VÈducation dès le berceau, chap. v
volonté, il y aurait lieu d'établir une classification nouvelle, les individus à volonté forte d'un côté, ceux à volonté faible de l'autre.
Si Ton voulait classer les individus en se plaçant à la fois à ces deux points de vue, la tâche serait complexe et embrouillée. Des instincts égoïstes très forts peuvent, par exemple, coexister avec une volonté faible. Il y a, nous ne craignons pas de le dire, des monstres cachés dans la peau de gens qui passent pour très honnêtes, qui le sont en effet, à n'en juger que par leurs actes, mais qui ne se révèlent point ce qu'ils sont parce que les circonstances, la puissance, surtout la volonté leur manquent. L'ambition d'un César peut se rencontrer dans des âmes dont l'intelligence est médiocre et l'énergie nulle.
On voit combien la variété, en nombre et en puissance, des éléments qui constituent les caractères, rend difficile, sinon impossible, le travail d'une classification scientifique de ces derniers. Il y a bien un système qui simplifierait ce travail, s'il était vrai : c'est celui qui prétend qu'il existe dans chaque homme une qualité maîtresse dont les autres dépendent, autour de laquelle elles s'assemblent, pour ainsi dire, d'après une loi déterminée, €t qui peut servir à caractériser non seulement l'individu, mais le groupe d'individus chez lesquels elle se montre, de même qu'un caractère général sert à constituer les ordres, les familles, les genres, les espèces en histoire naturelle. C'est le système soutenu, on le sait, par Taine avec une rare vigueur. « Les facultés d'un homme, dit-il, comme les organes d'une plante, dépendent les unes des autres ; elles sont mesurées et produites par une loi unique; il y a en nous une faculté maîtresse, dont l'action uniforme se communique différemment à nos différents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus.... Une fois
Là faculté maîtresse 91
qu'on a saisi la faculté maîtresse, on voit Phomme se développer comme une fleur. » Sainte-Beuve a critiqué ce système dans son application à Thistoire littéraire; mais les objections qu'il présente peuvent être entendues d'une manière plus générale. « Le dernier mot d'un esprit, lisons-nous dans une Causerie du lundis d'une nature vivante ! certes il existe, mais dans quelle langue le proférer?... Il s'agit de trouver une juste nomenclature à des esprits et des talents humains, matière essentiellement ondoyante et flottante, diversité et complication infinies.... Arriver ainsi à la formule générale d'un esprit est le but idéal de l'étude du moraliste et du peintre de caractères.... Eff'orçons-nous de deviner ce nom intérieur de chacun, et qu'il porte gravé au fond du cœur. Mais, avant de l'articuler, que de précautions, que de scrupules! Pour moi, ce dernier mot d'un esprit, même quand je serais parvenu à réunir et à épuiser sur son compte toutes les informations biographiques de race et de famille, d'éducation et de développement, à saisir l'individu dans ses moments décisifs et ses crises de formation intellectuelle, à le suivre dans toutes ses variations jusqu'au bout de sa carrière, ce dernier mot, je le chercherais encore, je le laisserais deviner plutôt que de me décider à l'écrire, je ne le risquerais qu'à la dernière extrémité *. »
Leçon d'une justesse exquise adressée aux présomptueux qui osent exprimer et déterminer un caractère dans une courte formule, où ressort sur tout la prétendue qualité maîtresse. Ne pourrait-on point s'appuyer sur un grand nombre d'expériences pour retirer la concession faite par Sainte-Beuve, et dire que non seulement cette qualité maîtresse est des plus difficiles à découvrir et à exprimer, mais même que dans une foule d'individus