‹ L'éducation fondée sur la scienceChapitre 2 sur 30 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

En me demandant, mon cher Laisant, une préface pour là belle étude que vous allez faire éditer, et qui est la réunion de vos conférences sur l'enseignement et l'éducation, vous me faites un grand honneur, mais vous me mettez dans un embarras non moins grand.

Je ne sais que deux moyens de préfacer un livre :

Ou bien fournir en faveur des idées de l'auteur certains arguments nouveaux qui lui ont échappé et qui fortifient sa thèse ;

Ou bien élever certaines critiques soit sur la forme sous laquelle les idées sont présentées, soit sur les idées elles-mêmes.

Et voilà où se présente pour moi la difficulté. Vous avez si bien et si complètement analysé la question, vous l'avez exposée avec tant de lucidité, que vous ne m'avez pas laissé le moindre argument à glaner. Vous avez tout dit.

D'autre part j'ai eu beau éplucher votre travail, y chercher la petite bête, je ne suis pas parvenu à y découvrir la moindre lacune et à pouvoir formuler la plus petite critique.

En lisant vos conférences, j'avais espéré presque jusqu'à la fin pouvoir me rabattre sur la pratique et

IV l'éducation fondée sur la. science

vous présenter quelques objections à ce point de vue. Mais vous m'avez prévenu en indiquant vous-même les impossibilités auxquelles se heurte votre système dans notre état social actuel ; et là encore je n'ai qu'à opiner du bonnet.

Je vais cependant m'eflbrcer sur ce terrain restreint de vous soumettre quelques remarques — de mince importance, je me hâte de le reconnaître.

Vous voudriez supprimer, de l'enseignement primaire tout au moins, notre méthode didactique pour la remplacer par ce qu'on a appelé des leçons de choses.

Le genre humain pour s'élever à son niveau actuel — encore bien bas par rapport à ce que l'avenir semble lui promettre, s'il n'est pas arrêté dans sa carrière par un accident, — a procédé du simple au compliqué. Il a commencé par voir des faits. Plus tard^eulement il a constaté que certains de ces faits se succèdent selon une relation constante, et de la notion de phénomène il s'est élevé à celle de loi.

Les maîtres de notre époque ont pensé qu'ils simplifieraient considérablement les choses en faisant parcourir aux jeunes intelligences un chemin inverse de celui qu'a parcouru notre espèce. Us exposent d'abord les lois comme autant de dogmes, et en déduisent ensuite les faits comme autant de conséquences naturelles. Ils substituent, en un mot, la déduction à l'induction.

Cette méthode ne rencontre pas en vous un adversaire lorsqu'il s'agit de l'enseignement supérieur. Vous admettez naturellement qu'à un certain moment de révolution individuelle, il devient utile, indispensable même, de réaUser un travail de synthèse. Il faut alors aborder les théories et montrer comment, rendant compte des phénomènes connus, elles servent

PRÉFACB

de fils conducteurs pour nous en faire découvrir de nouveaux.

Mais vous jugez utile que l'esprit de Tenfant soit déjà familiarisé avec les phénomènes élémentaires lorsqu'il commence l'étude des lois, des systèmes, des hypothèses, qui permettent de coordonner les faits et de se représenter l'univers comme un tout harmonique.

Au point de vue de notre langue natale, nous apprenons à parler avant d'apprendre la grammaire. Vous voulez qu'il en soit de même pour l'étude des sciences et des lettres.

Il serait superflu devons approuver ; des assertions de cette nature se passent de démonstration, elles sont évidentes par elles-mêmes.

Que llnsti tuteur, en matière de botanique, commence par parler à ses élèves des sépales, des pétales, des étamines, du pistil ; qu'il leur expose ensuite les caractères généraux de chaque famille de plantes pour arriver à la détermination méthodique des espèces, mais sans leur avoir jamais montré les végétaux dont il les entretiendra, il est incontestable que ce travail, réduit pour eux à un efibrt de simple mémoire, sera fastidieux. Il les éloignera d'une science qui aurait pu devenir fort attrayante si elle avait été présentée autrement.

Qu'on place, au contraire, l'enfant dans un jardin ou dans un champ, en présence des fleurs et des fruits. Il questionnera sans nul doute, car il est naturellement a vide, de connaissances; il demandera : quel est cet arbre ? quelle est cette plante ? il en retiendra d'autant plus aisément les noms et les caractères extérieurs qu'on ne l'aura pas obligé à les retenir ; et plus tard, lorsque, à l'université, on lui enseignera, avec Tanatomie et la physiologie végétales, la classi-

VI l'éducation fondée sur la science

ficatlon des végétaux en ordres, classes, familles, genres et espèces, la lumière se fera en lui sans difficulté. Il arrivera pour son cerveau ce qui arrive pour nous lorsque au théâtre le rideau se lève et nous permet d'apercevoir la scène. Il saura pour ne plus oublier et, selon ses aptitudes, pour devenir chercheur et producteur à son tour.

Toute la question se résume, vous l'avez admirablement vu et supérieurement expliqué, à rendre le travail de l'esprit attrayant, au lieu de lui donner un caractère rebutant par la façon dont on présente les choses.

Je me rappelle qu'étant jeune, à l'âge de douze ou treize ans, je fus mis par hasard en possession d'un livre élémentaire de chimie de Girardin. Il y a de cela au moins cinquante-cinq ans, et je n'ai jamais retrouvé ce volume qui est épuisé et que personne — Je me demande pourquoi — n'a songé à rééditer.

Rien dans cet ouvrage qui fût de nature à fatiguer l'esprit d'un commençant. Pas un chiffre I pas une formule ! mais une exposition de faits admirablement groupés pour passionner un jeune esprit. Après avoir lu ce livre, on veut voir les expériences, et après les avoir vues on est avide d'aller plus loin, de creuser plus avant le problème. La loi des proportions définies, la loi des proportions multiples, les équivalents, la théorie atomique elle-même deviennent alors intéressantes. C'est au moins ce qui s'est produit pour moi. Le livre de Girardin a déterminé ma vocation, et c'est là, mon cher Laisant, une preuve expérimentale de Texcellence de vos vues.

Seulement — et voilà ce qui rend les transitions toujours si difficiles — nos cerveaux ont été façonnés d'une manière telle que nous sommes portés par l'habitude à employer dans renseignement la méthode opposée à celle que la raison nous indique, je ne

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