GÉNÉRALITÉS ET CONCLUSION
Je place ici quelques remarques d'ensemble ainsi que des détails que je n'ai pas eu l'occasion de donner chemin faisant, et qui me semblent de nature à rendre mes explications plus nettes et plus claires. Il est très décousu, ce livre; quant à cela, aucune illusion n'est possible et je ne m'en fais pas. Mais j'aime mieux avoir gardé à mes notes leur texte primitif en les ajustant tant bien que mal au bout les unes des autres. Cela doit conserver ainsi un certain cachet de vérité; et puis, il y a de l'imprévu; les gens sérieux ne liront que les chiffres et les gens moins sérieux les passeront. Voilà tout. En dernier lieu, c'est mon début et j'ai droit à quelque indulgence. Cette
parenthèse fermée, je vous parlerai des « debating Societies ».
Les « debating Societies » ne sont pas l'un des moindres particularités de l'éducatio anglaise. On nomme ainsi des assemblée où les usages parlementaires sont scrupi leusement suivis et où Ton s'exerce à parole ; il y en a sur toute l'étendue d Royaume-Uni, dans les plus petites ville mais c'est surtout dans les collèges qu'il fai entendre les discussions pour se faire une id< de la liberté d'opinions qui y règne. M. < Hubner cite un collège hindou où il trouai les étudiants occupés à discuter, sous la dire tion de leurs maîtres anglais.... savez-voi
quoi? Je vous le donne en mille! s'il 1
serait pas préférable pour l'Inde de secou< le joug de l'Angleterre. Voici un autre trs qui peut faire pendant : à Stonyhurst, chez 1» Jésuites, le débat porte un soir sur le proc et l'exécution de Louis XVI, non au point * vue de l'acte en lui-même, qui est univers* lement blâmé, mais au point de vue du droi au vote, les voix se divisent; beaucoup nier
mais plusieurs aussi admettent le droit qu'a 'a nation de juger le roi. — Une telle liberté dépensée choquerait en France, parce qu'elle produirait des divergences et par suite des îuerelles; là-bas, ces divergences ne troublent e n rien la paix du foyer: le père le plus conservateur ne s'indignera pas d'entendre son fils faire, en sortant des bancs scolaires, une Profession de foi radicale. « Mon garçon est h-ome-ruler, me disait un Irlandais : il adore Gladstone ; moi, je le hais ! »
Ce sont naturellement les plus grands qui
Prennent part aux débats ; parfois on tire au
*ort les noms de villes et de districts qu'ils
f! sont censés représenter; cela leur fait appren-
I dre à fond la géographie du pays, dont on les
[: improvise ainsi députés : ne faut-il pas qu'ils
, : connaissent les « besoins de leurs électeurs » ?
L f Rien de drôle alors comme de les entendre
: s 'appeler gravement « the Right honorable
n Gentleman, the Member for West-Birmin-
<j ff^am, » ou bien « the Member for Middlesex »,
^ ^st un parlement en miniature. Il y a un
^tiistère et une opposition que l'assemblée
P e **t porter au pouvoir par ses votes. Le pre-
mier ministre ouvre et clôt la séance et en.
choisit le sujet par avance d'accord avec le chef de l'opposition. Il est défendu de lire; on ne peut que se servir de notes. Toutes les « debating » ne sont pas forcément organisées de la sorte : il y en a bien où la littérature remplace la politique; mais ce qui est général, c'est le fait de s'assembler potxr parler sur un sujet quelconque. Ce qui n'est guère moins curieux, c'est le journal rédige par les élèves et imprimé sous leur direction. Arnold créa lui-même à Rugby un Magasin, une Revue; cet exemple a été partout suivi; pas un collège important qui n'ait son fascicule hebdomadaire ou bimensuel. Voyez-vous nos rhétoriciens admis à faire paraître leurs élucubrations dans un journal! Eh bien, làbas, cela paraît tout simple et ça Test en effet, car la censure n'est pas souvent forcée d'intervenir.
Il y a de tout dans ces revues : d'abord l a chronique des mille petits faits de chaque jour» puis des souvenirs de vacances, des impreSsions de voyage avec croquis à la plume & x l'auteur est artiste, des articles littéraires e *
scientifiques; la revue sert d'organe à la debating Society ainsi qu'aux clubs athlétiques; les maîtres y feront au besoin insérer des avis sur un changement de règlement, sur une mesure nouvellement adoptée, etc.
Les anciens s'y abonnent pour rester au courant de ce qui se passe dans leur collège; il Y a aussi des abonnements d'échange entre différents collèges. Et voilà comment un j^une rédacteur de dix-sept ans a pu me dire i*vm air satisfait : « Nous tirons à 1000 exemplaires. » Ma parole! j'étais jaloux* Eh quoi! c <^la ne leur suffit pas de n*avoir pas de rangs, pas de cloches, pas de notes, pas d'études fixes, peu de silence... et pas d'abondance! Il fa.ut encore qu'ils aient une Revue et qu'ils tirent à 1000 exemplaires!
Jusqu'ici j'avais surtout mis en scène des professeurs; mais il va sans dire que je n'ai J a ftiais perdu l'occasion d'interroger les élèves, Su *tout pour apprendre d'eux les petits détails lnt imes qui en disent plus long que les consignations les plus doctes. J'ai voulu savoir, ei H*e autres choses, ce qu'ils pensaient des
pensums? — ils les haïssent; — des amendes?
— ils les redoutent; — des verges? — ils les aiment; voilà le résultat de mon enquête.
Sur le premier point, je les approuve cordialement. L'idée de faire recommencer un devoir mal fait n'a en soi rien que de naturel; mais l'idée de faire copier des « lignes » est certainement Tune des plus saugrenues qui aient jamais pénétré dans une cervelle ha— maine. Il n'y a pas de meilleur moyen d^ rendre les écritures illisibles et les esprits engourdis. — Cela écarté, il reste l'amenda et le fouet. La liberté dont jouissent les enfanta anglais a pour corollaire indispensable la res-~ ponsabilité. Par là j'entends l'inévitable châ— timent ou l'inévitable dépense auxquels s'ex^ posent les auteurs d'un méfait sans que leur repentir ou leur sagesse ultérieure ou antérieure puissent y rien changer. De même qu^ certains prix mis au concours comportent, nous l'avons vu, de petites sommes d'argent, de même on emploie volontiers le système des amendes, surtout s'il s'agit d'un dommage réparable en payant. Si un élève s'endette quelque peu et que ses parents se refusent à.
le tirer de ce mauvais pas, on le force à vendre les bibelots et ses gravures, pour amasser ainsi a somme nécessaire.
Quant au châtiment corporel, pour faire amprendre sa popularité, il faut rappeler le 3uvenir de ces jeunes gens qui se révoltaient aguère parce qu'il était question de le suprimer de leur horizon. Loin d'être considéré orame infamant, on le regarde comme un oncours de courage, le patient ayant souvent ort à faire pour retenir ses larmes ou ses cris. 1 reçoit généralement entre 10 et 14 coups (pas jusqu'au sang). Mais si, comme on le prétend, tout Anglais qui n'a pas encore reçu le fouet aspire secrètement à le recevoir, on peut e fre certain qu'une fois ce vœu exaucé il ne ler a plus si pressé de mettre bas son pantalon. ' est évident toutefois que le patient ne se Jl H pas insulté et que l'opinion, considérant s coups comme la répression naturelle, n'y t^.che aucune signification humiliante. Un
ïnes amis m'a raconté comme quoi, après 1 avoir appliqué consciencieusement la cor- ^tion qu'il avait encourue, le head mas ter * avait dit, une fois, en mettant des. lunettes
sur son nez et un bienveillant sourire sur ses lèvres : « J'espère que vous avez de bonnes nouvelles de tous les vôtres. » — On voit la scène d'ici, et mon ami, en se la rappelant, ne pouvait s'empêcher d'en rire encore.
Mon Dieu! tout cela, c'est une affaire de préjugés après tout; et on peut la discuter sans prendre feu et flammes pour ou contre- Les verges développent bien le courage stoïque ^ mais le sport n'a-t-il pas, lui aussi, le mêin effet? Il faut bien se rendre compte que le jeunes Anglais n'en restent pas à cette biea-~ faisante et délicieuse fatigue que goûtent le^ dilettanti du sport; ils ont des entraînements pénibles, des souffrances réelles à endurer^ des dangers même à affronter avec insouciance et sang-froid; c'est uu concours d'énergie et un concours de tous les instants : il n'y a rien qui trempe les âmes plus fortement. Voilà pourquoi les châtiments corporels n'ont pas une aussi grande portée qu'on veut bien le dire.
J'ajouterai qu'ils sont à présent devenus beaucoup plus rares. Dans les grandes écoles personne ne s'en plaint; c'est du sein des classes moyennes que commence à monter
une clameur de protestation inspirée par le sentiment de la « dignité humaine ». Pauvre dignité humaine, on lui en fait avaler de si raides qu'elle serait mal venue à se plaindre d'un usage qui ne l'entache en rien. Quoiqu'il en soit, pour répondre à ce sentiment, beaucoup deprivate masters ajoutent à leurs prospectus : « No corporal punishment; Pas de punitions corporelles. »
Soit ! pourvu que Ton n'en vienne pas à l'inepte pensum !... Dans certaines écoles congréganistes, on a remplacé le traditionnel moyen de répression par des férules, des coups assez violents donnés sur les doigts ou le dos de la main; cela est plus commode pour le bourreau, mais l'invention est malencontreuse. Si l'on se décide à frapper, ce ne sont pas les mains, toujours faciles à estropier, qu'il faut choisir... je n'insiste pas.
M. Taine, dans ses remarquables Notes sur l Angleterre, a fait un tableau très sombre de la vie de collège... Je crois qu'il s'en est rapporté à des publications déjà anciennes dans lesquelles le « fagging » jouait un grand rôle
15# LÉQCCAT10N EX ANGLETERRE
parce qu'on voulait le faire dispa rahr*. Les écrivains, dans ce but, réunissaient pwr noircir cette institution tous les abus qui avaient p« 5e produire çà et là. Tom Brown a été berne dans une couverture et rôti le long du feu jusqu'à se trouver mal, parce qu'il ne voulait pas céder à un grand son billet de loterie... c'était une lâcheté! Hais je croisqu'il est difficile d'en conclure qu'on rôtit tou les petits enfants qui ne veulent pas céder leu billets de loterie. Jamais, en tout cas, parei faut ne se produirait aujourd'hui. J'ai déjà di quel brillant succès a couronné les efforts ten — dant à supprimer les brimades; on est parvenu* à les faire presque complètement disparaître -, et cela sans entamer en rien cette hiérarchi scolaire qui est la pierre angulaire de toa l'édifice, parce qu'elle seule rend possible Tusage de la liberté et la pratique du sport.
Dans nos lycées, les censeurs, les proviseurs * les préfets des études, les surveillants surto»^ forment une véritable armée et pourtant L^ vie des élèves est bien simplifiée par sa monc^ tonie même; ici, tout marche avec quelqu^^ s maîtres qui professent et dirigent à la foi^^*
Pourquoi? — Parce que les prœpostors sont leurs auxiliaires et les plus puissants auxiliaires que Ton puisse trouver.
Les élèves d'un collège anglais sont divisés en somme en trois catégories : ceux qui obéissent; ceux qui sont indépendants; et ceux qui commandent. Sont indépendants les Fifth Form (classe intermédiaire); mais ils se rangent de préférence du côté du pouvoir qu'ils exerceront à leur tour Tannée suivante. Quant à ceux qui commandent, l'important est qu'ils reçoivent directement l'impulsion des maîtres. Quand Arnold arriva à Rugby, il trouva justement que les grands étaient laissés à euxmêmes, que personne ne prenait soin de les
inspirer, de les guider il en résultait une
tyrannie maintenue trop souvent par la terreur. Arnold commença — et tous suivirent ensuite son exemple — à faire des grands ses lieutenants. Traités en hommes, intéressés au bon ordre, fiers de leur mission, ceux-ci répondirent merveilleusement à ce qu'on leur demanda. Leur commandement est peut-être parfois un peu brusque de forme, mais il est réfléchi et extraordinairement raisonnable.
Voilà ce que M. Taine ne dit pas ; il est vrai que nous sommes en 1888 et non en 4869, époque à laquelle, si je ne me trompe, il écrivit son livre. — Il n'y a pas que les prœposton qui exercent le pouvoir; dans chaque boarding house, il y a un cricket-cap tain, ua foot-ball-captain> un House-captain (celui-ci nommé non d'après ses capacités athlétiques mais d'après son travail et ses succès)... autan de « fonctionnaires » qui contribuent à 1 police générale.
Ceux qui obéissent, c'est la masse des classe* inférieures et, d'une façon plus particulière, le^ « fags » désignés à tour de rôle. Le faggincf en effet n'a pas complètement disparu. Je sais même encore quelques établissements où les fags vont chercher le déjeuner des grands à la cuisine et faire griller leurs tartines — et quelques professeurs qui trouvent cela tout naturel et souhaitent que ce vestige d'un vieil usage ne disparaisse pas à son tour. Quant aux élèves, ils se montrent fiers d'être gouvernés par les aînés d'entre eux; il en était ainsi même alors que le fagging était un vrai esclavage dans l'exercice duquel les malheu-
reux recueillaient un grand nombre de taloches au passage. L'autorité des prœpostors reste donc franchement populaire; d'autre part, elle est une nécessité : il importe seulement qu'elle achève de se dégager de tout service domestique.
L'étude des langues vivantes est fort à la mode en Angleterre actuellement; mais personne ne la prône plus que M. Haysman, inventeur d'un « Système International » qui n'est pas sans mérite. Il est vrai que ce système a surtout pour objet d'améliorer l'éducation commerciale, mais ce n'est pas une raison pour le passer sous silence. Il est basé sur ce principe qu'il est fort difficile d'apprendre à fond une langue étrangère hors du pays où cette langue est parlée, à moins qu'on n'y sacrifie beaucoup de temps et qu'on ne donne à cette étude le pas sur toutes les autres. Voilà pourquoi M. Haysman, qui a établi à Londres un collège où les études commerciales sont très développées, se charge de faire passer la mer à ses élèves afin que, pendant quelques mois, chaque année, ils puissent résider, soit en Aile-
magne, soit en France. C'est une éducation à roulement continu; les parents n'ont à s'occuper de rien; grâce à un arrangement qu'il a conclu avec les directeurs des « meilleures maisons d'éducation » de Boulogne, Amiens, Paris, Bonn et Hanovre, M. Haysman conduira leurs enfants dans la ville qu'il leur plaira d'indiquer et les y laissera le temps voulu ; les mesures sont prises pour que les élèves pendant le temps de leur séjour à l'étranger puissent continuer à suivre les cours commencés en Angleterre.
La théorie n est pas mauvaise assurément; sans parler de la justesse du principe sur lequel elle est basée, il est certain qu'à un âge où l'intelligence est si apte à recevoir des impressions et la mémoire à les fixer, ce séjour à l'étranger peut avoir de bons résultats; on chasse de la sorte bien des préjugés avant qu'ils se développent et l'on ôte aux idées îi venir beaucoup d'étroitesse. On peut ajouter que cette éducation internationale semble convenir à une époque où la vapeur et l'électricité ont tellement rapproché les distances que l'homme ne peut plus pour ainsi
dire se renfermer dans les frontières de son pays.
Dans la pratique malheureusement, il est arrivé que les élèves de M. Haysman, transportés par groupes dans un monde scolaire dont les idées et les habitudes heurtaient les leurs, se sont constamment tenus à l'écart de leurs condisciples momentanés et n'ont pas fait par conséquent tous les progrès désirables. Quant aux collèges qui les reçoivent en France e *en Allemagne, ils sont bien loin d'être les ailleurs. Ces restrictions faites, l'idée de "• Haysman n'en reste pas moins originale et est appelée sans doute à être appliquée P***s tard dans des conditions plus favora-
ïl est généralement admis en France que
éducation anglaise est encore basée exclusi-
^ment sur l'enseignement religieux. Ceux
^Xai pensent ainsi sont à tout le moins très en
**^tard, si même ils ne sont pas complètement
^ans le faux : car la religion protestante est
ï*eu faite pour servir de base à une éducation
Quelconque; je veux dire quelques mots du
rôle qu'elle joue actuellement dans les collèges anglais.
Ces collèges ont presque tous à leur tête un clergyman et la plupart des maîtres qui l'assistent appartiennent aussi au clergé. D'autre part, beaucoup poursuivent encore le même j idéal qu'Arnold : faire des « Christian gentlemen » . Mais quels moyens ont-ils en leur pouvoir pour atteindre ce but, autres que la persuasion et l'exemple? — Est-ce que les élèves se confessent? Est-ce qu'il entre dans l'esprit du protestantisme de faire précéder tous les exercices, classes, études, etc., par des invocations et des oraisons? avant te repas, oui : mais ce n'est qu'une courte phrase escamotée dans un déploiement de serviette. En somme, la journée scolaire s'écoule presque sans pratiques religieuses d'aucune sorte. L'enseignement théologique n'est donné que le dimanche : à la chapelle, ce jour-là, il y a le service et un sermon pendant lequel on. n'exige qu'une tenue respectueuse. Et si l eS parents expriment le désir que leur enfant & y assiste pas, on l'en exemptera sans se croi re pour cela obligé de le renvoyer. Quel est 1 e
collège catholique où un élève serait dispensé des offices? Il n'y en a pas et, dans un certain sens, il ne peut y en avoir. Ici le culte a une élasticité qui s'accommode des attitudes les plus diverses. Qu'un enfant dise hautement dans l'école qu'il est athée, on le priera de s'en aller : les Anglais ont encore ce bon sens de regarder un athée ou celui qui se dit tel comme une bête malfaisante; mais à part cela, il est bien libre d'ajouter quelque chose au credo qu'on lui a appris ou d'en retrancher des arlicles. — H y a, dans le rite de l'Église d'Angleterre, une communion qui diffère essentiellement de la communion des catholiques :
cet acte n'a rien de forcé : on voit, dans la vie d'Arnold, combien il était pénétré de joie quand il avait amené quelqu'un de ses boys à 'accomplir; mais comment les avait-il concis? Par son exemple, par sa parole et son ei *seignement du dimanche, cela est vrai, Ce pendant leur demande n'en était pas moins s Pontanée, réfléchie : nul règlement, je dirai Presque nulle pression de l'opinion, ne les Paient obligés à la formuler.
« L'enseignement religieux dans mon école,
dit un head master, est donné le dimanche conformément aux principes de l'Église d'Angleterre; mais je m'efforce surtout (il ne se reconnaît que le droit de s'efforcer) d'amener les enfants à mettre la religion en pratique. Dans toutes les occasions, je les encouragea agir par honneur et par devoir et non pas par crainte d'une punition. Je ne perds pas l'occasion de déposer dans leur esprit le germe des aspirations nobles et généreuses, le culte de la vérité et de la droiture, l'amour de la lutte contre soi-même et le sentiment de la fraternité des hommes entre eux : et je veux faire en sorte qu'ils puissent trouver en moi un ami plutôt qu'un maître. » (Grosvenor school, Twickenham.) — Voilà bien en effet le but moral de l'éducation anglaise; mais est-ce un but religieux? oui, si l'on entend par reli~ gion la croyance en Dieu et l'obligation, reconnue de faire le bien ici bas; non, si Irréligion veut dire culte, société, ensemble de dogmes. Si c'est là ce qu'on entend par un^ éducation exclusivement basée sur renseigna"" ment religieux, je ne sais pas quelle autr^ éducation on pourrait adopter sans tombe*"
dans l'athéisme et l'immoralité. J'estime, au contraire, que dans les collèges anglais il y a un minimum de pratiques religieuses.
La libre pensée ayant fait depuis quelques années des progrès, il s'est formé un petit noyau d'hommes qui tendent à chasser Dieu de l'école; mais ils n'ont pu arriver à conquérir que quelques « cramming » où leur cynisme a tellement révolté l'opinion qu'actuellement dans les private schools une réaction en sens inverse se produit. Dans un de °es « cramming » un père, laissant son fils, disait au directeur : « J'ai confiance que vous * e ferez réussir à l'examen : mais je vous Commande aussi son âme. — His soûl? k ,r ! répondit le grossier personnage : I dont ^ n ow that he has a soûl or not : I'il try to 8e **d his body to India ; that s'all I can say f . » ^ On comprend que de telles paroles aient s °Ulevé l'indignation publique et fait échouer es efforts des libres penseurs. Quant a.uxpublic e ^00&, ces turpitudes ne les atteignent pas
g*. ^ « « Son âme, monsieur? Je ne sais pas s'il a une âme ou y** n'en a pas. Je tâcherai d'envoyer son corps dans l'Inde. °ilà tout ce que je puis vous promettre. »
et ne les atteindront pas d'ici à bien longtc Précisément parce que la religion n'y es imposée en tant que culte, nul ne song reprocher à ceux qui les dirigent de l'( gner à leurs élèves.
Ce qui est plus difficile encore à analyse l'éducation religieuse, c'est l'éducation pi tique, parce qu'elle est encore moins rente. En Angleterre, le patriotisme s puissance extraordinaire, mais il est < nature toute spéciale. Pour nous, França forme sous laquelle nous nous le représeï le plus aisément, parce que c'est aussi cette forme que nous avons eu le plus soi l'occasion de l'exercer, c'est le sacrifice vie sur le champ de bataille. Or j'ai en!
plusieurs fois des Anglais manifester égard des sentiments très peu chauvins, choque tout d'abord et il faut du temps se convaincre que chez ce peuple, qui a coi une partie du monde non par les armes, par le travail, l'amour du pays ne peut re la même forme que chez nous. Quant à qu'il n'existe pas> c'est oublier l'orgueil
tannique qui tourne tout autour du globe, c'est oublier la communauté d'idées et de sentiments qui réunit comme par un fil invisible tous les Anglais semés à sa surface, c'est oublier la récente manifestation du Jubilé si imposante par son caractère d'unanimité, c'est oublier e ûfin toutes les fortunes particulières qui ont ^é dépensées pour donner à l'Angleterre le P r emier rang même dans des choses en appâtée futiles ; et surtout l'initiative privée av ec ses innombrables fondations de tous ? e Hres, les corps de volontaires qu'elle a orga- U1 sés et la flotte qu'elle avait même tenté d'armer.
Ce patriotisme-là, on ne l'enseigne pas au
collège ; il semble inné chez tout Anglais avec
la fierté un peu dédaigneuse de sa race ; et il
est contenu tout entier dans un chant qui est
une véritable profession de foi nationale et
que l'on entonne en toute circonstance dès
qu'il y a le moindre prétexte de rendre un
hommage, même indirect, à l'Angleterre. Je
renonce à compter combien de fois je l'ai
entendu, ce God Save the Queen; mais en
deux circonstances il m'a permis de me rendre
compte de la profondeur du patriotisme anglais. C'était d'abord dans le salon d'un château :
quelqu'un jouait du piano; dans l'embrasure d'une fenêtre, assis sur une haute banquette un petit garçon de onze ans — le fils de h maison — lisait dans un grand livre, lequel 1< captivait à tel point qu'il ne m'avait pas entend i
entrer Après beaucoup de morceaux plu
ou moins harmonieux, qui se succédaient le uns aux autres presque sans interruption, 1< piano fit entendre l'hymne national. Le peti Anglais en était évidemment à un passage pal
* pitant : il ne leva pas les yeux, mais glissa d< la banquette et se tint debout, respectueuse ment. Quand le dernier accord eut retenti, i se rehissa sur son siège, toujours sans regar der autour de lui.
La seconde fois, le cadre était plus imposant c'était dans cette merveilleuse grotte de Fin gai dans laquelle les flots de l'Océan exécuten sur les piliers de basalte les concerts étrange que Mendelssohn a cherché à rendre. Les tou ris tes, débarqués non sans peine sur l'îlot soli
> taire et couvert d'écume, avaient pénétré dan 1k grotte en suivant une rampe de fer scellé
dans le roc : et là ils se tenaient muets d'admiration.... Bientôt les voix cherchèrent à réveiller les échos endormis dans les sombres recoins, puis une chanson écossaise s'envola vers la , voûte, gaiement attaquée par quatre jeunes
gens Le moment de s'en aller était venu :
les chanteurs improvisés ôtèrent leurs chapeaux et, aussi solennels que s'ils récitaient u & psaume, entonnèrent le God Save the Queen. — Jamais le chant royal ne m'avait P&ru si beau qu'à travers les bruits multiples " e l'air et des eaux, en ce lieu empreint d'une
81 grande majesté, et exécuté par des artistes plus que médiocres, mais qui incarnaient si tien Pâme de leur patrie!