Moreau, Psychologie morbide^ p
bien une situation spéciale de Tenfant que je veux étudier tout d'abord au point de vue de Finfluence du physique sur le moral : c'est celle où la folie, évidente pour le médecin, ne Test pas pour les personnes peu ou jpoint versées dans la science de Taliénation mentale, et où cette ignorance de la vraie cause leur fait attribuer à des défauts de caractère des actes dont la folie seule est responsable. Dans le premier des cas cités tout à l'heure, la folie est transitoire; elle n'affecte que pendant un temps très court le caractère de l'enfant; peut-être alors est-elle plus visible, même pour les personnes incompétentes, auxquelles un changement aussi subit, suivi d'une amélioration aussi prompte, peut faire soupçonner une cause purement morbide. Dans le troisième cas, la folie est intermittente et se dissimule davantage; les alternatives de bonne et de mauvaise conduite sont bien faites encore pour étonner; mais comme la mauvaise conduite revient souvent, on peut l'attribuer à des caprices d'un caractère variable, sur lequel il convient d'agir pour lui donner un peu plus de constance et faire disparaître les éléments perturbateurs. Enfin, dans le second cas, la folie est continue, et c'est là qu'elle se dissimule le mieux; l'enfant aliéné n'est pendant longtemps aux yeux de tous qu'un monstre dont les vices font horreur, jusqu'à ce que Ton finisse par s'apercevoir qu'il n'est qu'un malade digne de pitié. L'erreur peut, nous le répétons, durer longtemps. Il y a beaucoup de familles et d'écoles dans lesquelles se rencontrent ces malheureux qui sont le désespoir des parents et des maîtres, et dont la maladie mentale n'est pas assez caractérisée pour qu'on la soupçonne et pour qu'on songe à les mettre en traitement dans un asile. La science médicale elle-même, ou bien s'y trompe, ou bien n'ose pas avouer ses soupçons à la famille, surtout lorsque, au milieu de leur incontestable dépravation, les enfants donnent des preuves d'une
certaine intelligence. Car on ne sait pas encore assez, même parmi les personnes éclairées, que folie n'est nullement dans tous les cas synonyme de démence, qu'il y a des cas de folie partielle affectant seulement les actes et les produisant sans aucune adhésion de la volonté, ou affectant la volonté et les sentiments tout en laissant l'intelligence plus ou moins intacte. On se fait vulgairement une idée fausse de la folie : on lui attribue un caractère délirant qu'elle n'a pas toujours, tant s'en faut^ et, quand ce caractère manque, on ne songe pas à la folie, ou l'on refuse de la reconnaître. « Il y a, dit Maudsley, une catégorie d'enfants qui sont pour leurs parents et les personnes qui ont affaire avec eux une cause de trouble ou d'anxiété. Affligés d'une véritable imbécillité morale, ils sont profondément vicieux; ils mentent et volent instinctivement, avec une adresse et une ruse qu'ils n'auraient jamais pu acquérir; ils n'ont aucune trace d'affection pour leurs parents, aucun bon sentiment pour les autres personnes; leur unique souci, c'est de trouver le moyen de satisfaire leurs passions et leurs tendances vicieuses; et ils le font avec une finesse €t une subtilité singulières. Leur intelligence est également défectueuse, car, à seize ans, ils ne lisent pas mieux qu'un enfant de six ans bien portant ; et cependant ils sont adroits à tromper et à satisfaire les désirs de leur nature vicieuse. Chez d'autres, il n'y a aucun trouble apparent de l'intelligence; leur éducation générale peut être bonne, et quelques-uns font preuve parfois d'une dextérité extraordinaire d'un ordre particulier; la chose surprenante, c'est qu'avec une intelligence aussi vive ils soient aussi complètement incapables de voir combien leur conduite est contraire à leurs intérêts. Cependant il en est ainsi : le sentiment de leu personnalité est si absorbant et si intense qu'ils ne peuvent voir au delà de la satisfaction immédiate, et leur
intelligence est complètement engagée à son service. Parfois ils sont dignes d'approbation, se tiennent bien, s'imposent habilement aux personnes avec lesquelles ils se rencontrent et se tirent d'embarras avec une grande adresse. Quand ils sont embarrassés, ils expriment les regrets les plus amers, écrivent les lettres les plus repentantes, et font la promesse solennelle de s'amender sans la moindre sincérité ou sans faire le moindre effort à la première occasion qui se présente *, »
Mais, dira-t-on au sujet de cette remarquable peintureempruntée à un médecin aliéniste, où voit-on que cesenfants-là aient un germe de folie? Sur quoi s'appuiet-on pour attribuer à la folie le retard de leur intelligence, les vices de leur caractère, les fautes de leur conduite? On s'appuie sur les analogies frappantes que leur état présente avec certains états de folie conCrmée,^ sur leurs antécédents héréditaires, qui révèlent souvent chez leurs ascendants soit une névrose transformable en folie, soit la folie elle-même, sur certains signes qu'un> regard perspicace aperçoit dans leur constitution physique, et sur certains détails de leur santé, enûn sur les conséquences que leur état amène souvent dans l'âge adulte. Beaucoup d'entre eux, s'ils ne disparaissent pas rapidement victimes de leur constitution physique et mentale, s'en vont finir dans les prisons, dans le& asiles ou dans les maisons de santé.
D'après les aliénistes, et je crois qu'ils voient juste sur ce point, il existe, entre la véritable folie et la véritable santé de l'esprit, une zone mixte, dans laquelle vivent et s'agitent un grand nombre d'individus qu'on appelle vulgairement maniaques, bizarres, excentriques, et dont les singularités de conduite tiennent à des partieularités de leur tempérament qui se manifestent aux.
i, La Pathologie de l'esprit , chap. vi.
bons observateurs, ou qui restent inconnues. Mais les limites de cette zone se franchissent assez facilement, surtout du côté de la folie. Alors se produisent des actes affligeants, qu'on attribue à un vice, à une faute de la volonté, lorsque le seul coupable est le système nerveux de ceux qui les commettent.
Mon expérience personnelle me fournit un cas intéressant de ce genre. J'avais en 1874, dans ma classe, un élève interne médiocre, mais dont l'intelligence, quoique peu distinguée, ne me paraissait nullement atteinte; il était d'une famille aisée, instruite et jouissant de l'estime générale ; je n'avais à lui faire aucun reproche pour sa conduite, je le trouvais poli, tranquille, assez attentif, et la seule chose qui m'eût frappé dans sa personne, c'était une espèce de contorsion nerveuse de la bouche, que j'observais même assez rarement. Le correspondant qui le faisait sortir constata chez lui, à plusieurs reprises, des vols d'argent, dont il accusa d'abord sa bonne; cette fille, très honnête, fut inquiétée par la justice, et finalement on découvrit que le coupable était mon élève.
L'enquête à laquelle on se livra fit connaître que ce jeune homme recevait largement de son père de quoi satisfaire aux menues dépenses d'un collégien de son âge, qu'il ne s'était livré à aucun excès, à aucune dépense extraordinaire au lycée ni au dehors, et que les sommes provenant de ses différents vols étaient soigneusement conservées par lui dans une cassette, enveloppées chacune dans un morceau de papier avec Tindication exacte de la date du vol. Gomme il y avait eu effraction, la cour d'assises fut saisie. Le malheureux père eu beau recourir au talent d'un brillant avocat et à la science de deux célèbres médecins aliénistes ; bien que ces derniers eussent prouvé qu'il y avait des fous parmi les ascendants de l'accusé, qu'il avait été atteint
dans son enfance d'une fièvre typhoïde, qu'il avait un jour, sans motif sérieux, frappé un camarade d'un coup de couteau, et surtout que ses vols avaient été effectués dans des conditions qui leur donnaient une grande ressemblance avec ceux d'aliénés atteints d'une folie bien connue, la kleptomanie, le jury admit la culpabilité. Malgré ce verdict, je ne doutai pas un seul instant qu'il n'y eût là une erreur judiciaire, très excusable, du reste, et que mon élève ne fût tout simplement un kleptomane. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.
Des enfants qui se trouvent dans des conditions analogues, ou dont la tare morbide est encore plus visible, sont parfois victimes d'une ignorance du même genre. (( Ces enfants, dit Maudsley, ont la mauvaise chance d'être confiés, après avoir échoué dans les écoles ordinaires, à des individus qui demandent des élèves indomptables et qui prétendent posséder un spécifique infaillible pour les dresser et les instruire. Il y a quelques années, un de ces enfants fut tellement frappé par son maître, qu'il en mourut.... On trouva après la mort une quantité anormale de sérum dans les ventricules, et le médecin légiste émit l'opinion que c'était le résultat des mauvais traitements auxquels l'enfant avait été soumis, et que c'était la cause probable de la mort. En réalité, l'état morbide peut avoir été la cause de la stupidité de l'enfant, et sa mort peut avoir été occasionnée par une punition qui n'eût pas sérieusement affecté un enfant bien portant. Si nous réfléchissons à l'état du cerveau, il est clair que des mesures sévères ne peuvent produire aucun bon résultat, mais bien plutôt des eff'ets fâcheux : la patience et l'amabilité, la douceur et les encouragements, un bon régime et ces habitudes régulières, des exercices corporels convenables, le contrôle régulier d'une personne judicieuse sont les meilleurs moyens à employer. Avant tout, il est bon de ne pas vouloir