LA BONTÉ
« Lève les yeux, regarde-moi, n'aie pas peur, parle », autant d'excitations vaines, qui ne font que redoubler le malaise de l'enfant timide. Dans ces circonstances, il ne convient pas d'insister, parce qu'on n'arriverait qu'à provoquer une crise de désespoir. Les personnes avec lesquelles l'enfant se sent à l'aise, c'est-à-dire, en général, celles qui l'approchent de plus près, pourront seules l'habituer petit à petit à se produire devant le monde, et lui faire prendre un peu d'assurance; mais c'est une œuvre qui demande beaucoup de ménagements.
Un homme qui pratique ces grandes vertus de l'application au travail, de la sincérité, de la modestie, du courage, a déjà une élévation morale qui le met audessus d'une foule de ses semblables. Mais il peut manquer d'une autre vertu, la bonté, qui est supérieure encore ; consistant en effet dans une disposition active à s'oublier soi-même pour penser aux autres et leur faire du bien, elle est ce qu'il y a de plus beau dans l'homme au point de vue moral, le triomphe des sentiments désintéressés sur les passions égoïstes. La bonté n'est pas une vertu banale et facile. « Être bon et rester tel, dit Michelet, entre les injustices des hommes et les sévérités de la Providence, ce n'est pas seulement le don d'une généreuse nature, c'est de la force et de l'héroïsme.... Garder la douceur et la bienveillance parmi tant d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor, cela est divin. Ceux qui persistent et vont ainsi jusqu'au bout sont les vrais élus. » Tâchons donc de donner à nos enfants cette force, d'échauffer leur âme afin qu'ils traversent l'expérience, suivant la belle expression de Michelet, sans y contracter le sec et dur mépris des hommes qui existe dans tant de cœurs.
Il faut, dès leur naissance, les entourer, pour ainsi dire, d'une atmosphère de calme. Mme Necker de Sans-
sure insiste, avec raison, sur la nécessité de maintenir autour des enfants le calme extérieur, d*où résulte celui de Tâme; elle demande qu'on leur épargne les pleurs, que l'on mette de la régularité dans Fordonnance de leur vie, que Ton n'excite pas leurs désirs et que Ton satisfasse leurs besoins dans la mesure qui convient. « Avec ces soins, dit-elle, et d'autres pareils, on maintiendra chez les enfants le calme habituel de l'âme, bien immense et facile à perdre, le plus nécessaire peut-être à leur constitution morale, encore si frôle et si indécise.... Il est tout un ordre de facultés, et les plus élevées peut-être, qui ne croissent qu'à l'ombre tutélaire du repos.... Il n'est rien de grand dans la nature morale, dont la sérénité ne favorise le développement.... De la sérénité naîtra naturellement la bienveillance.... Dans l'état le plus sain de l'enfant, quand le sentiment do l'existence est à la fois animé et calme, toutes les sympathies naturelles agissent en lui. Un invincible attrait l'unit à ses semblables, le lien de l'humanité rapproche son âme de la leur *. »
Maintenir le calme autour de l'enfant ne suffit pas ; il faut encore qu'un milieu bienveillant et affectueux agisse sur lui par la force de l'habitude et de l'exemple. Malheureusement, sous ce rapport, les milieux sont très différents; il y a des familles où la bienveillance pénètre si intimement tous les cœurs, que les étrangers euxmêmes en reçoivent le témoignage; il en est d'autres où existe une disposition constante au mécontentement, à la critique, au reproche, à la défiance; l'enfant y entend des plaintes et y assiste à des querelles qui ont sur son caractère une mauvaise influence. « Tous ceux qui ont réfléchi sur l'éducation, dit Mme Necker de Saussure, ont senti l'extrême importance d'éviter qu*au-