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L'Éducation progressive, liv. V, chap. vi

donné Fautorilé dans l'exercice du pouvoir politique, ou à la tête d'un groupe social quelconque. Il n'en est pas moins vrai que Ton compromet souvent son autorité par des fautes que Ton aurait pu éviter et contre lesquelles ceux qui n'ont pas, comme quelques rares privilégiés de la nature, la science innée du commandement, feront bien de se mettre en garde. On peut, en suivant de bons conseils et en proQtant de l'expérience personnelle, gagner beaucoup comme éducateur, se sentir, avec le temps, plus sûr de soi et plus maître des enfants.

Lorsque l'œuvre éducatrice se fait en collaboration, ce qui est le cas le plus fréquent, dans la famille comme à l'école, les observations générales que nous avons faites précédemment sur la nécessité de l'entente entre les collaborateurs doivent s'appliquer d'une manière toute spéciale à ce qui regarde l'obéissance. Un ordre donné à l'enfant par un de ses éducateurs doit être strictement maintenu par les autres, quand même il serait mauvais^ à moins que son exécution ne présente des inconvénients graves, ou qu'on ne puisse l'éluder, s'il ne vaut rien, sans que l'enfant s'en aperçoive. La meilleure manière de ruiner l'autorité d'un éducateur, c'est de le contredire devant son élève. Que l'on s'explique en l'absence des enfants; que celui qui a une autorité supérieure trace des règles fixes et adresse au besoin des observations sérieuses à ceux de ses collaborateurs qui lui sont subordonnés ; mais que les enfants ne soupçonnent aucun désaccord, qu'ils croient à l'unanimité chez ceux qui leur commandent; c'est une condition essentielle pour leur obéissance. Ni dans la famille ni à l'école il ne doit y avoir pour eux une cour d'appel.

Le droit de commandement que possèdent les parents et les maîtres, despotique en apparence, a son tempéra-

ment et ses limites dans un certain nombre de règles que nous dictent le bon sens, le sentiment du devoir, Taffeclion pour les enfants.

D'abord il ne faut point leur défendre ni leur ordonner des actes qui ne sont pas réellement en leur pouvoir* On ne défendra pas à un enfant d'avoir mal, ni même de se plaindre pour attirer l'attention sur sa souffrance. Qu'on se rappelle ce qui a été dit touchant Tinfluence de l'état physique sur le caractère : bien des fois nous sommes impatientés par les cris et Tagitation d'un enfant qu'il ne s'agit pourtant pas de faire taire ni de rendre immobile, mais de soigner et de soulager. Lorsque les enfants auront commencé leurs études, on ne leur imposera pas des tâches au-dessus de leurs forces, ni une attention, une immobilité, un silence prolongés, qui ne sont pas de leur âge.

D'une manière générale, on n'abusera pas de leur soumission et l'on ne s'exposera pas plus qu'il ne faut à leur désobéissance, en multipliant outre mesure les prohibitions et les prescriptions; sur ce point, on ne dépassera pas le strict nécessaire, et Ton ne consultera exclusivement que leur propre intérêt. La discipline doit être faite pour corriger les enfants de leurs mauvais instincts et améliorer leur caractère, non pour procurer aux parents et aux maîtres une tranquillité que l'œuvre difficile de l'éducation ne comporte point et diminuer le plus possible leur responsabilité.

Celui qui a charge d'enfants doit s'attendre à une foule d'ennuis, d'agacements et de misères; s'il fait peser le joug sur eux dans le but égoïste de se ménager luimême, il ressemble à ces malheureuses femmes qui donnent de l'opium à leurs nourrissons pour les tenir tranquilles et n'être pas dérangées. Les enfants ont un besoin perpétuel de mouvement, d'investigation, de divertissement, d'expansion et même de sympathie qui les

pousse à nous déranger sans cesse pour nous occuper d'eux et qui les rend insupportables à ceux qui ne les aiment point. Mettez un petit enfant à votre table : vous courez grand risque qu'il ne vous laisse ni manger ni causer en paix, et qu'en attirant mille fois votre attention par des actes très naturels pour lui, mais très désagréables pour vous, il vous gâte le plaisir du repas familial. Mieux vaut alors s'armer de patience que de lui imposer une sagesse et une tenue qui ne sont point de son âge.

Vos défenses et vos ordres ne doivent intervenir que quand vous vous apercevez qu'il commence à contracter de mauvaises habitudes, ou que vous pouvez commencer vous-même à lui en faire contracter de bonnes, en conciliant les exigences de son âge et celles de la vie sociale et morale qui l'attend dans l'avenir. Il est infiniment préférable, en maintes circonstances, de le laisser faire, lorsqu'on n'y voit pas un réel danger, que de lui imposer une discipline minutieuse et tracassière qu'il ne cessera de transgresser, ce qui vous forcera soit à le reprendre continuellement, soit à compromettre votre discipline elle-même par des alternatives d'indulgence et de rigueur. Le devoir de l'éducateur est d'établir une règle à la fois très simple et très sévère, que l'enfant n'aura pas trop souvent l'occasion de violer, mais qu'il ne violera jamais impunément lorsqu'il saura que vous connaissez sa faute.

L'éducateur ne doit point ignorer Tart de fermer les yeux, qui peut être pratiqué même par des personnes très fermes. La désobéissance manifeste sera toujours relevée ; mais s'il faut s'efforcer de tout voir, il est parfois opportun de paraître ignorer; sinon il serait nécessaire d'intervenir, ce qui présenterait des inconvénients au point de vue même de l'autorité, qu'on doit maintenir avant tout. « Il faut une conduite ferme, disait

Mme de Maintenon aux dames de Saint-Gyr, mais il ne faut point trop gronder; il faut souvent fermer les yeux et ne point tout voir, et surtout prendre garde à ne point aigrir vos filles et ne pas les pousser à bout indiscrètement. Il y a des jours malheureux où elles sont dans une émotion, dans un dérangement, prêtes à murmurer; tout ce que vous feriez alors, toutes les remontrances, toutes les réprimandes ne les remettraient pas dans Tordre. Il faut couler cela le plus doucement que Ton peut, aQn de ne point commettre son autorité, et il arrivera quelquefois que le lendemain elles feront des merveilles. Il y a des enfants si emportés et qui ont des passions si vives que, quand une fois ils sont fâchés, vous leur donneriez dix fois le fouet de suite que vous ne les mèneriez pas à votre but; ils sont incapables en ce temps-là de raison, et le châtiment est inutile. Il faut leur laisser le temps de se calmer, et se calmer soimême *. »

Le pouvoir presque arbitraire que nous possédons sur les enfants est légitimé par leur intérêt même ; c'est ce qu*ii leur est souvent impossible de comprendre, cl nous avons vu qu'on ne doit point s'efforcer de justifier devant eux les ordres qu'on leur donne. Mais, pour éviter de leur rendre la discipline odieuse, nous devons par nos soins, notre attachement, notre tendre sollicitude, leur avoir bien fait sentir qu'ils nous sont plus chers que tout au monde, et que nos exigences, désagréables et pénibles pour eux, se concilient avec une vive affection. Sinon, ils ne seraient que des esclaves, et leur âme, pour peu qu'elle eût d'énergie, nourrirait des idées de révolte. Rien n'est plus pénible que d'obéir à un maître sec et dur; mais l'observation de la discipline est facilitée lorsqu'au sentiment de la contrainte

i. Extraits sur l éducation, édit. Gréard, p. 4i.

s'en joignent d'autres plus doux, l'affection filiale, la confiance, la reconnaissance.

Enfin, n'oublions point que l'obéissance n'est pas un but, mais un moyen, dont la faiblesse des facultés de l'enfant rend seule l'emploi nécessaire. Si tous les hommes étaient égaux en raison et en sagesse, il n'y aurait ni supérieurs ni subordonnés ; le pouvoir ne serait pas légitime, parce qu'il ne serait pas nécessaire, et, du reste, personne ne chercherait à le conquérir. Le pouvoir que l'homme fait exerce sur l'enfant est éminemment légitime; il existe en vertu d'un droit qui résulte lui-même d'un devoir, celui de diriger l'enfant tout le temps qu'il est incapable de se diriger lui-même. « Nous répondons de ces êtres si chers devant Dieu comme devant la société entière, dit Mme Necker de Saussure, et l'autorité, seul moyen simple de remplir nos obligations, nous serait refusée ^ ! » Mais ce pouvoir n'est légitime que tant qu'il est nécessaire, et les éducateurs ne doivent l'exercer qu'avec le désir de l'abdiquer le plus tôt possible. Il ne faut même pas le conserver tout entier jusqu'à la fin, pour s'en débarrasser d'un seul coup. Il faut initier petit à petit l'enfant à la liberté, et lui laisser de plus en plus l'initiative de ses actes. Jusqu'au moment de l'émancipation complète, le jeune homme doit rester assez respectueux de l'autorité de ses éducateurs pour obéir aux ordres qui pourraient lui être donnés; mais, quand l'éducation a été bien dirigée, ces ordres sont alors devenus rares, et le jeune homme ne passe pas brusquement, ainsi que cela se fait trop souvent en France, surtout chez ceux qui ont reçu comme internes Téducation publique, de l'extrême assujettissement à l'extrême liberté.

Se servir fréquemment de l'obéissance pour donner

i. UÉducation progressive, liv III, chap. ii.

aux enfants de bonnes habitudes morales et les préserver des mauvaises; puis, au fur et à mesure que leur raison se fortifie et que leur expérience s'étend, non pas relâcher l'obéissance, mais rendre de plus en plus rares les occasions de la mettre en pratique ; enfin n'y plus recourir que dans des circonstances exceptionnelles : telles sont les trois périodes de l'éducation sur le point qui nous occupe.

Ceux qui ont le mieux obéi pendant leur enfance ne sont pas ceux qui, une fois entrés dans la vie sociale, montreront le moins d'énergie, à condition qu'on n'ait pas énervé leur volonté en ne lui laissant pas, par une intervention trop constante, les moyens de faire, pour ainsi dire, son apprentissage. Un éducateur qui se montre rude et despotique toutes les fois qu'il intervient, mais qui n'intervient pas sans cesse, et qui laisse à l'enfant des moments nombreux de liberté, fait peu de tort à l'énergie de son élève. A cet égard, on doit déclarer bien plus mauvaise l'action de celui qui entoure l'enfant d'une sollicitude maladroite, et qui, par un excès de tendresse, lui épargne les ennuis de l'obéissance, en même temps qu'il lui retire toutes les occasions d'exercer son énergie et de s'endurcir. Les enfants gâtés sont toujours désobéissants, et presque toujours la gâterie indique chez les parents de la faiblesse de caractère, un manque général d'énergie.

L'enfant qui s'est trouvé aux prises avec une volonté forte a reçu un bon exemple, dont les effets dureront. « ifn vieux sergent, dit Mme Necker de Saussure, qui a toute sa vie obéi à son capitaine, ne manque pas de fermeté avec ses soldats : ceux-ci, rentrés dans leurs foyers, ont plutôt des habitudes trop impérieuses, et, dans les siècles d'énergie, le pouvoir des parents sur les enfants était illimité. La force de la volonté, comme la plupart de nos qualités, se propage par l'exemple, et

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