‹ L'éducation du caractèreChapitre 58 sur 228 · LE PROGRÈS PAR L'ÉVOLUTION · texte numérisé non relu

LE PROGRÈS PAR L'ÉVOLUTION

aussi contraire aux faits connus que d'imaginer un continent peuplé d'herbivores sans carnivores. Théoriquement on peut concevoir une société extrêmement civilisée, c'est-à-dire éloignée de l'état barbare ; mais ce ne serait pas une perfection, puisqu'elle ne pourrait plus se défendre. » On serait tenté de dire, en appliquant ces réflexions aux individus et aux familles : « Théoriquement on peut concevoir un homme excellemment cultivé, réunissant les plus belles qualités de l'intelligence et du cœur; mais cette culture ne serait en définitive pour lui qu'une cause de faiblesse, parce qu'elle aurait diminué en lui certaines énergies brutales et immorales, la violence et la ruse nécessaires' pour l'emporter dans le combat de la vie; et, en la transmettant par l'hérédité à ses enfants, ne leur ferait-il pas un don funeste? »

Si la nature fixe, à l'aide de l'hérédité, les qualités qui sont les meilleures pour triompher dans la concurrence vitale, son choix est souvent en contradiction absolue avec nos idées morales et avec l'œuvre éducative dirigée selon ces idées. Il y a là de quoi inquiéter les éducateurs d'une haute et sévère moralité, et aussi ceux dont l'âme tendre regarde la bonté à la fois comme le meilleur moyen et comme le meilleur but de Téducation. En se plaçant au point de vue des nouvelles théories scientifiques, n'ont-ils pas à craindre que la culture exquise de l'esprit et du cœur, affinant Tun et l'autre et développant la délicatesse de la conscience, ne mette ceux qui la reçoivent trop au-dessus des réalités grossières, ne les rende incapables des folies, des vilenies et des violences qui sont en partie les éléments indispensables de l'action et du succès, et n'amène la défaite des familles dans lesquelles se transmet un héritage trop beau et trop pur?

Si nous en avions le loisir, nous nous étendrions sur

ce problème, sur celte antinomie entre l'ordre naturel et Tordre moral, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois ; nous trouverions peut-être qu'il est impossible d'en sortir autrement que par la conception d*un ordre surnaturel, grâce auquel tout s'explique, se corrige, se compense, s'achève, et qui seul empêche la vertu de n'être qu'une illusion, l'éducation dont la vertu est le but de n'être qu'une duperie.

Pour le moment, nous nous en tiendrons aux faits d'expérience, aux apparences positives, et, revenant à la question qui nous occupe, nous verrons que l'hérédité, si tant est que Ton puisse se reconnaître dans l'extrême complexité de ses effets, tend sans cesse à se corriger elle-même, parce qu'elle agit dans les sens les plus divers. Il n'y a pas à craindre, en général, qu'elle accumule les éléments vertueux ou vicieux dans une seule famille d'une manière tellement exclusive qu'elle condamne cette famille à l'impossibilité de vivre et de se perpétuer par l'excès même de ses vertus ou de se& vices. L'union de générateurs différents par le sang,, l'esprit et le caractère produit une infinie variété, une modification incessante des familles et des races ; chacun d'eux lègue à l'enfant des éléments plus ou moins dissemblables, qui se combinent pour former des tempéraments, des esprits, des caractères nouveaux & certainségards. La nature elle-même veut cette variété, puisqu'elle n'a pas fait deux êtres entièrement semblables, et que dès l'origine elle a mis entre les deux générateurs, l'homme et la femme, des différences profondes. L'enfant diffère nécessairement de chacun d'eux par le fait même qu'il tient de chacun d'eux, et réunit en lui seul les traits différents de deux personnes. « Un peu de réflexion, dit Ribot, montre que l'action unique de ces deux facteurs peut donner lieu aux résultats les plus dissemblables; moyenne entre les deux parents, pré-

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pondérance du tpère à tons les degrés possibles, prédi<iH minance de la mère à tous les degrés possibles. » Mak^ outre son père et sa mère, TenfaiEit a oomme «ficendants ses innombrables aneètrefi, dont il ihérite au {phyeiqite comme au moral. « SleiDarqiions, dit eoieape BiiM^ que dix générations, c'eat-^à-dire pour Tiboriiuaie «environ trois siècles, représentent 3048 ^énérattanrs «dent riiH fluence plus ou moins anaunqmée «est pesnible. » Or eee générateurs soxrt loin d'avoir été identiques; et ri»fluenee de chacun d'eux, reiatÎTemeat aux autres, peut s'exercer arv^ec des variétés et des nuances fort mmobreuses sur le descendant.

Darwin a essayé de i*ameiier à im petit nombre «de lois les faits si -compleses de rhéjnédité; Kihoi, q«i adopte ces lois «en général, les formule de la manière suivante, en «e qui concerne rhérédité psychologique :

i^ Les parents ont une tendance à léguer à leurs enfants tous leurs caractères psychiques, génénanx et individuels, anciens et nouvellement acquis.

â<> L'un des parents peut avoir une influence préipondérante sur la constitution mentale de l'enfant Dans ee cas, il peut arriver ou bien que la prépondérance suive le sexe, du père au fils, de la mère à la fille, ou bien qu'elle aille d'un sexe au sexe contraire, du père à la fille, de la mère an fils.

3® Les descendants liéritent souvent de qualités loentaies propres h leurs ancêtres et leur ressemblent sasm ressembler à leurs propres parents. L'hérédité en retour est très fréquente en ligne directe, du grandpère au petit-fils, de la grand' mère a la petite-fille, etc. Elle est plus rare en ligne indirecte ou collatérale, dn grand-oncle ou de l'oncle au neveu, de la tante à la nièce, etc.

4'' Certaines dispositions mentales, d'une nature très nettement déterminée, le plus souvent morbides, se

manifestent chez les descendants au même âge que chez les ascendants ^ .

Bien que la première de ces lois affirme la tendance de chacun des parents à transmettre tous ses attributs à l'enfant, en fait il n'arrive jamais, et il est complètement impossible que l'enfant reproduise à la fois tout son père et tout sa mère. Il reproduit certains attributs de l'un et certains attributs de l'autre. La règle est même que Tun des deux ait sur lui, au point de vue de l'hérédité, une' influence prépondérante, mais non exclusive. D'après Schopenhauer, la volonté, faculté essentielle et primordiale , qui comprend les instincts, les passions, le caractère en un mot, est transmise par le père; l'intelligence, faculté du second ordre, est transmise par la mère. Il cite, comme exemples du caractère transmis du père au fils, les Décius, la gens FabiŒy la gens Claudia^ Philippe et Alexandre, etc. ; et, comme exemples de l'intelligence transmise de la mère au fils, J.-J. Rousseau, d'Alembert, BufTon, Hume, Kant, etc. Cette théorie est des plus discutables. D'autres ont soutenu que l'influence du père est prépondérante sur les filles, et celle de la mère sur les fils. Michelet en trouve des preuves nombreuses dans l'histoire. « Nul roi, dit-il en parlant de Louis XVI, ne montra mieux une loi de l'histoire qui a bien peu d'exceptions. Le roi, c'est l'étranger. Tout fils tient de sa mère. Le roi est le fils de l'étrangère et en apporte le sang. La succession presque toujours a l'efTet d'une invasion, les preuves en sont innombrables. Catherine, Marie de Médicis nous donnèrent de purs Italiens; Louis XVl fut un vrai roi saxon et plus Allemand que TAllemagne V » BufTon remarquait volontiers qu'il tenait de sa mère,

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