MORALITÉ DE SYMPATHIE
ne rappelât au chien le vif déplaisir qu'il avait eu tout à l'heure d'être laissé par son maître.
Le jeune Tiedemann, âgé de dix-sept mois, se cache pour manger du sucre. Faut-il y voir l'aveu implicite d'une faute de gourmandise et de larcin dont il comprend la laideur et qu'il essaye de dissimuler, ou tout simplement l'intention de manger, sans être dérangé, le produit de son petit vol ?
Le cas du jeune Darwin, fils du grand naturaliste, n'est pas plus concluant. « Doddy, à treize mois, paraît sensible aux reproches de son père, qui l'appelle méchant. A deux ans et cinq mois, Doddy, resté seul, prend du sucre, ce qu'il sait lui être défendu; son père le rencontre au moment où il sort de la salle à manger et lui trouve dans Tattitude quelque chose d'étrange. » Et Darwin, quia soigneusement relevé cette observation, pourtant si banale, croit que l'altitude de l'enfant doit être attribuée à la lutte entre le plaisir de manger du sucre et un commencement de remords 1 C'est un remords qu'il est facile d'observer tous les jours, non seulement chez les enfants, mais même chez les animaux domestiques pris en flagrant délit de ce que Rabelais appelle « larrecin furtivement faict » ; il n'est autre que la crainte de recevoir des coups ou des reproches, ou même de se voir enlever l'objet dérobé.
Mme Necker de Saussure pense qu'il n'y a qu'une sorte de moralité dont les tout petits enfants soient susceptibles, c'est celle qu'elle appelle, dans une expression qui nous semble heureusement trouvée, la « moralité de sympathie ». Pour eux, le bien, c'est de satisfaire ceux qu'ils aiment; le mal, c'est d'être blâmé d'eux, de leur causer de la {)eine. Ils peuvent éprouver du mal qu'ils jugent avoir fait dans ces conditions un remords qui peut aller jusqu'au désespoir; tel est le cas d'un enfant vu par Mme Necker, et qui avait frappé sa mère;
« sans être menacé ni grondé même, il renonçait à tous ses jeux et, le cœur gros de sanglots, allait se cacher dans un coin obscur, le visage tourné contre la muraille * ^. Mais Tàme de Tenfant est déjà bien complexe, et ou risque de se tromper en attribuant à un seul mobile une attitude qui peut exprimer plusieurs sentiments très mélangés. Il me revient un souvenir d*enfance; je me cachai, un jour, moi aussi, dans un coin, contre la muraille, étendu dans Tattitude du plus morne désespoir, parce qu'on m'avait séparé d'un camarade avec lequel je me battais et que je frappais de toutes mes forces; qu'est-ce qui m'accablait ainsi? était-ce le remords de ma violence à l'égard d'un ami, ou les reproches qu'on m'avait adressés, ou la honte d'avoir reçu, en même temps que ces reproches, quelques bourrades, ou même le regret de n'avoir pu triompher jusqu'au bout de mon adversaire? Je ne sais; mais je n'ai pas oublié l'impression que j'éprouvais alors d'un vif déplaisir mêlé de honte.
A trois ans, d'après Mme Necker, on constate déjà un commencement de véritable moralité. « Rien sans doute, dit-elle, ne parait plus irrégulier, plus versatile que le sentiment moral à trois ans. Ce sentiment existe néanmoins et se manifeste à cet âge aussitôt que les passions cessent d'être en jeu. L'enfant a une idée vive du bien et du mal, quoiqu'il ne l'exprime pas en termes généraux. Il reconnaît une loi commune à tous, une convention tacite qu'on doit respecter; toute atteinte à la vérité, au droit de la propriété, aux jouissances d'autrui, le choque et le blesse, lors même qu'il n'en souffre pas personnellement ; mais il faut que son attention soit excitée '. »