L'ÉMULATION
d'autres. Être le premier, voilà le désir des âmes sensibles à raiguillon de la gloire; et, de fait, personne, ou à peu près, n'y est insensible. Tel qui ne prétend pas à la primauté dans les œuvres de Tintelligence, et qui n'aspire pas aux premiers rangs dans la hiérarchie politique, est heureux d'être proclamé le meilleur tireur, le possesseur des plus beaux bestiaux, de remporter le prix dans un de ces innombrables concours où Ton ne cesse de classer les mérites les plus divers. Assurément le plaisir qu'on éprouve à être le premier n'est pas inspiré par la pure charité chrétienne, car il faut compter parmi les éléments qui y entrent le chagrin que les concurrents éprouvent d'être mis à un rang inférieur. Mais ce plaisir n'en est pas moins vif. La pédagogie se demande s'il convient d'y faire appel et de proposer la primauté qui le cause comme but aux efforts des enfants.
Ceux qui condamnent les récompenses en principe ne peuvent pas admettre, pour les mômes motifs, l'émulation dans la concurrence. Tout en admirant leur élévation morale, nous trouvons qu'ils se privent d'un moyen précieux, dont il s'agit seulement de bien régler remploi.
Guizot distingue avec raison « l'émulation d'un à plusieurs », qui existe à l'école, et « l'émulation d'un à un », qui ne peut guère exister que dans la famille, et qui présente de graves inconvénients. Il faut se garder, par exemple, d'établir une sorte de concours permanent entre deux frères qui sont à peu près du même âge. « Dans les familles, dit Guizot, où les parents ont l'habitude d'exhorter et de sermonner beaucoup leurs enfants, ils ne manquent pas, en général, lorsque l'un a mieux fait que Fautre, de développer longuement à celui-ci son tort, c'est-à-dire son infériorité.... Lorsqu'une rivalité s'établit ainsi entre deux enfants, le père
ou le précepteur a à traiter avec deux amours-propres, un amour-propre mécontent et un amour-propre satisfait : de Tamour-propre satisfait peuvent naître l'orgueil, Tarrogance, la dureté, toutes les passions hautaines; Famour-propre mécontent peut conduire au découragement, à rindifférence, à la jalousie, à l'aigreur, aux passions basses et faibles ^ »
Rappelons-nous nos souvenirs de collège : il est rare que Témulation entre plusieurs élèves qui se disputent le premier rang produise d'aussi mauvais efifets. On n'éprouve guère envers ses concurrents des sentiments d'aigreur et d'envie. Les facultés dans lesquelles on concourt sont assez nombreuses ; tel qui se laisse battre dans Tune se relève dans l'autre. « Il y a toujours, dit Guizot, dans les triomphes mêmes des meilleurs élèves, une fluctuation, des alternatives qui ne permettent guère à l'un d'entre eux de devenir spécialement le rival mécontent ou orgueilleux d'un autre ; ils brûlent tous de dépasser des concurrents, aucun ne songe à terrasser un adversaire; le vaincu d'ailleurs remporte une victoire qui le console de sa défaite : Edouard est forcé de céder à Alphonse le premier rang, mais il a obtenu le second sur Henri, celui-ci le troisième sur Auguste, et ainsi de suite '. »
L'Université française, ainsi que le remarque Michel Bréal, pour entretenir l'émulation parmi la jeunesse, suit encore en partie les traditions des Jésuites. Nous lisons dans leur plan d'études : (( Honesta aemulatio»
quae magnum ad studia incitamentum est, fovenda
Un des plus sûrs moyens d'exciter les enfants à l'étude, c'est d'entretenir parmi eux une honnête émulation. » Les meilleurs élèves recevaient des croix, des rubans,
1, Conseils (Tun père, etc. ; des moyens d'émulation.