CHAPITRE PREMIER
Acceptions diverses des mots ■< éducation » et « caractère ». L'éducation du caractère; son objet complexe, son sens précis. Plan et divisions.
Les questions d'éducation, qu'il y a le plus d'intérêt, et l'intérêt le plus urgent à résoudre, sont souvent celles qui relèvent des parties de la science psychologique les moins avancées. Tel est précisément le cas de la question de l'éducation du caractère que nous abordons ici avec l'intention, non pas de la résoudre, mais seulement de la poser.
Y a-t-il et peut-il y avoir une éducation du caractère? C'est de quoi il convient sans doute de discuter d'abord, mais on discutera vainement, si on ne prend pas soin de définir les mots éducation et caractère, et de chercher en quel seas l'un s'applique à l'autre.
Qu'est-ce donc, en premier lieu, que Véducation? Si on prend le mot au sens large, et on entend par là toutes les influences, quelles qu'elles soient, qui
s'exercent sur la personnalité et contribuent à la former, l'éducation sera tout ce qu'on veut, mais sera plus particulièrement l'école de la vie, la leçon des événements, l'expérience des hommes. Cette déiinition, à première vue, semble pouvoir rallier toutes les opinions; elle a l'avantage de ne rien omettre. Mais il n'en faut pas presser les termes. En réalité, elle est vague et équivoque. Si tout rentre dans l'éducation, le mot éducation n'a plus un sens précis, n'a plus même aucun sens. Ce mot en effet ne saurait être synonyme d'expérience. Etre livré à tous les hasards de la vie, subir les influences les plus incohérentes et les plus contraires, avoir à s'adapter à tous les milieux, bons et mauvais, se modeler sur les mœurs communes, si variables, enrichir, ou plutôt renouveler sans cesse, à la façon de Gil Blas, sa connaissance du monde, être formé ou déformé, suivant les cas, par les événements, cela ne peut s'appeler que par antiphrase recevoir une éducation; c'est, à vrai dire, proprement en manquer. Elargir à l'excès l'éducation, c'est en réalité la faire évanouir. L'éducation ne peut être que systématique et idéale. Elle n'est pas la somme des influences subies par l'individu, d'où qu'elles viennent, et en quelque sens qu'elles s'exercent; elle est une série convergente d'influences heureuses, ou réputées telles, délibérément exercées sur l'individu ou volontairement subies, acceptées par lui. L'éducation véritable ou proprement dite est une direction imprimée à l'enfant par les parents ou les maîtres, suivant des principes et un plan définis. C'est là qu'il faut en venir, ou plutôt c'est
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de là qu'il faut partir. Si l'on veut s'entendre, il faut poser des définitions précises, dussent-elles paraître étroites.
Ce n'est que par analogie qu'on peut parler d'une éducation indirecte qui se dégagerait de la vie. On suppose alors que la vie, prise dans son ensemble, tend à imprimer à la conduite une direction unique, ou que l'individu tend à réagir d'une façon suivie, toujours la même, contre les événements divers auxquels il est soumis ; dans les deux cas, on a l'apparence d'une éducation, c'est-à-dire d'une action uniforme qui s'exerce dans un sens donné. Mais ce n'est qu'à l'image de l'éducation proprement dite, c'est-à-dire d'une action systématiquement exercée par un esprit sur d'autres esprits, par une volonté sur d'autres volontés, qu'on peut concevoir l'éducation au sens large, l'influence de l'opinion, des mœurs communes sur l'individu, des leçons de l'expérience, etc.
Dès lors la question est de savoir si l'éducation est applicable au caractère et sous quelle forme elle lui est applicable, si c'est sous la forme d'éducation directe, précise, proprement dite, ou sous la forme d'éducation indirecte, prise au sens large et métaphorique. A cette question s'en rattache une autre. L'éducation ne pouvant être qu'une modification réelle apportée à la nature de l'individu, on demandera si cette modification, l'individu se la donne à lui-même ou la reçoit d'un autre, en d'autres termes, si l'éducation est interne et personnelle ou externe et sociale. Ceux qui la conçoivent comme
personnelle seront peut-être naturellement enclins à faire perdre au mot éducation de sa force et à en élargir la portée; ils prendront ombrage de l'éducation au sens propre, de celle de la famille, par exemple, et admettront plus volontiers l'éducation réduite aux influences générales de la vie sociale ; ils diront que les caractères se forment d'eux-mêmes sous la pression des circonstances, au contact de la vie : se forment et ne sont pas formés. Leur doctrine, en un mot, sera celle de Véducaiion négative. Éducation négative d'ailleurs ne veut point dire éducation nulle, mais éducation soustraite à l'influence d'autrui, strictement personnelle; on ])eut même y comprendre une éducation réelle, la leçon des choses dégagée et interprétée par l'individu. D'autres, au contraire, diront que les caractères, non plus que les esprits, ne sauraient être abandonnés à eux-mêmes et aux influences externes, que l'éducation a précisément pour objet de se substituer à une évolution naturelle et aveugle, qu'elle doit user du pouvoir que lui confère une autorité légitime, qu'elle doit inculquer des principes, développer des habitudes, faire prévaloir la raison sur l'instinct. L'éducation personnelle reviendrait donc à l'éducation indirecte, générale et vague; l'éducation sociale, à l'éducation directe, précise.
Nous n'avons pas à chercher laquelle de ces deux éducations est théoriquement la vraie. Voyons plutôt quelle est, en fait, celle à laquelle le caractère se prête. Pour cela, il faut faire l'analyse du caractère, et faire cette analyse d'un point de vue spécial, en vue de
découvrir si, parmi les éléments dont il se compose, il j en a sur lesquels nous pouvons agir, dont nous pouvons, suivant les cas, favoriser ou arrêter le développement. En d'autres termes, il faut chercher si, à côté d'un caractère inné et par hypothèse fatal, quant à sa nature et quant à son évolution, il y a place pour un caractère acquis, c'est-à-dire qu'on pourrait susciter, faire naître, dont on dirigerait le cours, et qui serait un véritable produit de l'éducation.
Mais l'analyse du caractère suppose elle-même une définition du caractère. Or, rien de plus embarrassant qu'une telle définition. Dira-t-on que le caractère est la personnalité tout entière, physique et morale, à savoir le tempérament et le caractère proprement dit? Ou bien qu'il est exclusivement la personnalité morale? Mais, dans ce cas encore, on demandera s'il est à la fois l'esprit, le cœur et la volonté, ou la volonté seulement.
Avant d'adopter une définition, et pour éviter d'en adopter une qui soit ou trop large ou trop étroite, passons en revue celles qui ont été proposées. La plus simple et la moins compromettante est celle de Paulhan : « Le caractère d'une personne, c'est en somme ce qui la caractérise, ce qui fai. qu'elle est elle-même, et non un autre. » Mais si le caractère n'est rien de plus que la marque distinctive ou le trait signalétique, encore faut-il que ce trait soit unique et choisi entre tous. L'énumération de toutes les propriétés caractéristiques serait en effet une description, non une définition. Mais alors le caractère par lequel on définit ne doit pas être
arbitraire, insignifiant, accessoire, d'un mot, accidentel, (comme serait par exemple la verrue des Cicérons, le nez des Bourbons, etc., si distinctive que puisse être et qu'a paru une telle particularité chez les deux familles), mais doit être essentiel, fondamental, dominateur. Autrement dit, il ne s'agit pas seulement, pour définir le caractère d'un homme, d'indiquer ce qui le distingue d'un autre, ce qui snfpt à le faire reconnaître, il faut encore trouver ce qui le constitue réellement, ce qui fait le fond de sa nature, ce qui fait qu'il est ce qu'il est, ce qui nous le fait vraiment connaître. Mais cela revient à dire que le caractère d'une personne n'est pas ce qui la caractérise en général, mais ce qui la caractérise jj/eme»2ew/, ce qu'il y a en elle de foncier, de constitutif; d'un mot, le trait signalétique est tenu d'être lui-môme un ivdài essentiel.
Pour n'avoir pas fait la distinction du caractère signalétique et du caractère foncier et pour n'avoir pas ramené l'un à l'autre, on a pris le mot caractère en des sens différents et qui prêtent à l'équivoque. C'est ce qui apparaît dans des expressions courantes comme celles-ci : avoir tel caractère, avoir f/w caractère, être un caractère '.
Avoir tel ou tel caractère, c'est avoir une originalité individuelle, se distinguer des autres, soit par ses manières d'être, sa conduite dans les relations sociales (exemple : un caractère souple ou cassant, facile ou acariâtre), soit par ses sentiments à l'égard d'autrui, (exemple : un caractère bon, aimant, jaloux, envieux),