‹ L'éducation du caractèreChapitre 75 sur 228 · De l'impartialité. Paris, 1874, p · texte numérisé non relu

De l'impartialité. Paris, 1874, p

rable de celui de Tinstruction, ne nous ait amenés d'un élat primitif semblable à celui-là, où dominaient la ruse et la violence animales, à l'état de douceur et de paix relatives où nous vivons aujourd'hui.

L'hypothèse commence lorsqu'on prétend que la civilisation nous amènera sûrement, dans l'avenir, à des états de moralité de plus en plus parfaits, grâce au progrès constant de ce qu'on appelle les lumières. Il y a des faits qui sont de nature à nous inspirer quelques doutes à ce sujet. Je lis dans un travail où Ton commente les données de la statistique criminelle : « Un peuple en train de se civiliser présente un accroissement proportionnel de la. criminalité astucieuse ou voluptueuse et une diminution relative de la criminalité violente.... La contagion civilisatrice fait diminuer dans son nouveau séjour la criminalité cruelle, qui auparavant y sévissait, et elle y fait augmenter la criminalité perfide ou lascive, qui naguère était inférieure à la première ^ » La Corse, pays peu instruit, comparée à la France, donne un chiffre considérable d'homicides et un chiffre très faible de vols, ce qui confirme la remarque précédente. En Prusse, le progrès de la civilisation n'a même pas diminué la criminalité violente, puisque l'homicide y est en voie d'accroissement notable. En France, les régions des grandes villes, foyers de civilisation et de lumière, présentent sur les cartes annexées à la statistique criminelle de 1880 des teintes sombres, non seulement pour les attentats contre les personnes, mais aussi pour ceux qui sont commis contre les propriétés.

La criminalité n'est qu un des éléments du problème qui nous occupe, car il n'est nullement permis de dire

1. Tarde, Problèmes de criminalité^ 2, Revue philosophique de janvier 1886.

l'instruction et la moralité lot

qu'elle est un sûr critérium de la moralité. Il y a une foule d'actes contraires à la morale que la loi ne connaît point, contre lesquels elle reste impuissante, et qui ne sont pas relevés par la statistique. Une vie très immorale, pleine d'égoïsme, d'avarice, de cupidité, de débauches, peut se dérouler au grand jour, sans que la justice humaine intervienne, et sans que ceiix qui se livrent à tous ces vices cessent d'être sans reproche à ses yeux, puisqu'il est impossible de leur constituer un casier. L'instruction est même fort utile à certaines gens pour faire le mal sans violer la loi.

La question principale serait de savjoir si le nombre des actes immoraux qui ne sont pas du ressort de la justice diminue par l'effet de l'instruction, et si l'amélioration morale avance parallèlement avec la culture intellectuelle. Il est extrêmement difQcile, sinon impossible, de répondre par un jugement sur la moralité générale qui s'appuie assez solidement sur un nombre suffisant de faits bien établis pour ne pas être discuté. Chacun ne peut guère qu'interroger là-dessus son expérience en même temps que l'histoire, et donner son opinion personnelle, toujours sujette à contestation. Pour moi, je pense assez volontiers que nous sommes moins violents, moins rudes qu'autrefois, que nous valons mieux moralement que les sauvages, qui représentent encore aujourd'hui, à quelques égard§, l'état primitif de l'humanité, mais qu'à partir d'un certain degré de civilisation, relativement assez inférieur, où l'humanité se dégage de la brutalité bestiale, R reste dans l'âme humaine un fonds de mauvais instincts sur lesquels l'instruction proprement dite n'a guère de prise que pour modifier la manière dont ils se satisfont, sans les détruire le moins du monde. Celui qui, par d'habiles calculs, amène sciemment la ruine d'autrui pour édifier 6a fortune, ne vaut pas mieux, moralement, que celui

qui tue pour voler; c'est le même instinct, avec de» manifestations différentes. La concurrence commerciale est une forme, adoucie en apparence, de la concurrence vitale ; mais il y a bien des cas où cette douceur apparente cache une cruauté féroce. Un juge des conscience* qui lirait au fond de toutes, et qui apprécierait leurs déterminations diaprés les principes d*une haute et pure morale, trouverait-il qu'elles valent mieux aujourd'hui qu'autrefois, chez les peuples très civilisés que chez ceux qui passent encore pour grossiers, chez les hommes instruits que chez les ignorants? Nous n'osons répondre par l'affirmative.

Est-ce sans raison que au progrès de la civilisation on attribue des lumières, du bien-être, la disparition! graduelle des formes religieuse et guerrière de l'enthousiasme, qui se concilient parfaitement avec la rudesse et la violence des mœurs, mais qui n'en sont pas moins très nobles au point de vue moral, parce qu'ellesdéterminent le sacrifice des biens les plus chers, de la vie même, à un sentiment désintéressé ou à des espérances ultraterrestres? Quoi de plus absurde, aux yeux de la raison positive, que de se faire tuer pour une croyance théologique, pour un chef militaire? Et que d'atrocités l'enthousiasme religieux ou guerrier n'a-t-U pas fait commettre 1 Si on peut le remplacer par un autre qui résiste à la critique et qui produise les mêmes actes d'énergie et de dévouement, rien de mieux. Sinon, la disparition de tout enthousiasme, de toute foi n'amè* nera-t-elle point une dépression morale dont les progrès du bien-être, de la sécurité et même de la science ne seront pas capables de consoler les âmes un peu hautes? Quoi de plus immoral, en somme, malgré la paix matérielle et la culture scientifique, qu'une huma<^ nitésans énergie désintéressée et sans idéal?

Herbert Spencer soumet à une critique très vive l'opi-*

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