‹ L'éducation en Angleterre: collèges et universitésChapitre 12 sur 24 · RECETTES · texte numérisé non relu

RECETTES

Pensions payées par les élèves: € 4506 ou 112 650 francs. Salaire payé par le collège... 250 6 250 —

Total € 4756 ou 118 900 francs.

Profit : € 800 ou 20 000 francs.

Il est permis de taxer ce profit de légèrement exagéré ; à ce métier-là on doit faire fortune rapidement, et il parait dès lors démontré que de véritables abus existaient à Wellington. Le heacC mas ter , qui n'a pas, lui, les ennuis d'un boarding house, reçoit directement du collège un traitement de 24 000 ou 60 000 francs ; la commission a réclamé très justement contre cette somme esorbitante. Les traitements des autres maîtres varient d'ordinaire de £ 800 à 200 (20 000 à 5000 francs), selon qu'ils sont ou ne sont pas à la tête de boarding hoases.

J'aurai occasion de revenir sur cette ques-

lion-là et d'expliquer pourquoi, à mon avis, ce qui est ici un abus n'en est pas un dans les écoles telles qu'Eton, Harrow, Rugby, etc. Mais on ne saurait oublier que Wellington fut fondé dans un but tout particulier et, dès lors, devrait différer essentiellement des autres écoles. Des économies aisément réalisables permettraient de recevoir un plus grand nombre de foundationers ; actuellement il n'y en a que 75 sur quatre cent huit élèves. Ils peuvent tenir leurs bourses à partir de 9 ans, mais comme ils ne doivent entrer dans le collège proprement dit qu'à douze ans, on les met d'abord dans une école préparatoire qui y a été annexée. Le nombre des élèves qui sortent chaque année de Wellington est d'environ 60 ou 70.

De toutes les questions accessoires qui furent agitées devant la commission d'enquête, la plus importante est sans contredit celle des dortoirs. La commission chargée de préparer des réformes financières se demanda si le système le plus économique n'était pas en même temps le plus hygiénique et le plus moral;

et elle interrogea à ce sujet tous les témoins gui se présentèrent devant elle.

Le système en usage à Wellington est celui les « cubicies ». On appelle ainsi les espèces ie compartiments formés par des cloisons qui îe s'élèvent pas jusqu'au plafond. C'est un intermédiaire entre le véritable dortoir et les chambres séparées ; c'était le système de préiilection du prince Albert, qui contribua beaucoup à ie faire adopter. Qu'on se représente une vaste salle divisée en 33 cubicies, chacun ayant sa fenêtre et une porte sans verrou et étant assez grand pour que Ton puisse en plus du lit y loger quelques meubles. Mais qui doit les y mettre, ces meubles? Est-ce rétablissement qui les fournira d'après un modèle uniforme, ou bien l'élève sera-t-il libre d'en choisir à sa fantaisie? « Nous commençâmes, dit le lord évêque de Truro, qui fut pendant 15 années head mas ter de Wellington, nous commençâmes par fournir nousmêmes le lit, une chaise, un bureau grossièrement peint et un paillasson, et nous fîmes

défense de rien apporter en plus En peu

de temps, les cubicies devinrent semblables à

des cages 4 ours (sic) ; rien n'appartenant aux enfants, ils n'avaient aucun souci de leurs meubles et ne se faisaient pas le moindre scrupule de les détruire; voyant que nous fai-' sions fausse route, nous leur donnâmes la permission de se meubler eux-mêmes, tout en maintenant certaines interdictions, celle d'avoir un fauteuil par exemple; mais ils purent apporter un lapis, des bibelots, et mettre des gravures sur les cloisons : cela fit merveille et le désordre cessa aussitôt. En établissant les cubicles, nous avions eu le désir de les amener à y travailler tranquillement et à se conduire en jeunes gens raisonnables, et ce but ne fut atteint que lorsqu'ils purent s'y sentir chez eux et donner, à leurs petites chambres un cachet individuel. »

Un des membres de la commission ayant demandé s'il n'était pas préférable d'habituer les enfants à travailler tous ensemble, au milieu du bruit des allées et venues, l'évèque répondit que son expérience l'avait conduit à une opinion diamétralement contraire et que la solitude et la propriété étaient, selon lui, deux puissants moyens d'éducation. « De la

sorte, ajouta-t-il, il y a bien des habitudes de famille (home habits) qu'ils peuvent conserver, bien des petits objets qu'ils peuvent avoir auprès d'eux et auxquels ils attachent de bons

souvenirs Et il ne faut pas croire que cela

les rende délicats ou efféminés Il est difficile de trouver des garçons plus énergiques et plus virils que ceux de Wellington : je l'ai toujours remarqué. Un autre avantage des cubicles, c'est de permettre aux élèves de travailler ensemble, chose excellente et très propre, à développer des amitiés durables.

Souvent aussi un prœfect (ou monitor : ces deux mots désignent la même fonction), s'il voit un nouveau découragé ou embarrassé, le prendra avec lui et l'aidera un peu dans ses devoirs. »

Interrogé à son tour, M. G. Barford, docteurmédecin attaché à rétablissement, dit qu'il « a CQnsidéré comme étant de son devoir d'observer très attentivement les enfants dans leurs rapports entre eux et qu'il est forcé de convenir que le système des cubicles est bon; les enfants l'apprécient très haut, cela va sans dire, et le seul reproche qu'on lui fasse est

précisément de faciliter les relationss dangereuses; mais lui, parlant en sa qualité de médecin, atteste que l'événement n'a pas justifié ces craintes. On pourrait, si Ton veut, réserver les cubicles aux élèves âgés de quinze ans et au delà, car il n'est pas mauvais qu'à mesure qu'ils grandissent, ils se sentent davantage traités en hommes... Mais les dortoirs en général ne lui semblent bons qu'à abaisser le ton général et le niveau dans une école, à rendre les élèves peu soignés, etc. »

M. Barford répond à une objection tirée du danger qu'il y a de rendre les enfants difficiles par les soins dont on les entoure; il s'élève avec force contre cette théorie (celle du fauteuil dans lequel il est prudent de ne pas s'asseoir parce qu'un jour peut venir où Ton n'aura qu'une chaise à sa disposition); entourer les enfants de soins et leur donner du confort, ce n'est pas les gâter : il a maintes fois remarqué d'ailleurs que ceux qui ont été élevés dans la privation ne sont pas ensuite les moins difficiles et les plus endurcis.

« Rendez la vie agréable à vos enfants, dit-il; vous ne les amollirez point si par ailleurs

vous prenez soin de développer en eux le côté viril ; bien au contraire, vous leur laisserez de leur enfance des souvenirs qui seront une force pour toute leur vie. »

Cela me fait penser à un jeune Anglais qui était allé faire fortune en Australie dans Télevage des bestiaux. H n'est sorte de privations qu'il n'ait endurées dans sa rude existence de cowboy par laquelle il commença son apprentissage ; cela ne l'empêchait pas quand il venait à la ville la plus proche de son exploitation — une de ces cités d'Australie, toutes jeunes et déjà civilisées — d'arborer l'habit et la cravate blanche, tout comme

dans les clubs de Londres M. Barford a

raison; l'éducation recherchée n'amollit pas et ceux qui l'ont reçue se montrent souvent plus énergiques et plus résistants que d'autres moins favorisés dans leur enfance.

Le même témoin est encore interrogé sur le chapitre de la nourriture; on lui demande s'il trouve les repas bien réglés ; dans tous les collèges, il y a quatre repas différents : un déjeuner composé d'œufs et de thé le matin

vers 9 heures; à 1 heure ou 1 heure et demie,

le dîner, qui n'est qu'un luncheon ordinaire; ' du thé à 5 heures et demie ou 6 heures, et à 8 heures du soir un souper composé de pain, de bière et de fromage. Je ne sais d'où vient l'habitude de considérer les Anglais en général comme les plus gros mangeurs de la création; ce temps-là est bien passé, s'il a jamais existé, et, chose curieuse, plus ils dépensent de force, moins ils mangent. Bien des collégiens français ne se contenteraient pas de ce qui suffit aux jeunes athlètes du Royaume- Uni : ceux qui s'entraînent pour un sport quelconque se soumettent à un régime sévère et s'en trouvent bien. Chez nous on entend parfois formuler des axiomes comme celui-ci :

Plus on mange de viande, mieux on se porte.

Je n'ai rien entendu de systématique à cet égard en Angleterre, mais l'expérience semble y avoir prouvé que les collégiens en particulier doivent manger souvent et peu à la fois et qu'il faut leur donner plus de légumes que de viande. Je demande pardon pour cette digression culinaire.

Parmi les collèges susceptibles d'être com*

parés à Wellington, on peut citer Haileybury, Westward Ho! et Oxford military collège. Haileybury offre aux enfants de clergymen un avantage analogue à celui que les fils d'officiers trouvent à Wellington; on les reçoit à des prix réduits. L'établissement est donc tenu à éviter un trop grand luxe d'aménagement, à avoir des tendances économiques et un peu égalitaires... on m'assure que le résultat a répondu au but et que tout y marche bien»

Haileybury contient 362 élèves et 21 professeurs; l'âge d'admission est entre 12 et 14; cette disposition est inscrite dans la plupart des règlements; on la retrouve même dans certains private schools; parfois, après quatorze ans, il faut payer plus cher; c'est une façon de décourager les parents et de les empêcher de faire voyager leurs enfants de collège en collège. Les maîtres se méfient extrêmement des élèves qu'ils n'ont pas connus avant quatorze ans; ils n'en sont pas sûrs et se croient tenus de les surveiller particulièrement quand ils acceptent de s'en charger par exception. « Comment, me dit l'un d'eux, comment voulez-vous qu'un jeune homme

entré si tard dans un collège s'en assimile l'esprit, y fasse son trou, y prenne ses habitudes? cela ne peut se faire qu'à l'âge où son caractère est encore malléable. » En France, où nous regardons le collège comme une auberge intellectuelle, on voit jusqu'en rhétorique et en philosophie entrer des nouveaux dont les antécédents sont plus ou moins inconnus et dont le caractère demeure un point d'interrogation pour tout le monde.

J'ai remarqué généralement que ces tard venus ne valaient pas grand'chose et qu'ils formaient la portion la plus détestable de la population scolaire.

Il n'y a à Haileybury qu'un seul boarding house avec 20 élèves; tous les autres vivent réunis, ce qui permet de n'avoir qu'une seule administration, une seule cuisine... et partant de réaliser une économie importante. Les dortoirs sont divisés en 46 « cubicles » ; mais ils sont tout petits; ne contenant même pas les meubles de toilette qui sont placés au milieu de la salle, on travaille dans les classrooms, les plus jeunes en commun, les plus grands, 3 ou 4 ensemble dans une pièce se-

parée. L'argent de poche est limité à 1 schelling par semaine. Je ne parle pas des gymnases, bassins de natation, champ pour le cricket et le foot-ball, etc., cela va sans le dire; un collège anglais serait incomplet s'il ne possédait pas ces dépendances; et sûrement c'est à quoi Ton pense en premier lieu quand il s'agit de bâtir une école et d'en choisir l'emplacement.

L'Oxford military collège et Westward Ho !

sont deux établissements pour les enfants d'officiers; ce dernier a été fondé en 1874; il renfermait, en 1879, 123 internes et 21 externes; une école préparatoire (junior school) y est annexée.

La liste des témoins interrogés par la commission mentionne encore un nom honoré dans le monde universitaire, celui du révérend Thring, mort tout récemment après avoir été trente-cinq ans head master d'Uppingham. Il sut placer son école, qui, bien que très ancienne (elle fut fondée en 1S84), n'avait qu'une minime importance jusqu'à son arrivée, il sut la placer à un rang très élevé ;

et telle fut sa compétence reconnue que la nouvelle de sa mort a causé une grande émotion dans le public; ses ouvrages ont été lus et relus en Angleterre et en Amérique; on y trouve des pensées, des préceptes analogues aux pensées et aux préceptes de Thomas Arnold avec quelque chose de plus général, une tendance à s'occuper de la masse plutôt que de l'élite, des vues plus égalitaires, mais moins profondes et moins élevées. En 1879, Uppingham possédait 316 élèves répartis dans 11 maisons... Dans sa déposition, le headmaster déclara, entre autres choses, qu'il considérait le dortoir comme ennemi de tout sentiment familial (dômes tic feelings).

Pour terminer par des chiffres, voici un tableau qui permet de comparer les dépenses des élèves dans différents collèges. Le premier total représente la note la plus élevée de Tannée; le second, une note movenne.

Mais il faut se souvenir que les déplacements n'y figurent pas et que ce facteur a certes son importance.

Wellington 3730 francs. 3230 francs.

Marlborough 3550 — 3160 —

Winchester. 3500 — 2995 —

Uppingham 3450 — 3140 —

Rugby 3230 — 3025 —

Haileybury 2550 — 1925 —

AEton, où je n'ai pu me procurer de renseignements de cette nature, les seules charges obligatoires s'élèvent à 3725 francs, abstraction faite de toute dépense d' extra. Cela donne à penser ce que doivent être les notes dans ce milieu fréquenté par les membres des plus riches familles de l'Angleterre et où les occasions ne manquent guère de laisser filer l'argent.

Page 1