‹ L'éducation en Angleterre: collèges et universitésChapitre 15 sur 24 · WESTMINSTER · texte numérisé non relu

WESTMINSTER

La vieille abbaye d'Edouard le Confesseur lient cachée dans les plis de sa Tobe de pierre, comme pour l'isoler du mouvement et dii bruit de la grande ville, une école près' de laquelle vous avez peut-être maintes fois passé sans vous en douter. Sur la place qu'emplit une incessante circulation, le parlement se dresse avec sa grosse tour à horloge; plus près, la statue de lord Beaconsfleld, au pied de laquelle ses fidèles viennent déposer, au jour anniversaire de sa mort, des bouquets de primevères. Si Ton se dirige à gauche, on rencontre le vaste aquarium où tout Français qui a eu deux soirées à tuer à Londres se souvient

d'avoir vu beaucoup d'animaux savants, maïs

pas un poisson. Il faut tourner le dos à cette bizarre construction et pénétrer sous une voûte en ogive; c'est là! On se trouve soudain dans un square paisible entouré de maisons à l'aspect honnête : au centre, des garçons bien mis jouent au ballon ou au tennis, selon la saison; un ou deux policemen, quelques vieux personnages qui prennent l'air, et quand on lève les yeux la masse sombre de l'église abbatiale qui file vers le ciel, soutenue par ses épais contreforts : voilà le paysage !

Westminster est une école en transformation i à cheval sur un présent très indécis, entre un passé et un avenir qui ne se ressemblent pas du tout; on dirait un fils de famille, obligé de travailler de ses mains pour ne pas mourir de faim à côté de son blason. Quand la reine Elisabeth rétablit en 1560, l'école était située presque hors de Londres, dans un milieu sain ; la faveur royale lui assurait une longue prospérité et une forte dotation, et la plus haute aristocratie y envoyait ses enfants. Les circonstances ont changé maintenant, mais du moins subsiste-t-il de précieux vestiges de cette splendeur. Les élèves de Westminster

sont privilégiés de maintes façons. L'abbaye leur sert de chapelle et nul n'a le droit de les en chasser. Quand, au service d'actions de grâces du jubilé, il a fallu faute de place restreindre le nombre des billets mis à la disposition des hauts fonctionnaires et du corps diplomatique, cette mesure n'a point été étendue aux jeunes messieurs qui se prélassaient dans une des tribunes élevées pour la circonstance. A la chambre des communes, ils jouissent d'un avantage analogue. La salle est petite, mais ils ont toujours le droit d'y faire admettre au moins trois des leurs. Au printemps de 1886, alors qu'avait lieu la lutte contre le Home Ride billj on s'étouffait chaque soir pour entendre parler M. Gladstone qui se prodiguait, les membres s'asseyaient les uns sur les autres et, dans le public, on eût fait des bassesses pour avoir une carte. Chaque fois que j'eus la chance d'assister aux séances, je retrouvai trois élèves de Westminster qui écoutaient de toutes leurs oreilles; l'un d'eux surtout, toujours le même, semblait absorbé dans l'attention qu'il prêtait aux orateurs; j'aurais voulu savoir son nom; peut-être sera-ce quelque

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grand ministre comme lord John Russell, quelque grand citoyen comme Warren Hastings. lesquels ont contribué, avec Locke, Drvden, Christophe Wren. Gibbon et bien d'autres, à illustrer l'école de Wesminster.

Ces privilèges ont leur valeur, comme on le voit; mais il nV a pas de jubilé tous les ans et on peut entendre M. Gladstone ailleurs qu'au parlement; les parents qui se font ces réflexions et trouvent d'autre part que, dans ce quartier londonien, les maisons poussent mieux que les arbres, préfèrent ne pas y mettre leurs enfants, et cela se comprend. Il ne reste donc plus en fait d'internes que les 40 scholars établis par Elisabeth et environ 55 élèves résidant dans deux boardzng houses; tous les autres, au nombre de 440, sont externes. Les collèges de Londres se trouvaient dans l'alternative ou de se transporter à la campagne, ou de devenir des externats. Charterhouse, nous l'avons vu, a pris le premier parti; Westminster prend le second. Il y a bien un procédé mixte qu'ont employé les directeurs de la grande école de Saint-Paul : ils ont quitté la cité pour s'établir à l'extrémité de

Londres, dans le quartier d'Hammersmith. Là on est assez loin du centre malsain et enfumé pour avoir des internes, et d'autre part beaucoup de parents sont venus se loger aux environs; Y Underground (chemin de fer souterrain) met en communications rapides avec la cité ceux qui y ont des affaires quotidiennes, et ils peuvent avoir leurs enfants auprès d'eux sans préjudice pour la santé de ceux-ci. Mais, à Westminster, on a pensé que, si Ton n adoptait pas cette mesure radicale : le transfert à la campagne, il fallait respecter les souvenirs historiques et demeurer à l'ombre de l'abbaye; après bien des tergiversations, on est resté, et il semble désormais à peu près certain qu'on ne bougera pas.

Le head master s'en félicite. Bien qu'il n'aime pas beaucoup les public schools et Eton en particulier, il admet qu'il faut des collèges comme ceux-là; mais lui, personnellement, se place à un point de vue très différent : il songe à la classe moyenne et voudrait voir l'instruction secondaire plus répandue.

Sans doute il y a des bourses nombreuses qui procurent à l'élite de cette classe une éduca-

tion très raffinée; mais rien qu'à l'élite. Et puis, il est grand admirateur de l'externat; il espère que cette combinaison qui permet aux enfants de rester près de leurs parents et fait ainsi du bien aux uns et aux autres, entrera complètement dans les mœurs; et il ajoute que l'externe est le seul qui pourra mener de front la vie athlétique indispensable à sa formation physique, et le travail intellectuel avec les développements qu'exigera bientôt l'opinion publique. Attend-il quelque chose du gouvernement? Oui et non. Une loi unique et égalitaire, supprimant les vieux privilèges et l'autonomie des collèges et les ramenant tous au même type, serait désastreuse si elle était possible ; mais un diplôme, une sanction donnée aux études par l'État constituerait une amélioration.

Cela dit, nous commençons la visite de l'école par une promenade à travers les classes de français, de mathématiques, de grec, d'histoire, de philosophie et de physique. Derrière moi s'introduit dans l'une des classes un gros livre qui fait sa tournée aussi, et sur lequel le professeur inscrit quelques noms; je ne sais

pas ce qu'ont fait ceux qui les portent, mais évidemment ce sont des victimes. J'ai alors le souvenir très net d'un registre semblable vu fréquemment dans mon enfance, qui n'est pas encore loin : on y marquait les absents et retardataires; cette opération faite, ceux-ci ne pouvaient plus rentrer qu'avec une demidouzaine de billets explicatifs. Renseignements pris, le gros livre, à Westminster, s'appelle le « détention book ». Il contient la liste de ceux qui, n'ayant pas su leurs leçons ou fait leurs devoirs, devront travailler pendant la récréation... Voilà une triste et misérable innovation pleine de dangers pour l'avenir; mais le professseur, qui se met à rire de ma mine déconfite, m'assure qu'on ne peut agir autrement ni recourir à d'autres moyens de punition dans un externat.

Les 40 Queerts scholars qui sont admis au concours et ne conservent leurs scholarships que s'ils passent d'une façon satisfaisante un examen annuel, ne payent que i 30 (750 francs), à la différence des boarders, qui payent £ 95 (2375 francs); il y a des demi-pensionnaires qui payent £ 54 (1350 francs) et des externes :

ceux-ci, pour % 44 par an, peuvent en plus du. tarif les concernant (€ 30) prendre au collège le repas de midi. On invite les parents, s'ils demeurent trop loin,, à choisir cet arrangement plutôt que de laisser les enfants aller au restaurant, comme cela s'est fait parfois, non sans inconvénient. Ces prix sont fort élevés; ce n'est pas encore là de l'éducation « for the million ». Les scholars habitent dans une grande galerie divisée en « cubicles » par des cloisons. A Noël, ces cloisons disparaissent momentanément et la galerie devient une salle de théâtre où, depuis des temps immémoriaux, les élèves jouent devant un public choisi... une comédie de Térence.

Dans les play-room$ 9 beaucoup de journaux illustrés : à côté, une vaste bibliothèque avec un salon confortable, mis à la disposition des élèves. Leur champ de cricket est malheureusement assez loin. Dans les galeries du fameux cloître attenant à l'abbaye est installé un gymnase ouvert à des heures déterminées :

en use qui veut ; pour le moment, on y fait quelque chose qui ressemble à de l'escrime, avec plus de conviction que d'adresse.

Souhaitons à Westminster de brillantes destorées dans la voie nouvelle où l'école est eQ gagée. Mais puisse-t-elle se transformer c °ïïip]ètement en externat! Ce n'est pas assez î u e les externes y dominent ; il faudrait qu'ils y fussent seuls; le mélange des externes et ^^s internes n'est guère satisfaisant d'ordinaire.

CHRISrS HOSPITAL

C'est encore une transplantation à opérer, celle des blue-coat boys. Assurément on regrettera leur absence, à ces petits arlequins si bizarrement accoutrés. Mais si le pittoresque y perd, le bon sens y gagnera. Outre qu'il est ridicule, leur costume doit être bien incommode; ils ont des bas jaune serin qu'ils doivent prendre soin de tacher le moins possible!... et par là-dessus une espèce de grande redingote lévite en drap bleu, qui leur descend volontiers jusqu'au talon; pour jouer plus à l'aise, ils ont coutume d'en nouer les pans derrière leur... dos, et ce paquet qui ballotte au moindre mouvement ressemble aux tournures plates-formes que les Parisiennes ont adoptées depuis deux ans.

La seule chose que les blue-coat boys apprécient dans leur costume, c'est l'absence complète de chapeau; mais on pourra leur concéder cet avantage quand ils seront en bon air loin de Londres et qu'ils auront quitté leur tenue de carnaval pour quelque chose de plus moderne. Là aussi il existe des privilèges auxquels il faudra renoncer. Un jour par an les King's boys, élèves d'une classe de mathématiques fondée par Charles II, sont reçus à la cour; une autre fois ils vont en procession trouver le Lord Maire, qui leur donne à chacun une pièce de monnaie nouvellement frappée.

Christ's Hospital date du règne d'Edouard VI ; on évalue assez approximativement, je crois, ses revenus à £ 70 000 (1 750 000 francs). En tout cas, ils doivent être considérables, car les enfants admis entre 7 et 9 ans sont, si je ne me trompe, élevés gratuitement et il y en a près de 1200; ils vont d'abord dans une école préparatoire à Hertford. On les destine surtout au commerce, mais ils reçoivent une instruction très complète et les plus capables sont dirigés vers l'Université. Christ's Hospital est, on le voit, un public school d'un genre très

spécial; le grand nombre de ses élèves lui donne de l'importance, mais il est indispensable qu'on ne laisse pas ceux-ci respirer plus longtemps les acres brumes de la cité et qu'on ne leur impose plus un accoutrement réellement indigne d'une nation civilisée. J'ajouterai pour finir que l'organisation intérieure de l'école n'est pas bien luxueuse, ce qui se comprend : des cours de récréation entre quatre murs et des dortoirs comme en France ; il y a cependant une très belle piscine, un atelier de menuiserie et un champ de cricket hors de la ville, ce qui empêche d'y aller très fréquemment. « C'est tout ce que nous pouvons leur donner, dit M. X... en soupirant : ce sont là des choses de première nécessité. » Ce n'est pas moi qui le contredirai; mais combien de mes compatriotes qui hausseraient les épaules au seul énoncé de ces « choses de première nécessité »!

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