‹ L'éducation en Angleterre: collèges et universitésChapitre 2 sur 24 · THIS BOOK IS DEDICATED BY HIS GRATEFUL YOUNG FRIEND · texte numérisé non relu

THIS BOOK IS DEDICATED BY HIS GRATEFUL YOUNG FRIEND

Ce n'est pas un traité d'éducation que je vous présente, lecteur : ce sont des impressions de voyage à travers les collèges anglais.

Il y a longtemps que je vous entends vous plaindre de la situation qui est faite aux enfants français. On leur a enlevé, dites-vous, jusqu'au privilège d'être des enfants.

On les bourre de connaissances.

On en fait des dictionnaires vivants.

On les surmène; c'est le terme consacré.

Et à force d'engraisser leur intelligence comme on engraisse les volailles, on affaiblit leurs forces physiques et on tue leur énergie morale. Voilà ce dont vous vous lamentez; vous avez cent fois raison. Par malheur il y a sainte Routine, protectrice de l'Université, et saint Parchemin, patron du royaume de France,

qui rendent inutiles vos jérémiades. Vous êtes sous leur joug; que deviendraient vos fils, mon Dieu, s'ils n'avaient pas ce diplôme indispensable à tout Français qui se respecte et si vous ne pouviez , vers la fin de leurs études, leur présenter le menu de leur avenir en leur disant, comme un maître d'hôtel qui offre des potages : « Armée ou magistrature? -r- Diplojnatie ou administration? » Et supposez que l'un d'eux, plus hardi, vienne vous dire : « Je me ferai une carrière, » Quelle inquiétude ce mot n'éveillera-t-il pas en vous? Vous, n'y croyez pas aux carrières qu'on se fait à soimême, parce que vous songez à ces premières bouffées d'air pur qui grisent le collégien rendu à la liberté, et vous êtes pressé de faire passer le vôtre d'un harnais dans un autre.

Verba volant. C'est avec des faits et non avec des paroles qu'il faut lapider sainte Routine et saint Parchemin : voilà pourquoi en me promenant en Angleterre j'ai recueilli le plus de faits possible, visitant les principales maisons d'éducation et interrogeant un grand nombre de professeurs et d'élèves, delà s'appelle, si je ne me trompe, procéder par obser-

vation, et c'est ainsi que Ton acquiert cette certitude, pour ainsi dire matérielle, dont l'illustre Le Play a démontré la supériorité sur celle qui résulte de raisonnements à priori

et de théories préconçues.

Jetez un coup d'œil sur ces notes •: vous y verrez que, dans un pays aussi chrétien et civilisé que le nôtre, on élève les enfants par des procédés -diamétralement opposés à ceux que nous employons, ce qui prouve, à tout le moins, qu'il existe des chemins différents pour atteindre au même but. Cette éducation est libre, comme il convient à une nation émancipée; elle ne produit pas le déclasser ment, la plaie de. notre pays et la cause de bien des révolutions; elle pèche sans dçute par d'autres. côtés, la perfection n'étant pas de ce monde; mais de tels avantages méritent qu'on s'y arrête. Et puis, il ne faut pas se fier aux apparences. En cette matière plus qu'en toute 1 autre, les Anglais, chez lesquels l'esprit de tradition et l'esprit de nouveauté se trouvent à tel point mélangés, ont greffé le présent sur le passé et derrière les façades vénérables religieusement conservées ont bâti selon les

exigences modernes; leurs collèges sont gothiques d'architecture; un peu gothique aussi est leur enseignement, mais point du tout leur éducation.

Voilà, lecteur, ce que j'entreprends de vous prouver; j'y réussirai ou je n'y réussirai pas. Mais, de grâce, ne commencez pas par me jeter à la tête ce mot d' « anglomane » qui sert, de bouclier à tous les partis pris. On dirait vraiment qu'il est impossible d'apprécier quoi que ce soit de l'autre côté de la Manche sans avoir l'esprit faussé ou l'œil de travers. Eh bien, c'est convenu! Nous les détestons et ils nous détestent. Mais, je vous en prie, laissons l'Irlande et la loi de Malthus tranquilles, ainsi que ces clichés innombrables dont les anglophobes font collection.

Il est toujours utile d'étudier le voisin, fût-ce un adversaire, car on peut, en l'imitant dans ce qu'il a de bon, le corriger et faire encore mieux que lui. Les moins prévenus, s'ils ne me traitent pas d'anglomane, vont au moins me dire : « A quoi bon les étudier? Nous n'en pouvons tirer aucun profit.... les caractères sont trop différents. » Mauvaise

excuse! L'éducation est avant tout l'art de faire des hommes. Est-ce que les hommes ne sont pas partout les mêmes! Est-ce qu'ils n'ont pas tous un corps qu'il faut fortifier et un caractère qu'il faut former?

Ce que j'admire aussi, il est vrai, chez nos voisins, c'est qu'ils sont restés fidèles à leurs traditions, qu'ils les comprennent et en préparent le respect dans les générations futures. Il peut arriver au contraire que, trompé, égaré, obéissant aveuglément à quelque courant d'idées fausses, un peuple méconnaisse sa nature, sa destinée, ses instincts, ses besoins et qu'il élève ses fils dans une voie contraire à leur caractère et aux qualités de leur race. Je crois que c'est assez le cas pour nous et que l'éducation française n'est pas l'art de faire des Français; en tout cas, ce n'est pas l'art de faire des hommes, car les hommes ne se composent pas seulement d'une intelligence, et nous agissons comme si tel était le cas.

Les Anglais ont évité cet écueil.

Instruire n'est pas élever. « Entre l'instruction, qui donne des connaissances, pourvoit l'esprit et fait des savants, et l'éducation, qui

8 v L'ÉDUCATION EN ANGLETERRE

développe les facultés, élève l'âme et fait des hommes, il y a une différence profonde. » — Cela pourrait passer pour une vérité de La Palisse, si de nos jours en France une déplorable confusion ne s'était établie entre ces deux notions. On a pu le dire hier, on peut encore mieux le répéter aujourd'hui : l'instruction est tout; l'éducation, rien.

Les lignes que je viens de rappeler ont été écrites par Mgr Dupanloup. Guizot, qui n'a pas moins de droits à une citation quand il s'agit d'éducation, a dit quelque part : « Il n'y a pas de liberté pour les enfants, s'ils ne sont pas un peu seuls et livrés h eux-mêmes. » Montaigne a donné ce précepte : « Pour leur roidir l'âme, il faut leur durcir les muscles. » Et Jean-Jacques Rousseau, cet axiome : « Plus le corps est faible, plus il commande; plus il est fort, plus il obéit. »

Ces quatre extraits de quatre auteurs français m'ont paru résumer à merveille, d'une façon claire et complète, l'esprit de l'éducation anglaise.

Lecteur, j'ai fait presque une préface, et je m'en excuse.... Mais c'est votre faute.

.... Et, pour me faire pardonner, je vais en faire une seconde. Les établissements dont il me faut parler tout d'abord sont en effet les préfaces des collèges : une sorte de transition assez habilement ménagée, qui permet à Tentant de pénétrer petit à petit dans le monde scolaire, de s'y habituer progressivement.

Il est assez particulier, ce monde scolaire anglais, bizarre même par certains côtés : les traditions y sont maintenues avec un soin jaloux, de sorte que les réformateurs, s'ils n'agissent pas avec le plus grand tact, courent risque de se rendre fort impopulaires ; la hiérarchie y a une puissance considérable; en un mot, c'est une vraie société avec son organisation spéciale, ses coutumes, ses lois

et aussi ses préjugés. Ils s'en rendent bien compte, les jeunes citoyens, comme le prouvent ces fières déclarations faites par l'un d'eux dans la Revue de son collège (Rugby Magaziné) : « Nous formons un véritable corps social, une société au sein de laquelle nous avons, non pas seulement à apprendre, mais à agir et à vivre, — et à agir et à vivre non pas seulement en enfants , mais en enfants qui seront des hommes. » Le jeune auteur faisait un peu la roue en décernant à ses camarades ce brevet d'importance, mais au bout du compte il rendait bien la pensée de tous, maîtres et élèves. On conçoit que l'enfant, transporté soudain dans un pareil milieu, s'y trouve singulièrement dépaysé et exposé à perdre pied avant de savoir nager : de là, la nécessité d'une transition.

Les Anglais ne sont jamais très pressés de se séparer de leurs enfants. D'abord ils n'y trouvent aucun avantage pécuniaire, parce que le plus souvent ils en ont beaucoup et très rapprochés d'âge, ce qui facilite et simplifie l'enseignement : les leçons collectives sont toujours moins dispendieuses que les leçons

particulières ; d'autre part, dans les collèges, le prix de la pension est élevé ; donc pas d'économie k réaliser de ce côté-là. Ce point de vue a son importance, même quand il s'agit des classes aisées. Tel jeune ménage appelé à avoir une belle fortune peut se trouver à un certain moment dans cette position où, sans être absolument gêné, on regarde à la dépense. Cela tient à l'organisation de la société anglaise, où les femmes se marient le plus souvent sans dot et où les parts d'héritage ne sont pas taillées sous l'œil de la loi, régulièrement, comme des parts de gâteau.

Il ne manque pas de par le monde de gens qui .considèrent le collège comme le lieu normal où doivent s'écouler l'enfance et l'adolescence; ceux-là estiment que le plus tôt on quitte sa famille, le mieux cela vaut. L'opinion publique, en Angleterre, ne s'est pas laissé entraîner à des vues aussi étrangement paradoxales. Comment penser que votre société est celle qui convient le moins à vos fils et quel triste compliment vous vous faites à vousmême en pensant de la sorte? Bien au contraire, les Anglais, dont beaucoup regardent

leurs collèges comme des pis-aller (que penseraient-ils des nôtres?), voudraient prolonger le plus possible cette période pendant laquelle parents et enfants sont réunis au même foyer; c'est alors que les liens de famille se forment avec une telle force qu'ils peuvent ensuite traverser toute l'existence. Ceux qu'ils ont unis se dissémineront sur toutes les routes, pour ne se retrouver qu'à de rares intervalles ; mais ils emporteront au fond de^ leur mémoire l'image profondément gravée du « hbme ». — Ne remarque-t-on pas souvent l'apparent contraste qu'il y a entre ce « sweet home », dont le nom revient toujours sur les lèvres britanniques, et ces vies lointaines, nomades, indépendantes au dernier degré, qui semblent devoir convenir à des gens sans patrie, sans clocher, sans famille?

Les parents ont donc le désir que la période passée par leurs fils dans le « home » soit assez longue et assez importante pour fixer leurs souvenirs ; et quand ils se décident h se séparer d'eux, c'est avec la condition que trois fois par an, à Noël, à Pâques et en été, on se retrouvera au grand complet pour un bon

«out de temps, jusqu'à ce que le moment soit Venu pour chacun de suivre sa destinée et d'entrer dans la vie active.

« J'élèverai mon fils à l'anglaise, disait une jeune mère qui venait d'avoir son premier bébé; c'est très simple : il faut un tub et beaucoup d'eau. » — Je reconnais bien que ces conditions-là sont nécessaires, mais elles ne sont pas uniques; ce qui donnerait à penser qu'on ne se lave qu'en Angleterre.

Là-bas, dès la plus tendre enfance, les garçons s'adonnent aux charmes du plein air et les leçons ne viennent pas les troubler trop vite. Mais, si l'on se préoccupe moins d'orner leur esprit et de mettre leur intelligence en mouvement de bonne heure, on pense qu'il n'est jamais trop tôt pour commencer à former leur caractère, à développer leur énergie. A peine commence-t-il à courir seul que le petit Anglais sait déjà qu'il est un homme, et que les pleurs permis à sa sœur sont honteux pour lui. « Be a man : Sois un homme », lui répète-t-on toute la journée. J'ai VU plusieurs fois des garçons qui n'apprenaient pas encore à lire a!voir déjà assez de puissance

sur eux-mêmes pour refouler leurs larmes, quand ils s'étaient fait mal en tombant.... Et notez que cette première éducation n'a rien de Spartiate; les inepties de feu Lycurgue ne sont nullement renouvelées. Les mères sont très tendres pour leurs enfants, les pères, indulgents, et le régime de la nursery n'a rien de rude; on n'y néglige ni les soins ni les attentions délicates. On cherche donc moins à les endurcir à la souffrance elle-même qu'à les empêcher de la trahir par des signes extérieurs.... la distinction est subtile. Je voudrais mieux l'exposer, car elle est très réelle.

Le résultat se manifeste dans les jeux : les garçons ne font point de pâtés dans le sable ; ils se roulent dans l'herbe, enjambent les barrières, sautent les fossés et les ruisseaux et grimpent aux arbres. Leur audace est proverbiale. Qui ne connaît le charmant tableau dans lequel M. Taine 1 a représenté un bambin monté sur son poney, qui, passant dans une prairie, près d'un taureau h l'œil méchant,

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