ou elle n'exige point d'efforts, ou elle n'exige que des efforts faciles, ou elle exige des efforts pénibles. Par exemple on cause ou l'on joue aux cartes sans fatigue; on supporte gaiement la fatigue de la chasse; on doit se contraindre pour travailler sans distraction à une tâche continue comme un travail manuel ou une œuvre de l'esprit, et surtout pour la commencer. L'effort pénible, le labeur n'offre aucun attrait à la plupart des hommes; ils le déclineraient volontiers, si la nature, qui les a faits paresseux, ne les y contraignait par la nécessité ou par l'ennui. L'enfant, moins capable d'attention que l'adulte, se fatigue plus vite; il éprouve davantage la peine du travail; il est encore plus porté à la paresse, qui est un de ses grands défauts.

Voilà, ce nous semble (en omettant même des traits qui ont leur importance), l'homme tel qu'il sort des mains de la nature, si on le considère par le côté où il ressemble le plus à l'animal, c'est-à-dire surtout comme un combattant dans la lutte pour l'existence. Notre peinture n'est pas complète; mais nous ne la croyons pas inexacte. Nous croyons que ceux qui nous parient d'un état de nature où l'homme est exclusivement doux, bon, juste, sincère, ne font qu'imaginer la plus chimérique et la plus fade des utopies. Ce n'est pas la civilisation qui donne leurs instincts au loup, à l'hyène, au tigre. Le loup, l'hyène, le tigre sont des bêtes très naturelles, nullement corrompues, qui font ce qu'elles doivent faire par la volonté mystérieuse de la cause productrice. Ce n'est pas non plus la civilisation, l'éducation qui ont fait dégénérer l'homme et qui ont mis

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en lui les instiacts déclarés mauvais par Thoinrae luimême. Il est possible qu'à un degré de son évolution l'homme n'ait été qu'un pur animal. Si l'on admet cette hypothèse, on peut dire qu'il s'en souvient encore aujourd'hui et qu'il garde encore une large part de son organisation d'autrefois, même au point de vue moral.

Nous l'étudierons bientôt sous un aspect différent, et nous rechercherons les instincts supérieurs que la nature a mis dans son âme en même temps que les autres. C'est ce qui fait que la conception pessimiste n'est pas vraie, parce qu'elle ne tient pas compte de tous les éléments. Mais elle n'est pas entièrement fausse non plus, et la conception optimiste, en ce qui regarde l'œuvre de la nature, n'est pas vraie davantage, parce qu'elle non plus n'est pas complète, et que l'optimiste ferme les yeux devant certains traits de la réalité, fort importants et fort visibles. La pédagogie janséniste n'avait pas tout à fait tort lorsqu'elle considérait les enfants comme « enclins et portés au mal » ; mais, si l'on se place au point de vue exclusivement scientifique, on ne peut pas dire, avec elle, que leurs inclinations soient corrompues. L'homme a des inclinations semblables à celles de l'animal ; si sa fin était la même, il ne serait pas plus immoral que lui en s'y abandonnant. Il est possible que son état initial soit le même, avant la différenciation des espèces; on ne l'appelle pas corruption chez l'animal; ce qu'on en retrouve chez l'homme n'est pas une corruption, mais un vestige du passé. Voilà au juste, dans la mesure où la science positive peut l'admettre, et en restant exclusivement sur son terrain, le péché originel de l'homme.

La théologie a fait une étude approfondie des mauvais instincts ; elle en a donné une classification intéressante, qui mérite d'être rappelée, d'autant mieux qu'on la retrouve dans un ouvrage de pédagogie

remarquable, V Enfant^ de Dupanloup. Le chapitre dixième de ce livre a pour titre : « Cause profonde de nos défauts; le péché originel; la triple concupiscence». L'auteur rappelle d'abord les paroles de saint Jean qui servent de texte à l'admirable Traité de la concupiscence de Bossuet : « Tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, et orgueil de la vie ». Pour lui, voilà Texplicalion la plus complète des choses humaines, et la philosophie antique n'a rien dit qui égale en profondeur le verset de saint Jean. 11 ajoute : « Chose bien remarquable, ces trois paroles profondes où Tévangéliste a résumé tout le mal du cœur humain, c'est aux jeunes gens, c'est aux enfants même qu'il les adresse , non moins qu^aux hommes faits, parce que cette concupiscence est dans les enfants et les jeunes gens aussi bien que dans les hommes; parce que les jeunes ^ens et les enfants sont les hommes de l'avenir; parce que toute la vie est en germe dans l'enfance et la jeunesse, et que là, dans ces jeunes cœurs, sont les semences de tout ce qui doit se lever et éclater plus tard. C'est donc dans ce premier âge qu'il faut combattre la triple concupiscence, sous peine de la voir pousser des jets vigoureux et terribles. »

L'auteur s'attaque d'abord à l'orgueil, qui est pour lui le premier et le plus fécond des péchés capitaux « C'est la tentation de toute créature. S'exalter, s'enivrer de sa propre excellence, monter, monter toujours dans sa pensée, dans son cœur, dans sa vie, c'est le rêve de l'orgueil en toute àme. »

Ce vice est celui qui éclate le plus vite en nous; « il y a des enfants qui sont déjà, littéralement, des prodiges d'orgueil à dix ans, et même plus tôt ».

L'orgueil est tristement fécond. De lui naissent :

La désobéissance, car on ne veut avoir pour règle que

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