‹ L'éducation économique du peuple allemandChapitre 14 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La majorité des enfants qui fréquentent les diverses écoles techniques ou commerciales dont nous avons parlé appartiennent à des familles qui, ayant déjà quelque aisance, peuvent se préoccuper de donner à leurs enfants une éducation meilleure.

Par la force des choses, elles ne peuvent être fréquentées que par une faible partie de ceux à qui renseignement qui y est donné serait utile. La plus grande partie des jeunes Allemands entrent immédiatement, au sortir de Técole primaire, dans des magasins, des usines ou des ateliers.

On a pensé qu'il fallait s'occuper aussi de ceux qui, dès Fâge de douze ou treize ans, sont obligés de gagner leur vie, et ne peuvent prolonger davantage le temps de scolarité. La question des Fortbildungsschulen, ou écoles de perfectionnement,

tient aujourd'hui une grande place dans les préoccupations de nos voisins.

Il y a déjà longtemps qu'un certain nombre d'industriels ou de commerçants ont organisé chez eux un enseignement du soir dans le but de permettre à leurs apprentis et à leurs employés, après la sortie des magasins ou des ateliers, de recevoir une sorte d'enseignement post- scolaire. Cette idée ayant paru excellente un grand noanbre de villes entrèrent peu à peu dans la même voie ; d'intéressantes intiatives furent prises d'autre part, par des corporations, par des kaufmànnische Vereine, par des sjTidicats patronaux et des sociétés scientifiques. C'est ainsi que la Kaufmannschaft de Berlin, a organisé peu à peu six écoles de perfectionnement commercial qui sont très fréquentées.

Mais on n'a pas fait partout aussi bien ; il y avait en Allemagne jusqu'à ces derniers temps beaucoup de régions où, ni les patrons, ni les associations, ni les villes, n avaient pris les mêmes initiatives.

Les gouvernements des divers États de l'Em- |rire ont pensé qu'il fallait intervenir : ils se sont dit qu'on n'arriverait à un résultat pratique que si on exerçait une certaine contrainte à la fois sur les patrons et sur les jeunes gens, dans le but de procurer à ceux-ci un supplément d'instruction regardé comme indispensable.

C'est en 1869 que le Gouvernement prussien commença à s'occuper de la question.

L'article 120 du code induslriel {Gewerbeordnung) permettait déjà aux communes qui jugeaient la chose utile de décréter l'obligation de l'enseignementprofessionnel. Un grand nombre de villes usèrent peu à peu de cette autorisation.

Le même principe fut formulé dans la loi du 1*' juin 1891, qui accorda aux États et aux communes le pouvoir d'obliger les patrons à laisser à leurs employés le temps nécessaire pour fréquenter des cours du soir dont l'ensemble devait constituer un enseignement suffisamment complet pour que le nom d'École fût justifié. Les apprentis auraient le « devoir » de s'y rendre là où les communes auraient usé des pouvoirs qui leur étaient accordés.

Aujourd'hui la fréquentation des écoles de perfectionnement est obligatoire dans la plus grande partie de l'Allemagne, pour les apprentis et les employés âgés de moins de dix-huit ans, absolument comme l'école primaire; les entrepreneurs et les patrons doivent accorder à ces jeunes gens le nombre d'heures fixé par les autorités compétentes pour fréquenter ces écoles ; l'article 148 édicté même une sanction rigoureuse : une amende qui peut s'élever à 20 marcs ou, en cas d'insolvabilité, à 3 jours de prison. Dès maintenant le nombre des écoles de perfectionnement commercial est de près de 400. Il y en a 212 en Prusse, 42 en Saxe, 31 en Bavière, 17 dans le Grand-Duché de Bade, etc.

LES ÉCOLES . DE PERFECTIONNEMENT. 7i

On peut prévoir que robligation sera bientôt la règle partout (*).

L'idée de l'obligation, comme il fallait s'y attendre, s'est heurtée à de fortes résistances. On prétendit que toute contrainte aurait pour effet d'empêcher le niveau de l'enseignement de s'élever. On déclara que ces écoles allaient se remplir d'élèves médiocres. Ne vaudrait-il pas mieux, disait-on, réserver les écoles de perfectionnement à une élite?

Les défenseurs de Tidée d'obligation ont fait observer que le nombre était restreint de ceux qui travaillaient convenablement d'eux-mêmes ! C'est se faire illusion que de croire qu'un grand nombre d'enfants du peuple vont venir spontanément étudier des questions techniques dont ils ne sont pas encore en état de comprendre l'importance.

(1) Les écoles de perfectionnement de Berlin sont de deux sortes.

A. Les unes ont été créées par des associations comme la Kaufmannschaft (dont les écoles du soir comptaient, pendant l'hiver 1906-1907, 2.663 élèves), ou comme Tassociation des artisans {Berliner Handwerker) qui a organisé pour les jeunes gens des deux sexes des écoles du soi» et des écoles du dimanche, s'adressant aux tapissiers, décorateurs, ébénistes, tourneurs, serruriers, ouvriers en métaux, etc. Il y a en outre des écoles pour bateliers, pour cuisiniers, pour enfants arriérés, etc.

B. La municipalité a de son côté, depuis 1893, créé deux séries d'écoles : des écoles îdiCMUdAiw^s (^^ ahlforthildungsschulen) pour garçons et filles et des écoles obligatoires (Pflichtschulen) pour garçons. Il y en a déjà 10. Cf. sur l'organisation des écoles de perfectionnement à Berlin la remarquable étude du D' Cari Michaelis, Stadtschulrat, Der jetzige Stand des stàdtischen Fachund Fortbildungsschulwesens in Berlin^ 1907.

Les dernières enquêtes permettent de croire que le nombre est aujourd hui minime des patrons qui osent soutenir que ces écoles sont sans- utilité et que c'est par la pratique seule que les jeunes gens se destinant à l'industrie ou au commerce doivent se former. Sans doute un certam nombre de commerçants se soucient peu d'avoir des employés plus instruits, dans la tête desquels ils craignent de voir germer des idées d'ambition ou d'indépendance et surtout des prétentions plus élevées, mais ces sentiments sont de plus en plus rares. On n'ose pas tout au moins les formuler. On accepte même cette idée que le souci de l'appreihtissage est une des charges qui s'imposent aux entrepreoeurs et aux patrons.

Un courant puissant tend à rendre les écoles de perfectionnement obligatoires partout où elles peuvent être organisées. Au cours des enquêtes que j'ai faites à ce sujet, je n'ai recueilli de plaintes sérieuses ni sur le principe même de l'obligation, ni sur le fonctionnement de ces écoles. On m'a dit partout, que le complément d'instruction imposé aux apprentis et aux employés de treize à dix-huit ans avait d'heureux effets. Ce complément d'instruction est le meilleur moyen de corriger l'inconvénient qu^il y a à enfermer d^s jeunes gen&, dont quelques-uns sont encore des enfants, dans un travail toujours identique, « dans la routine de quelques gestes machinaux » ; il contribue à leur donner la pleine intelligence du

métier qu'ils ont choisi. Et n'y a-t-il pas plus d'avantages en somme que d'inconvénients à leur donner conscience de ce dont ils sont capables, à leur permettre par suite de faire un meilleur emploi de leurs connaissances, à les aider à aimer leur métier et à devenir des collaborateurs plus utiles de ceux chez lesquels ils travaillent (^)? L'idée de l'obligation est acceptée par les Allemands avec d'autant plus de facilité, qu'ils sont convaincus que c'est grâce au développement de l'enseignement technique sous toutes ses formes, que 1^ nouvel empire est devenu une puissance de premier ordre. Les écoles de perfectionnement leur apparaissent comme indispensables pour former les soldats qui seront les artisans des victoires économiques qu'ils espèrent remporter dans l'avenir. Ils prétendent qu'elles sont le meilleur complément de l'apprentissage à l'atelier, qu'elles élargissent l'horizon intellecti;iel des ouvriers et employés et contribuent au relèvement moral et intellectuel d'une classe nombreuse de

(l)Les corporations (Innungen) ont beaucoup fait avancer la question de renseignement professionnel obligatoire, car il y a longtemps que les patrons faisant partie d'une Innung s'engagent à faire suivre à leurs apprentis des cours de perfectionnement. On avait même organisé depuis 1878 des examens d'apprentissage assez rigoureux. Certaines écoles professionnelles ont été créées par des fédérations d'Innungen qui ont aussi édité des journaux techniques et institué d'intéressantes expositions d'œuvres d'apprentis, cherchant ainsi à contrebalancer les imperfections de l'apprentissage, et l'insuffisance croissante de capacité professionnelle chez la plupart des ouvriers.

^fravailleurs. C'est pourquoi on cherche à les multiplier même dans de très petites localités W.

Les écoles de perfectionnement sont ordinairement établies dans les locaux des écoles primaires, des écoles moyennes, quelquefois aussi des gymnases ou des realschtilen.

On s'efforce de donner aux élèves de chaque branche un enseignement approprié à leurs besoins. Ce sont les autorités communales qui fixent le nombre d'heures de cours obligatoires; il Tarie généralement de 2 à 8 par semaine. Les États sont intervenus au moyen d'inspecteurs pour veiller à ce que les apprentis reçoivent les notions d'art et de science nécessaires à leur métier.

Ce n'est pas seulement au point de vue économique, c'est aussi au point de vue social que les Foribildufigsschulen font une œuvre considérable. L'ouvrier et l'employé allemands ont aujourd'hui plus de facilité qu'autrefois, s'ils sont intelligents et énergiques, pour s'élever dans la société et arriver à des situations meilleures.

J'ajouterai que ces écoles ont aussi une certaine importance au point de vue du développement du commerce extérieur et de l'expansion coloniale. Les maisons allemandes trouvent aisément parmi leurs meilleurs employés des jeunes gens auxquels elles peuvent faire donner l'instruction spéciale indispensable, et qui se contentent de rémunéra-

(1) V. ci-dessous, Appendice D.

tiens plus modiques que nos voyageurs français. Ces jeunes gens connaissent bien l'article qu'ils sont chargés de vendre. Us ont appris eux-mêmes à le fabriquer. Ils sont d'excellents auxiliaires. Les Allemands sont arrivés à ce résultat : tirer de leurs employés le maximum d'utilité, non pas en exigeant d'eux une plus grande somme de travail, mais en les perfectionnant, en améliorant leur culture générale, en suscitant chez eux le désir de s'élever.

11 serait intéressant aussi de suivre l'effort qui se fait actuellement dans les campagnes. Je me borne à dire que les statistiques nous font connaître Texistence de plus de 2.000 écoles de perfectionnement rurales W.

Les administrations municipales ne leur ont pas encore donné un caractère obligatoire : elles ont tenu compte de certaines préventions. Mais leur nombre ne tardera pas à augmenter : les paysans comprennent de mieux en mieux l'utilité de ce complément d'instruction offert à leurs enfants.

Et c'est en somme une innovation très utile, très propre à retenir les enfants des cultivateurs là où ils ont leurs traditions de famille, là où ils sont attachés par leurs origines et leurs affections.

(i) On pourra consulter sur renseignement agricole, l'article de M. Wygodzinski, landwirtsohaftlicher Unterrichtj dans le Wôrterbuch der Volkswirtschaft, t. II (1907), p. 378.

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