CONSTITUTION DU CARACTÈRE PAR L'HÉRÉDITÉ
Expliquons-nous par des exemples. Il y a beaucoup de chances, en vertu même de Thérédité, pour que, dans une famille où régnent depuis longtemps des traditions d'économie, de tempérance et de dignité, ne se manifeste pas le vice de l'ivrognerie chez un des membres ; mais le fait, bien qu'inattendu, peut se produire. Voilà, dans le caractère de la famille, un élément nouveau, perturbateur, et qui, malheureusement, ne sera peutêtre pas transitoire ; l'ivrogne, en se mariant, pourra le transmettre, soit sous cette forme, soit transformé, comme nous l'avons vu. De même, une particularité de l'organisme, une maladie du corps, après avoir fait une première fois son apparition dans une famille, passera aux descendants.
Y a-t-il, après un certain temps, disparition de l'élément nouveau et qu'on peut appeler souvent perturbateur? Pour ce qui regarde le physique, la question est «ncore très obscure; des éléments se fixent, d'autres semblent disparaître. On connaît la persistance de certains traits du visage dans les familles historiques, du nez bourbonien, par exemple, de la lèvre des Habsbourg. L'union d'un blanc avec une négresse produit un mulâtre; si les descendants de celui-ci ne s'unissent qu'avec des blanches, le sang noir disparaîtra graduellement, et la famille reviendra tout à fait au type de la race blanche après quelques générations. Quant à ce qui regarde le moral, une qualité ou un défaut de caractère persistent-ils indéfiniment dans une famille, après avoir commencé à s'y manifester, s'atténuent-ils ou se fortifient-ils parla transmission? Sont-Ils destinés à une extinction lente, mais certaine ? Problème difQcile, presque insoluble dans Tétat actuel de nos connaissances! Le caractère spécifique lui-même n'est pas entièrement fixe; la culture peut produire en lui, avec le temps, des modifications profondes. Les animaux
domestiques, Thomme civilisé, descendent d'ancêtres sauvages doués d'instincts qu'on ne retrouve guère dans leur lointaine postérité. Socrate, Washington, Gœthe ont comme nous, parmi leurs ascendants, les brutes de l'époque quaternaire, qui étaient probablement anthropophages. Mais ces brutes se reconnaîtraient assez facilement, sous le rapport du caractère, dans les membres de la famille de voleurs et d'assassins dont je parlais tout à l'heure.
Faut-il admettre, en vertu des lois de la concurrence vitale et de la sélection naturelle, que les éléments nouveaux se Oxent pour un temps plus ou moins long lorsqu'ils contribuent au triomphe des mieux doués, et qu'ils disparaissent au contraire bientôt avec les êtres dans lesquels ils se manifestent, lorsqu'ils sont une cause de faiblesse, de dégénérescence? Ainsi l'espèce humaine, et même toutes les espèces, seraient continuellement en progrès par l'effet de cette sélection de la nature qui distingue le bon pour le fixer, et le mauvais pour l'anéantir.
Malheureusement il s'en faut que l'on soit d'accord sur toutes ces questions, et en particulier sur celle du progrès continu. Si l'on compare l'homme primitif, tel qu'on se le figure d'après les données, bien insuffisantes, de la science, à l'homme actuel, en laissant de côté les exceptions défavorables, et en prenant une sorte de moyenne, on doit assurément reconnaître qu'à beaucoup d'égards le progrès est évident, au physique comme au moral, et que l'homme semble de plus en plus se dégager de la bête.
Cependant ne serait-il pas chimérique d'espérer que par l'action des lois darwiniennes l'homme ne cessera de s'améliorer, et que la terre verra un jour le règne universel de l'honnètelé, de la douceur, de la bonté, de l'intelligence? D'abord l'histoire ne nous y encourage
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nullement. Elle nous montre qu'une civilisation avancée peut, à la suite de grands événements, faire place à une barbarie relative. Un peu avant les invasions germaines, ritalie et la Gaule offraient un état de civilisation qui, inférieur au nôtre sur certains points, par exemple la science et l'industrie, le valait peut-être sur d'autres; quelques siècles se passent, nous arrivons en plein moyen âge, et tout, dans ces mêmes pays, a rétrogradé. En outre, comme nous l'avons déjà dit, il n'y a pas accord entre nos conceptions morales et les volontés mystérieuses de la nature.
Nous ne sommes nullement certains, en développant par l'éducation les plus nobles qualités du caractère, d'armer le mieux possible pour la concurrence vitale ceux sur lesquels nous agissons ainsi. Ce n'est peut-être pas à eux que la nature destine le prix du combat, et les races qu'elle se propose de faire triompher ne sont peut-être pas celles qui, par l'honnêteté, la douceur, la bonté, Tintelligence même, paraissent valoir mieux que les autres. Un savant de la célèbre famille genevoise des Gandolle, dans une étude sur l'hérédité, s'attache à la race juive comme à un exemple frappant du pouvoir de l'atavisme; il définit le caractère des Israélites, et cherche ce que pourrait être l'Europe s'ils étaient seuls à la peupler. « Si l'Europe, dit-il, était uniquement peuplée d'Israélites, voici le singulier spectacle qu'elle présenterait. Il n'y aurait plus de guerre ; des millions d'hommes ne seraient pas arrachés aux travaux utiles de toute espèce, et l'on verrait diminuer les dettes publiques et les impôtsi D'après les tendances connues des isra élites, la culture des sciences, des lettres, des arts, surtout de la musique, serait poussée très loin. L'industrie et le commerce seraient florissants. On verrait peu d'attentats contre les personnes, et ceux contre la propriété seraient rarement accompagnés de violence.
La richesse augmenterait énormément par TefiFet d'un travail intelligent et régulier uni à l'économie. Cette richesse se répandrait en charités abondantes. Le €lergé n'aurait pas de collision avec l'État, ou seulement sur des points secondaires. Il y aurait des concussions et peu de fermeté chez les fonctionnaires publics. Les mariages seraient précoces, nombreux, assez généralement respectés ; par conséquent, les maux résultant du désordre des mœurs seraient rares. Ceci, joint à quelques règles d'hygiène, rendrait la population saine et belle. Les naissances seraient nombreuses et la vie moyenne prolongée », etc. Sauf quelques traits, ce tableau ne répond-il pas à l'idéal qu'on se fait d'une société civilisée, heureuse, bonne et honnête en somme? Ne nous parait-il pas fort désirable que le progrès continu de la nôtre nous mène à un semblable état? N'est-ce pas, avec quelques corrections, le but où tendent les aspirations des politiques et des économistes raisonnables, des éducateurs bien intentionnés? Or le même «avant continue en ces termes : « Après ce tableau, qui n'a pas demandé beaucoup d'imagination, puisqu'il repose sur des faits connus, je me hâte d'ajouter que la société ainsi composée ne serait pas viable. Pour peu <iu'il restât en Europe ou dans les pays voisins quelques enfants des anciens Grecs ou Latins, des Celtes, des Germains, des Slaves ou des Huns, l'immense population serait bientôt soumise, violentée ou pillée. Plus les richesses seraient grandes, plus vite on les dépouillerait; plus la race serait belle, plus on la traiterait comme •celle des Circassiennes et des jeunes captives qui pleuraient jadis à Babylone. Si les Barbares manquaient en Europe, il en viendrait d'au delà des mers. En un mot, supposer une grande population très civilisée, c'est-àdire très humaine, très douce, très intelligente et très riche, sans pillards et sans despotes pour en profiter, est