Voir Malapert, Le Caractère, p. 30 el suiv. Paris
soit par le tour, la forme, les dispositions personnelles de sa sensibilité (exemple : caractère gai, enjoué, léger, triste, morose, ardent) ; caractère veut dire ici marque distinctive, trait signalétique, dominant (non pas dominateur), qui fait saillie, qu'on remarque, mais qui n'est pas pour cela nécessairement important, ne donne pas la clef d'une individualité, n'est pas révélateur, profond. Il y a, dans ce sens, autant de caractères qu'on veut; toute particularité de nature devient un caractère; aussi le mot s'emploie-t-il au pluriel : Les Caractères de la Bruyère. En ce sens aussi on peut dire qu'on a toujours un caractère, car c'est en avoir un que d'en manquer, que d'être une personnalité terne, effacée, sans relief; c'est se distinguer en effet tout au moins des personnalités vraies, éclatantes.
Au contraire dire : avoir « du caractère », c'est signaler une propriété relativement exceptionnelle et rare, « cette propriété de la volonté, par laquelle le sujet s'attache à des principes pratiques déterminés, qu'il s'est invariablement posés par sa propre raison » (Kant), que ces principes soient d'ailleurs fondés ou non. On considère donc uniquement ici dans le caractère la volonté, et encore la volonté réfléchie, coûsciente. L'homme serait, non pas ce qu'?/ est en vertu de sa nature, de son tempérament, de sa constitution morale, mais ce qu'il 'prétend être, ce qu'il a résolu d'être. Les fins qu'il vise et poursuit, pourvu qu'il les poursuive réellement, toujours et sans défaillances, sont plus importantes que la nature qu'il a, puisqu'elles tendent
à réformer cette nature, à se substituer à elle. La volonté ne serait pas seulement la partie essentielle de l'homme, elle serait, elle mériterait d'être et tendrait à devenir tout l'homme. Le caractère vrai serait le caractère acquis, et non pas naturel ou inné ; ce serait la conquête de soi, l'autonomie morale.
Cette conception du caractère pourra paraître systématique et étroite. Du point de vue psychologique, elle est assurément contestable; du point de vue moral, elle a sa justesse.
Mais avoir du caractère, ce n'est pas encore « être un caractère ». Dans cette dernière expression, le caractère, c'est la fidélité à soi-même, la persévérance dans la ligne de conduite qu'on a une fois adoptée. C'est ainsi du reste qu'on entend le plus généralement le mot caractère. Le personnage dramatique, dit Horace, doit être, du commencement à la fin, semblable à lui-même : sibi conslet! Cet accord de l'homme avec soi, dans tous les sentiments qu'il éprouve et tous les actes qu'il accomplit, n'est lui-même érigé en règle du drame que parce qu'il est une loi de la vie. Tout caractère vrai est un, et un caractère n'est vrai que dans la mesure où il est un. Un être inconsistant, variable, incohérent, qui prend toutes les formes et n'en garde aucune, un fantasque et un fantoche est le contraire d'un caractère. Mais il va de soi que l'unité dans laquelle réside le caractère n'est pas cette unité factice d'un rôle qu'on se donne, d'une attitude qu'on prend, d'un personnage qu'on joue, mais l'unité réelle et foncière de l'être qu'on est naturelle-
ment ou qu'on est devenu et qu'on ne peut plus désormais s'empêcher d'être.
Enfin il faut interpréter cette formule : la fidélilé à soi-même. Elle a deux sens : elle signifie la fidélité de l'homme, soit à ses principes, soit à sa nature; elle pose une règle idéale ou elle énonce un fait. C'est au premier sens qu'il faut entendre la pensée de Kant et la maxime célèbre des stoïciens : ^fc^ 6[jLo).oyouiji.£voL);. C'est le second sens qu'adopte Foaillée, lorsqu'il écrit : « Le caractère, marque p7'0]jre de Vindividu, est la mariière relativement une et constante de penser, de sentir et d'agir ' » .
La formule de Kant du point de vue psychologique paraît trop étroite. La fidélité d'un homme à ses principes ou maximes d'action est sans doute la forme la plus haute du caractère, mais elle n'en est qu'une forme particulière; le caractère est en fait la conformité de l'homme à lui-même dans sa nature tout entière, et, en un sens, il ne se révèle jamais mieux que dans la conduite d'un homme qui manque à ses principes et trahit sa faiblesse.
Tenons-nous-en à la définition de Fouillée. 11 convient d'en rapprocher celle de Ribot, plus nette et plus précise encore : le caractère doit réunir deux conditions : l'unité et la stabilité; l'unité, c'est-à-dire la conformité à soimême, et la stabilité, qui n'est que l'unité continuée dans le temps.
1. On remarquera que cette définition réunit les deux acceptions du mot caractère que nous avons distinguées : le caractère serait à la fois la marque propre de l'individu, et sa manière constante de réagir contre les impressions reçues, les événements, les situations de la vie.
Cette définition toutefois soulève une objection analogue à celle que nous avons faite à celle de Kant : elle pose un idéal plutôt qu'elle n'énonce un fait. Ribot le reconnaît lui-même, si bien qu'il semble retirer sa définition après l'avoir posée. Il dit en effet que l'unité, et par suite la stabilité du caractère, ne se rencontre guère, et que, lorsqu'elle se rencontre, elle n'est jamais que relative et partielle ; il reconnaît que la plupart des hommes sont des amorphes et des instables. Sa définition est-elle donc contradictoire, et faut-il l'abandonner? Pas du tout. Nous pouvons nous y tenir, si du moins nous nous plaçons au point de vue pédagogique, c'està-dire idéal, et cherchons ce qu'est le caractère normal, non ce que sont ou peuvent être les caractères ordinaires et communs. Peut-être M. Ribot, qui déclare se placer au point de vue strictement psychologique, n'a-t-il pas le droit de définir le caractère d'après la fin idéale qu'il doit réaliser. Mais ce qui lui serait interdit nous est au contraire prescrit. Nous dirons donc que, si c'est un caractère trop réel et trop fréquent que celui qui consiste à n'avoir point de fixité dans les idées, dans les sentiments et la conduite, nous avons le droit de tenir ce caractère pour négligeable, et de ne regarder comme des caractères véritables ou qui comptent que ceux qui présentent une unité et une stabilité au moins relatives. Il faut même aller plus loin et dire que la définition kantienne du caractère, que nous jugions tout à l'heure étroite, est assez large pour répondre à l'objet nettement circonscrit de l'éducation.
Est-ce à (lire que le caractère se trouve ainsi suffisamment défini, du point de vue pédagogique? Pas du tout! Nous avons fait abstraction de la nature et de la qualité des éléments qui entrent dans la composition du caractère, nous avons du moins laissé ces éléments dans l'indétermination, nous les avons considérés comme des propriétés inconnues et qu'il serait indifférent de connaître ; nous avons eu exclusivement en vue la combinaison de ces éléments et l'unité qui en résulte. Mais, quelque cas qu'on fasse de Vunité formelle du caractère, alors même qu'on la regarde, et avec raison, comme une qualité estimable en soi, on ne saurait pourtant, si ce n'est du point de A^ue strictement esthétique (et ce point de vue ne saurait être celui de l'éducateur), estimer qu'un caractère est ce qu'il doit être par cela seul qu'il ne se dément point, qu'il reste fidèle à lui-même. Les caractères du Satan de Milton, de lady Macbeth, d'Iago, de Narcisse, sont sans doute admirables de cohésion, d'unité, de vérité humaine et de construction logique; nul ne songera pourtant à les proposer comme modèles. Il ne s'agit donc pas uniquement de former des caractères fermes et constants dans leurs habitudes ou dans leurs principes ; il faut encore que leurs principes soient droits et leurs habitudes morales. Autrement dit, il serait choquant de viser une éducation exclusivement formelle, dont l'idéal serait de former des caractères conséquents ou logiques ; ce n'est pas le caractère sans épithète, ou simplement un, c'est le caractère revêtu de toutes les qualités morales : droit, ferme, indépendant, noble, généreux,
élevé, etc., c'est le caractère établi sur les bases de la moralité et réalisant toutes les vertus que comporte la nature et que l'éducation peut donner, qu'il s'agit de former ou de développer. L'éducation a en vue d'éveiller la conscience, d'inculquer des principes, de créer des dispositions morales, des habitudes de justice, de dévouement, de courage, de possession de soi, etc. Elle fait appel à tous les sentiments, à toutes les forces de l'âme; elle les dirige, les discipline, les règle, leur communique l'élan, les refrène et les contient, et enfin les oriente vers une fin morale.
En tant qu'elle a spécialement pour objet de former les caractères, elle se propose : 1° de développer telles ou telles qualités morales particulières, dont elle trouve dans chaque nature donnée l'indication et le germe (c'est le premier sens donné au mot caractère); 2" de former le caractère lui-même, de le constituer dans son unité, d'en systématiser et hiérarchiser les tendances, de lui donner de la cohésion, de la stabilité et de la fermeté (c'est le second sens que nous avons attribué au mot caractère); 3° d'asseoir le caractère sur des bases morales, habitudes ou principes (c'est bien le sens du mot caractère dans l'expression : être nn caractère).
L'éducation du caractère est ainsi à la ïo\s matérielle et formelle, riche de contenu, puisqu'elle fait appel à toutes les tendances, S3'stématique et une, puisqu'elle les discipline et les règle; elle crée des habitudes et elle développe la conscience; elle est un dressage et une éducation proprement dite; elle est à la fois négative et positive; elle
l'éducation du caractère i5
est une direction imposée à des volontés et elle est un appel à la bonne volonté; bref, elle est une éducation sous toutes les formes et dans tous les sens du mot. Il restera à l'étudier dans ses formes diverses. Nous ne faisons ici que la définir et en dresser le plan.