OBJECTIONS DE HERBERT SPENCER
près nul; bien que je me fusse mis à leur disposition pour toutes les démarches nécessaires, aucun d'eux ne s'assura. C'est qu'au lieu de porter presque tout mon effort sur une démonstration, et de m 'adresser à leur intelligence, j'aurais dû tâcher de remuer leurs sentiments ; une peinture pathétique, effrayante, de la misère qui attend l'ouvrier imprévoyant aurait produit plus d'effet que mes raisonnements et mes chiffres.
Le don d'agir ainsi sur les cœurs par le pathétique est plus rare que celui d'éclairer les esprits par l'enseignement précis et méthodique des faits et par le raisonnement exact. De plus, il y a là une sorte de cercle vicieux. Pour exciter par l'éducation un bon sentiment dans une âme, il faut que ce sentiment y existe déjà et qu'il y ait même une certaine force; sinon, l'éducation est impuissante; les plus beaux discours ne feront pas naître la charité dans un cœur sec, la délicatesse dans une âme grossière. Les époques où l'on parle le plus éloquemment sur le devoir, la vertu, le patriotisme, ne sont pas celles où on les pratique le mieux.
D'après Herbert Spencer, l'enseignement moral n'est guère qu'une illusion, et les espérances qu'on fonde sur lui sont chimériques. Elles partent du principe que Taclion d'accepter par l'intelligence certains préceptes de morale produit l'obéissance à ces préceptes. L'expérience de la vie montre chaque jour qu'il n'en est rien. Un poète latin a dit, bien avant Spencer :
Video meliora proboque; Détériora sequor.
Le philosophe anglais, estime que l'enseignement reli* gieux, quoiqu'il soit donné depuis de longs siècles dans des conditions meilleures, au point de vue de l'efficacité sur la conduite, que l'enseignement moral, n'a
produit que des résultats assez faibles. « Les commandements et les défenses formulés par un prêtre en surplis devant un auditoire dont Tesprit était préparé par le chant et les orgues, ont été méconnus; voyons si^ répétés machinalement sur une mélopée traînante et monotone, devant un maître d'étude râpé, au milieu du bourdonnement des leçons et du cliquetis des ardoises, ils seront mieux obéis. Voilà, à ce qu'il semble, des propositions qui ne promettent guère ; elles procèdent de l'idée qu'un précepte naoral produira d'autant plus d'effet qu'il sera reçu sans accompagnement d'émotion^ ou de celle que son efficacité sera proportionnée au nombre de fois qu'il aura été répété. Ces idées sont toutes deux en contradiction directe avec les résultats de l'analyse psychologique et de l'expérience journalière. L'influence qu'on peut exercer en adressant à Tinlelligence des vérités morales est certainement bien plus grande dans un milieu qui éveille des émotions du même ordre, comme le fait un service religieux. Par contre, il n'est pas de plus sûr moyen d'empêcher ces vérités morales de faire une impression profonde que de les associer à des choses prosaïques et vulgaires, au spectacle que présente une réunion d'enfants, aux bruits et aux odeurs qui s'en élèvent. Et il n'est pas moins certain que les préceptes qu'on entende fréquemment sans y prêter grande attention perdent, par la répétition, le peu d'influence qu'ils pouvaient avoir *. »
Laissons de côté les détails accessoires de cette critique, bien qu'ils soient importants et que la question des circonstances, en particulier des conditions esthétiques dans lesquelles l'enseignement moral est donné, ne soit nullement à dédaigner. Le grand danger qu'on peut signaler avec Herbert Spencer, c'est que renseigne-