‹ L'éducation du caractèreChapitre 85 sur 228 · INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE

ment faux, il peut attirer notre attention sur une question importante et nous faire réfléchir utilement.

En ce qui regarde les sciences, nous ne croyons pas qu'elles puissent avoir une action dangereuse sur le caractère, si elles ne détruisent pas, en aboutissant au matérialisme et au déterminisme universel, ce fonds de croyances religieuses et morales dont le maintien nous paraît nécessaire pour que la plupart des hommes ne finissent point par s'émanciper de tout devoir et s'abandonner sans scrupule à tous les vices qui ne craignent rien des lois.

Quant aux arts et surtout aux lettres, il y a réellement lieu de concevoir dés inquiétudes. Par son action sur les mœurs générales, et en particulier sur celles de la jeunesse, la mauvaise littérature peut faire beaucoup plus de mal que la bonne ne peut, à notre avis, faire de bien. A cet égard, la poésie, le théâtre et le roman contemporains ne sont pas à l'abri de tout reproche. Nous ne croyons pas trop à l'efficacité des tragédies de Corneille pour faire des héros; nous pensons qu'on peut vibrer aux accents de la plus noble musique, concevoir un instant sous son influence des sentiments très virils, pour rentrer immédiatement après dans sa pusillanimité habituelle. En revanche, il y a des lectures et des spectacles d'où Ton sort déprimé, moins bon, moins généreux, plus accessible aux tentations dangereuses; «si leur effet se renouvelle, cela peut amener à la longue de tristes résultats.

Il ne faut pas seulement signaler à la défiance des éducateurs les livres et les spectacles plus ou moins grossiers ou obscènes; contre ceux-là on pourrait croire que tout le monde est en garde, si Ton ne constatait parfois la négligence des familles, qui laissent parvenir jusqu'aux enfants les pires lectures, et leur complaisance à les conduire au théâtre pour y voir des pièces dont ils

sont les spectateurs aussi éveillés qu'attristants pour le moraliste.

Mais il y a d'autres productions littéraires où s'expriment le désenchantement, le scepticisme moral, l'expé* rience amère de la TÎe ; celles-là ne valent rien pour la jeunesse, car elle risque d'y perdre ses charmantes et fécondes illusions, son ardeur et sa foi dans le bien. Après Werther il y eut, on le sait, une sorte de contagion du suicide. Le mal n'était pas profond, il était légèrement ridicule, et il guérit vite. Avec ses impitoyables analyses et son parti pris de ne voir dans la vie réelle que la laideur, Tignominie et la corruption, la littérature dite réaliste ou naturaliste est capable, croyons-nous, de faire dans les cœurs plus de ravages. Je ne crains rien pour les âmes fortes et viriles; elle excitera peut-être leur curiosité, peut-être leur dégoût; mais elle ne les atteindra point. Je crains davantage pour les âmes médiocres ou faibles. On dit bien que la littérature est Timage de la société au milieu de laquelle elle se produit, et que, si cette société souffre d'un mal profond, la mauvaise littérature n'en est que le symptôme. Il faut, croyons-nous, lui reconnaître une action plus puissante. Les héros d'une littérature sont faits à l'image des hommes du temps, mais il arrive aussi que les hommes du temps façonnent leur caractère sur celui de leurs héros favoris. Quand même ils n'iraient pas aussi loin, l'inspiration générale d'une littérature énervante et déprimante peut se faire sentir dans les mœurs, surtout au moment de la jeunesse, où elles se forment.

Il y a dans la République de Platon un jugement sévère des poètes au point de vue pédagogique. Ils montrent les dieux sous un jour défavorable, avec leurs violences, leurs caprices et même leur libertinage. Les fables relatives aux enfers amollissent les cœurs et ne Hont propres qu'à entretenir la crainte de la mort. Les

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