CLASSIFICATION DES INCLINATIONS
Donc, si le but d'une éducation honnête et droite est d'élever Tenfant suivant les principes d'une morale qu'il entrevoit à peine et avec laquelle beaucoup de ses inclinations naturelles sont en opposition, mais que les adultes connaissent plus nettement et se croient obligés de pratiquer eux-mêmes, la réponse nous sera maintenant facile, puisque nous avons le critérium que nous cherchions tout à l'heure. Nous rangerons les inclinations naturelles de l'enfance en trois classes : celles qui sont indifférentes au point de vue de la morale; celles, qui sont contraires à la morale ; celles que la morale approuve parce qu'elle trouve en elles des auxiliaires. Par exemple, en observant cette règle, nous placerons parmi les mauvaises la gourmandise, l'envie, la tendance au mensonge, la paresse; parmi les bonnes, la sympathie, la pitié, la bienfaisance. Quant aux indifférentes, nous en trouverons peu, et peut-être conviendrait-il de remplacer ce terme par celui d'ambiguës ou à double face. Beaucoup d'inclinations, en effet, seront bonnes ou mauvaises suivant les conditions dans lesquelles elles s'exercent. Ainsi le besoin d'action est mauvais lorsqu'il entraîne l'homme à une agitation sans suite, sans but ou même malfaisante; il est bon lorsqu'il produit une série continue d'actes utiles, lorsqu'il a pour but notre propre bien et celui des autres. Le désir de primer engendre l'émulation et peut conduire à la puissance ; or il y a l'émulation dans le mal comme dans le bien, la puissance égoïste, stérile et oppressive comme la puissance féconde et bienfaisante.
Demandons-nous, pour finir cette étude, s'il convient,, ainsi que le demande Montaigne dans les passages cités précédemment, de « laisser à nature les resnes de notre conduicte », de ne pas « corriger nos complexions naturelles », de ne pas « troubler, par art, notre inclination », ou, en d'autres termes, de laisser se développer spon-.
tanément dans \*enfant toutes les énergies qu*il tient de la nature, s*en remettant à cette même nature du soin de les équilibrer, de lescontre-balancer les unes par les autres. Elles ne sont pas toutes bonnes, l'examen auquel nous venons de nous livrer nous l'a montré. 11 faudrait donc espérer que la nature se prêtera, en quelque sorte, à nos combinaisons, qu'elle adoptera notre morale et qu'elle dirigera pour le mieux, en vue de nos fins, telles que nous les concevons, le développement de l'âme de l'enfant. Cette espérance, qui rendrait l'œuvre de l'éducation inutile, nous parait tout à fait chimérique, et nous plaindrions le père de famille qui, s'y laissant aller, adopterait pour ses enfants ce système négatif. Le « laissez faire, laissez passer » peut être un bon principe d'économie politique; la pédagogie ne saurait l'admettre. Nous déclarons, pour notre part, que, s'il nous fallait choisir entre deux conceptions qui nous paraissent fausses toutes deux parce qu'elles sont incomplètes, l'optimisme et le pessimisme à l'égard de la nature humaine, nous inclinerions du côté de celle qui nous semble la moins fausse, c'est-à-dire vers le pessimisme, et nous penserions plutôt avec Schopenhauer que l'homme doit à l'éducation et à la civilisation de n'être pas une bête féroce, qu'avec Rousseau que sa perfection primitive a été corrompue par elles. Mais il y a paradoxe des deux côtés ; nous aimons mieux dire qu'on trouve dans l'homme un mélange de qualités et de défauts naturels, sur lesquels l'éducation peut exercer, pour le mal comme pour le bien, une action puissante. C'est plus banal peut-être, mais c'est plus Trai.