La Pathologie de V esprit, chap. vi
malades. Ces phéDomènes sont d'une mobilité excessive, et ils disparaissent un moment sous Tinfluence d'une diversion imprévue, pour revenir et disparaître encore. Les uns sont mécontents de ce qui les environne ; ils se plaignent de tout; ils s'attristent; ils boudent contre leur souffrance et ils voient tout en noir; les autres, plus violents, s'emportent au moindre prétexte, et le bruit, la contradiction ou la contrariété déterminent chez eux de véritables accès de colère. On ne sait comment les satisfaire, car tout leur devient une occasion de manifester l'irritabilité de leur caractère, et ceux qui ne peuvent maîtriser cette impulsion intérieure deviennent les gens les plus désagréables qu'il soit possible de rencontrer. Cette fâcheuse disposition de l'esprit se manifeste également par une grande sensibilité morale, par un extrême besoin d'affection et par une exaltation particulière du langage ^ » Bien des traits de cette peinture pourraient se vérifier chez les enfants dont leurs parents ou leurs maîtres disent qu'ils sont difficiles. Or, si les nerfs en sont cause, sans qu'on le sache, et si Ton emploie, pour venir à bout de ces enfants, les moyens de rigueur, qui sont souvent, et dans certains cas, justement recommandés, à quelle erreur pédagogique ne s'expose-t-on pas, par suite de l'ignorance où Ton est d'un état maladif qui réclame presque toujours, iau contraire, de la douceur et de la patience! «Ils sont, lisons-nous dans un traité, sensibles aux encouragements, aux bonnes paroles, à l'intérêt affectueux qu'on leur témoigne. C'est bien là. cette disposition du caractère qu'exprimait par ces paroles un médecin névropathe : Depuis que l'homme existe et qu'il souffre, le langage de la pitié a été une de ses meilleures assistances, et souvent il obtient plus d'adou-
i. De l'état nerveux ou nervosisme, chap. iv, sect. 2»
INFLUENCE DE LA SANTÉ SUR LE MORAL i^
«îssement à ses maux par un coup d'oeil, par uae près* «ion de main, par une phrase, par une interjection charitable, que par tous les ingrédients que nous faisons bouillir, Oltrer, concasser et moudre ^ »
Je n*ai pas Tintention de passer en revue les diverses affections qui peuvent réagir sur le caractère des enfants. Il est d'observation vulgaire que Tétat de leur corps, même lorsque la santé n'est pas sérieusement compromise, influence à chaque instant leur moral. Voici une scène à laquelle on assiste fréquemment : Un jeune «nfant, à peine au sortir des langes, s'agite, pleure, crie sans motif visible ; le père, impatienté, se fâche et menace; la mère recourt aux caresses; mais menaces et earesses n'y font rien, et l'enfant continue à crier; c'est qu'un malaise physique qu'on ne voit pas, et qu'il ne peut pas encore expliquer aux autres, le tourmente, l'empêche d'être calme, docile et affectueux.
Rousseau prétend même que dès les premiers jours on altère l'humeur des enfants par l'usage du maillot. ^< Une contrainte si cruelle pourrait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur et de peine : ils ne trouvent qu'obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu'un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s'irritent, ils ■crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs. Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous sont des chaînes; les premiers traitements qu'ils éprouvent sont •des tourments *. »
Il y a dans VÉmUe des pages excellentes sur la disposition des jeunes enfants à l'emportement, au dépit, à
1. Axcnfeld et Huchard, Traité des névroses^ liv, III, sect. 3. J. Emile, liv. I.
la colère, qui n'est pas un véritable défaut de leur caractère dont on doive chercher à les corriger par la rigueur, mais qui demande au contraire des ménagements extrêmes, parce qu'elle résulte de leur santé. Un bon moyen de faire naître en eux des passions violentes, ce serait justement de les traiter avec une rigueur maladroite. « Je n'oublierai jamais, dit Rousseau, d'avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur-le-champ : je le crus intimidé. Je me disais : Ce sera une âme servile dont on n'obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompais : le malheureux suffoquait de colère, il avait perdu la respiration; je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cri& aigus ; tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge, étaient dans ses accents. Je craignis qu'il n'expirât dans cette agitation ^ »
Aussi Rousseau recommandet-il d'éloigner des enfants avec le plus grand soin les personnes qui les agacent, les irritent, les impatientent et qui « leur ^ont cent fois plus dangereuses, plus funestes que les injures de l'air et des saisons ».
Quand l'âge est venu de les envoyer en classe, il faut que le maître ait reçu de son instruction pédagogique quelques idées exactes louchant l'inûuence du physique sur le moral, et qu'il connaisse les relations étroites qu'il y a sur certains points entre l'hygiène de l'école et le maniement du caractère des élèves. Je suis convaincu qu'un grand nombre des difficultés qui se présentent dans la discipline des collèges tiennent à ce qu'on y néglige des règles d'hygiène importantes. Par exemple, dans certains établissements, le temps consacré au repas est trop court, et, dans la plupart, les élèves doivent manger en silence. Or on sait que la mas-