LE COURAGE
qu*un mystérieux inconnu s'introduisait sans bruit dans la chambre. Si Tenfant craint l'obscurité, c'est que, ne pouvant plus se rendre compte de ce qui Tenvironne, il y suppose des êtres qui le menacent. « J'ai beau savoir, dit Rousseau, que je suis en sûreté dans le lieu où je me trouve, je ne le sais jamais aussi bien que si je le voyais actuellement : j'ai donc toujours un sujet de crainte que je n'avais pas en plein jour. Je sais, il est vrai, qu'un corps étranger ne peut guère agir sur le mien sans s'annoncer par quelque bruit; aussi, combien j'ai sans cesse l'oreille alerte! Au moindre bruit dont je ne puis discerner la cause, l'intérêt de ma conservation me fait d'abord supposer tout ce qui doit le plus m'engager à me tenir sur mes gardes, et par conséquent tout ce qui est le plus propre à m'effrayer. N'entends-je absolument rien, je ne suis pas pour cela plus tranquille; car enfin, sans bruit, on peut encore me surprendre.... Forcé de mettre en jeu mon imagination, bientôt je n'en suis plus le maître, et ce que j'ai fait pour me rassurer ne sert qu'fi m'alarmer davantage. Si j'entends du bruit, j'entends des voleurs; si je n'entends rien, je vois des fantômes : la vigilance que m'inspire le soin de me conserver ne me donne que sujets de crainte *. »
Sachant que l'imagination entre pour la plus grande part dans les terreurs de Tenfant, nous connaissons le meilleur moyen de les dissiper et de les prévenir : il faut d'abord nous interdire absolument tous les sots contes où figurent des ogres, des loups-garous, des croquemitaines, des fantômes, des revenants, parce qu'ils surexcitent une imagination déjà trop vive; il faut ensuite mettre le plus possible l'enfant en présence de la vérité et en contact avec elle, l'habituer à se rendre
i. Emile, liv. IL
compte (le tout ce qui éveille sa frayeur, à marcher vers le danger mystérieux qu'il soupçonne. Rousseau veut « qu'on l'habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants, bizarres, mais peu à peu, de loin, jusqu'à ce qu'il y soit accoutumé, et qu'à force de les voir maniera d'autres, il les manie enfin lui-même. Si, durant son enfance, il a vu sans effroi des crapauds, des serpents, des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce soit. 11 n'y a plus d'objets affreux pour qui en voit tous les jours. »
On ne se contentera pas de prémunir ainsi l'enfant contre des terreurs puériles; on saisira toutes les occasions de lui faire faire l'apprentissage du courage véritable; par exemple le soir un bruit insolite se produit dans la maison : le père piquera son fils d'honneur, et le prendra comme compagnon pour faire une ronde; il le conduira la nuit dans les bois, dans les rues désertes de la ville. « Gomme il est impossible, dit Bernard Ferez, qu'il n'entende pas parler tout jeune de la mort, cet effroi suprême des adultes, il faut le familiariser avec cette idée et ne la lui présenter que sous la forme d'ua repos éternel ou d'un sommeil tranquille *. »
On ne poussera pas les exercices d'endurcissement contre l'instinct naturel de poltronnerie jusqu'à l'exposer à la mort, mais on ne l'entourera pas non plus d'une sollicitude énervante pour lui éviter jusqu'à la plus petite douleur. Toutefois c'est là un point délicat, et celui qui conseille aux parents d'exposer leurs enfants à la douleur risque fort de froisser leur tendresse; les accidents, dira-t-on, arrivent trop facilement pour qu'on aille les chercher; quant aux souffrances artificielles, l'idée seule en est révoltante. Aussi ne citerai-je qu'à titre de curio-