‹ L'éducation du caractèreChapitre 25 sur 228 · RUDIMENTS DE LA MORALITÉ · texte numérisé non relu

RUDIMENTS DE LA MORALITÉ

déferons cette loi comme un fait, comme un concept pratique qui existe dans la raison de tout homme adulte, à partir d'un certain degré de civilisation et de culture, et nous nous contenterons d'en rechercher les rudiments dans le premier âge de la vie.

L'enfant, pendant les premières années, a-t-il un commencement du sens moral, c'est-à-dire distingue-t-il le bien du mal par un jugement de sa propre raison, est-il capable de choisir l'un plutôt que l'autre par une décision éclairée de sa libre volonté? Rousseau ne le pense pas. « Connaître, dit-il, le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, n'est pas l'affaire d'un enfant *. » Pour mieux faire ressortir la justesse de son idée, il imagine le dialogue suivant entre un enfant et son maître. « Le maître. Il ne faut pas faire cela. — V enfant. Et pourquoi ne faut-il pas faire t;ela? — Le maître. Parce que c'est mal fait. — V enfant. Mal fait? Qu'est-ce qui est mal fait? — Le maître. Ce qu'on vous défend.

— Lenfant. Quel mal y a-t-il à faire ce qu'on me défend? — Le maître. On vous punit pour avoir désobéi

— U enfant. Je ferai en sorte qu'on n'en sache rien.

— Le maître. On vous épiera. — Lenfant. Je me cacherai. — Le maître. On vous questionnera. — Z'enfant. Je mentirai. — Le maître. Il ne faut pas mentir.

— V enfant. Pourquoi ne faut-il pas mentir? — Le maître. Parce que c'est mal fait », etc. On trouvera peutêtre que ce maître est peu ingénieux, et qu'il ne sait pas donner à l'enfant de bonnes et solides raisons empruntées à la morale. Mais, selon Rousseau, et nous partageons son opinion, l'enfant ne les entendrait point. Si, en vous plaçant à un autre point de vue, et pour lui parler un langage qu'il est en état de comprendre, vous lui dites de ne pas faire une action parce qu'il causera

\ . Emile, liv. II.

de la peine à ses parents, parce qu'on ne l'embrassera plus, parce qu'on le prendra en horreur, alors vous faites appel à des sentiments qu'une philosophie exacte ne doit pas confondre avec le sens moral.

Aussi trouvons-nous qu'il est facile de critiquer à cet égard les faits cités par certains auteurs pour montrer l'apparition de la moralité chez le petit enfant et raème chez l'animal. En voici quelques-uns.

« Étant allé, dit Romanes, dans la maison d'un ami, j'avais enfermé un terrier dans ma chambre. Furieux d'avoir été laissé à la maison, il mit les rideaux en lambeaux. A mon retour, il m'accueillit avec joie. Mais, dès que je ramassai les lambeaux et que je les lui présentai, l'animal se mit à hurler et à gémir en s'enfuyani vers l'escalier. Le fait est d'autant plus remarquable que l'animal n'avait jamais été châtié. Je ne puis donc y voir qu'un certain sentiment de repentir *. d La connaissance de l'espèce canine peut y faire voir autre chose.

Il est probable que Romanes présenta les lambeaux à son terrier avec l'attitude de l'irritation, ou tout au moins du reproche. Or on sait par expérience combien cette attitude a d'action sur les chiens, même sur ceux qui sont traités avec la plus grande douceur et qui n'ont, pour le moment, aucun reproche à se faire. Le chien, en général, est dans un état de crainte permanente, soit que son maître l'ait habitué aux procédés brutaux, soit que cette crainte lui vienne de l'hérédité; une passion violente est seule capable de la lui faire oublier. Si Romanes lui avait présenté les lambeaux d'un air riant, il n'aurait constaté chez son terrier aucune apparence de tristesse, à moins que, par une liaison d'idées qui est possible, la vue de ces lambeaux

\. Cité par la Revue philosophique^ novembre i878, p. 503.

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