Essais, liv. I, cliap. xxv
passions, et [dont il importe beaucoup que les enfants prennent de bonne beure Tbabitude.
J.-J. Rousseau, qui, malgré ses effusions d'entbousiasme pour la vertu, avait un assez médiocre sentiment du devoir, prend prétexte des exigences trop grandes dont les enfants sont parfois victimes pour nous donner des conseils assez dangereux, parce qu'ils ressemblent beaucoup à ceux de la molle philosophie épicurienne, et parce que beaucoup de parents, se faisant le même raisonnement que lui, ne sont que trop disposés à les suivre. « Pourquoi, dit-il, voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d'un temps si court qui leur échappe, et d'un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser? Pourquoi voulez-vous remplir d'amertume et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu'ils ne peuvent revenir pour vous? Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfants? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature leur donne. Aussitôt qu'ils peuvent sentir le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent; faites qu*à quelque heure que Dieu les appelle', ils ne meurent point sans avoir goûté la vie*. » Sous une forme plus grave^ c'estj au fond, le même langage que celui qui nous est tenu dans une foule de poésies épicuriennes où, de la brièveté de la vie, l'on conclut à la jouissance et au plaisir.
Carpe diem^ quam minimum credula postero, disait Horace à Leuconoe. Avec ce raisonnement on vivrait au jour le jour et l'on ne ferait rien en vue de l'avenir, parce qu'on n'est jamais sûr de recueillir le fruit de son travail* Sans doute, si l'enfant n'est pas destiné à vivre, notre éducation, à ne voir que les apparences, sera perdue, et les gênes que nous aurons cru devoir lui