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SUGGESTION DE LA MORALE

Les derniers mots de ce passage doivent être relevés, parce qu'ils contiennent une objection implicite de Tauteur contre sa propre théorie. Le sens moral de Tenfant à cet âge ne s'exerce, dit Mme Necker, que si son attention est éveillée. Mais, en éveillant son attention au sujet de certains actes, que fait-on souvent, si ce n'est de lui suggérer un jugement moral qu'il n'aurait pas porté de lui-même? Alors c'est bien plutôt le sens moral des grandes personnes qui s'exprime par sa bouche que le sien propre.

Nous croyons, quant à nous, que la conception rationnelle et la pratique du devoir pour lui-même ne se constatent qu'assez tard chez l'enfant, lorsque l'enseignement moral qu'il reçoit de sa famille et de ses maîtres commence à porter des fruits; mais pendant longtemps la conception du devoir considéré comme un « impératif catégorique », pour nous servir de l'expression kantienne, est au-dessus de sa raison. Sous l'influence de l'éducation, elle apparaît dans l'âme de l'enfant, comme, sous l'influence de la civilisation, elle peut se manifester dans l'âme du sauvage, parce que ces âmes étaient prédisposées à la recevoir. Il y a cette différenca spécifique entre l'homme et la bête, que la bête ne pourra jamais être amenée à concevoir la distinction du bien et du mal, tandis que l'homme enfant et l'homme sauvage, chez qui elle peut manquer lorsqu'ils en sont encore au plus bas degré de 'culture, sont susceptibles d'y être amenés. Voilà pourquoi nous trouvons peu solide, parmi les arguments employés contre l'existence de la loi morale, celui qui consiste à en objecter l'absence chez l'enfant en bas âge, chez le sauvage et même, dans un état de civilisation avancée, chez certaines brutes qui appartiennent au monde des misérables et des criminels. Socrate, Marc^Aurèle, Benjamin Franklin, et tant d'autres, pèsent beaucoup plus dans la

question qu'un enfant moralement abandonné ou ud Papou.

Pour expliquer Tapparition relativement tardive de la moralité dans Tenfance, Mme Necker de Saussure donne une raison qui nous paraît fort juste, c'est ce qu'elle appelle « l'absence de la notion du temps ». Le passage est excellent et mérite d'être cité. « La nullité du passé exclut les regrets; celle de l'avenir exclut les craintes j et, tandis que l'idée des conséquences de chaque action pourrait être un bon auxiliaire pour la conscience, Tenfant, qui ne voit pas distinctement comment les faits influent les uns sur les autres, ne met point d'importance à ses déterminations. Son extrême légèreté livre ses impressions au vent qui souffle ; ses souvenirs, sur lesquels il ne revient point, s'envolent bientôt; et, si les événements restaient dans sa mémoire, ses motifs passés seraient toujours oubliés. Trop mobile pour se croire le même, il ne répond pas de l'enfant d'hier, qui n'est plus celui d'aujourd'hui. Il n'a pas ce sentiment de la succession des pensées qui donne l'idée du moi et celle du temps, deux idées assez dépendantes Tune de l'autre. Un moi, spectateur immobile des variations d'un autre me sans cesse modifié, dont il enregistre les changements-, voilà ce qui constitue notre identité, et par là notre moralité dans la vie, mais rien n'est encore fixé chez l'enfant *. »

On pourrait étendre la portée de cette observation si juste, et dire que le petit enfant n'est pas capable de moralité parce qu'il ne peut saisir encore leç rapports très complexes de toute sorte dont l'intelligence plus ou moins nette est impliquée dans un jugement moral. Ce qui fait, par exemple, qu'un vol est une action mauvaise, c'est qu'il est une atteinte au principe de la pro-

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priété ; mais ce principe lui-même n'est pas un de ceux qui s'imposent à la raison avec la même rapidité et avec la même force que tel axiome de la géométrie ; il faut, pour s'y attacher, savoir comment la propriété se forme, se transmet, et quels droits le propriétaire possède par son travail ou par celui de ses ascendants.

L'enfant prendra, par ignorance, un raisin dans une vigne, un morceau de sucre dans un sac, comme on prend de l'eau dans une fontaine ou une fleur sur le bord de la route. Pourquoi ne frapperait-il pas un petit camarade comme son père frappe un cheval ou un chien? est-il capable de se faire une idée de ce qu'est la personne humaine au point de vue de la dignité, de Tinviolabilité ?

Aussi la morale ne peut-elle, à mon avis, être connue de l'enfant que par voie d'autorité. Ses croyances morales ne peuvent être, au début, que des actes de foi. Pour lui, une action est mauvaise parce qu'elle lui est donnée comme telle par des personnes qui ont acquis sa sympathie et sa confiance. 11 en résulte que sa moralité vaut ce que vaut celle des personnes qui l'élèvent. Par l'enseignement qu'elles lui donnent, par le jugement qu'elles portent sur ses actes, par les sentiments qu'elles en éprouvent, elles sont sa loi morale vivante, la seule qu'il soit d'abord capable de comprendre et de suivre.

Mme Necker de Saussure prétend même qu'il y en a parmi elles une à laquelle l'enfant croit, à cet égard, dépendre d'une manière particuUère et presque exclusive. « C'est envers elle qu'il se sent responsable de sa conduite; ses rapports avec les autres sont beaucoup moins intimes. Il se tire d'affaire comme il peut avec les autorités moins rapprochées, mais les reproches de son vrai maître retentissent au fond de son cœur. C'est lui qui est sa conscience. C'est lui qu'il voit en imagination au moment. décisif de l'épreuve; souvent il se le

représente si vivement qu'il ne peut plus lui désobéir, et que, par TefTet assez naturel d'une illusion forte, il croit même en être vu. Aussi ne s'étonne-t-il point quand cette personne a l'air d'être informée de ce qu'il a fait loin de ses yeux ; l'idée d'un invisible témoin n'a rien qui répugne à cet âge. Mais si par oubli ou par faiblesse l'enfant a succombé à la tentation, c'est lorsqu'il retrouve son maître que le remords entre dans son cœur. Il pourrait revoir sans émotion le propriétaire des fleurs ou des fruits qu'il a dérobés; mais son front se couvre de rougeur aussitôt qu'il vient à rencontrer le représentant de sa conscience. C'est avec lui qu'ont lieu les aveux, les explications tendres et touchantes; c'est auprès de lui qu'il éprouve ce besoin d'expiation si naturel à un cœur coupable *. »

L'auteur a peut-être exagéré en généralisant une observation qui est vraie dans un certain nombre de cas; mais, que la conscience de l'enfant soit incarnée en une ou en plusieurs personnes, on ne doit pas accorder à la crainte du jugement de cette conscience une influence préventive très forte. « Il faut, dit Bernard Ferez, que l'impression de la tentation actuelle soit bien faible, pour que l'imagination de Fenfant lui représente son rémunérateur-vengeur se dressant entre lui et son acte. Une fois l'acte accompli, la tentation passée, le désir assouvi, la nature de l'acte peut lui suggérer l'idée de la sanction. Un petit enfant de dix-huit mois, s'étant élancé dans le jardin en l'absence de sa bonne qui le gardait, se mit à ravager quelques plates-bandes, sachant bien qu'on lui avait défendu de toucher aux fleurs : il commit son acte de vandalisme avec un entrain et une insouciance admirables; mais, quand il vit tous ces débris jonchant l'allée, il se rappela tout à coup la défense faite;

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il se mit à rougir, quoiqu'il ne se crût vu par personne, et alla d'un air confus se cacher derrière la cage aux poulets *. »

Outre rimpression et le jugement des personnes qui le touchent de très près, auxquels Tenfant attache une grande importance, les opinions, les préjugés du monde au milieu duquel il vit, et dont il est de bonne heure un observateur très perspicace, agissent assez puissamment sur sa direction morale, ainsi que le désir de s'y faire une réputation favorable, de s'attirer Testime et la louange, de briller et de primer. L'enfant qui, élevé par d'honnêtes gens, sera tout fier de rendre au possesseur un objet qu'il aura trouvé, pourrait bien, s'il était élevé parmi des voleurs, être tout fier de son premier vol et des compliments qu'il lui vaudrait ; il se constituerait facilement une morale à rebours.

Dans son livre immortel des Maximes, La Rochefoucauld a essayé de montrer, par une analyse subtile, que toutes les vertus « se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer ». Il faut reconnaître au moins qu'un certain amour-propre, en particulier chez les enfants, est le mobile de beaucoup d'entre elles, et que telle bonne action, telle bonne parole, qui pourraient frapper comme un indice marqué de sens moral, doivent être attribuées au souci, déjà très éveillé, de l'opinion. Le jeune Tiedemann, à deux ans et cinq mois, disait, quand il croyait avoir fait quelque chose de bien : « Le monde dira : C'est un bon garçon ». Et son père affirme que, dès l'âge de quinze mois, il avait « jusqu'au sentiment de l'honneur ».

En résumé, nous pensons que la moralité de l'enfant tient presque exclusivement aux grandes personnes au milieu desquelles il se développe, et que c'est d'elles que

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