L'éducation
I. Tout système île pédagogie est un fragment d'an système de philosophie. — II. La science et la philosophie. — Ht. Classification des sciences. — IV. Théorie de l'évolution. — Y. Le progrès et ses lois les plus générales. — VI. Le progrès dans l'humanité. — VII. Lui d'association et loi d'hérédité. — VIII. La morale et la religion,
L'ouvrage de M. II. Spencer sur l'éducation, traduit dans toutes les langues, es! devenu populaire dans toute l'Europe. En donner une traduction nouvelle bous forme d'édition classique destinée aux instituteurs, aux maîtres et aux élèves des écoles normales primaires, c'est apporter une pierre de plus au magnifique édifice de renseignement populaire que la France construit eu ce moment. Il n'était pas nécessaire de le commencer longuement : assumer la tache de le traduire et de le répandre, c'est assez montrer qu'on en approuve entièrement les doctrines. Un de ses principaux mérites, c'est précisément la netteté du style, une exposition rapide et claire, une licureuse concision qui n'empêche pas l'auteur de revenir plusieurs fois sur les théories essentielles, d'insister, d'appuyer et défaire pénétrer, par une logique insinuant.' et obstinée, ses vues favorites dans l'esprit du lecteur2. Fallait-il intervenir indiscrète"
1. Ou ne trouvera pas toi on abrégé complet de le philosophie de M. H. Spencer : il a fallu M borner aux théories strictement nécessaires a l'intelligence de ee livre et qui sont comme les prémisses de ses conclusions. Si l'on vtmi entrer plus avant dans cette vaste encyclopédie philosophique,
il faudra lire principal >nt : 1" parmi les ouvrages de M. II. Spencer, les
Premiers Principe», les Principes de psychologie, les Bases de la morale éoolutionniste, Essais sur le Progrès [avec la remarquable préface du traducteur M. Burdeau . la Classification des sciences; 2° parmi les ouvrages consacrés en partie à l'exposition on à la critique de cette philosophie : M. F. Ravaisson. Rapport sur les Progris </<' la philosophie au dix-neuvième siècle; M. P. Janet, tes Causes finales; M. Th. Kibot, la Psychologie ang taise contemporaine; M. A. Fouillée, Critique des systèmes de morale con* temporains; M. Guyau, la Morale anglaise contemporaine; M. Carrau, Etude sur l'Evolution, etc., etc. — Les sommaires qui précèdent chacun
des chapitres mit été ajoutés par le traducteur, niais il a respecté scruputeusement les divisions indiquées dans le texte anglais par «les interligna on n'a ajoute que les numéros eu chiffres romains et les brefs résumés qui les
ac pagnenC
*J. Lès quatre chapitres qui forment cet ouvrage ont été d'abord publiés eu articles et séparément, le premier, dans la Revue de Westminster, en
m INTRODUCTION.
m. Mit et courir le risque d'altérer le caractère du livre? Nullement: néanmoins, des lecteurs instruits el fort compétenti plaignaient d*y rencontrer des obscurités qui les rebutaient. Cela se, comprend aisément : tout Bystèmi de pé la un
fragment d'un système de philosophie qui en donne la ciel l'explication. Pour comprendre son ouvi ir l'éducation, il
faut donc connaître non pas a fond sans doute, mais di grandes lignes, la philosophie de M. H. Spencer. En outre chaque philosophe a sa langue particulière, sa terminologie propre avec laquelle il est nécessaire dé se familiariser pour outrer un peu avant dans ses doctrines : supprimez cette connaissance générale du système philosophique et cette intelligence de la terminologie particulière de l'auteur, vous rencontrez à chaque page des énigmes indéchiffrables, aggravées encore pour un lecteur français par des habitudes d'esprit tout anglaises qui le choquent ou le déconcertent. Que fallait-il donc pour restituer à cet ouvrage tout son intérêt et toute son utilité? quelques sommaires qui indiquassent la suite des id' quelques notes pour éclaircir les difficultés de détail et surtout une introduction qui mît le lecteur au courant des principales théories de la doctrine de l'évolution. Telle est la tâche que nous avons entreprise : il n'était pas nécessaire d'analyser longuement un livre écrit avec une parfaite clarté, ni de discuter en détail des théories qu'on accepte presque sans aucune réserve, mais il fallait nécessairement faire connaître dans leur ensemble les théories philosophiques de l'auteur, car ce sont les racines d'où le tronc et les branches tirent leur sève vigoureuse. M. H. Spencer est un Aristote ou un Leibniz du dix-neuvième siècle : son savoir est immense, encyclopédique, et toutes les sciences ont pu s'emmagasiner dans cette tête puissante sans se heurter ni se combattre, parce qu'une idée dominante et directrice leur a imposé sa forte unité. Cette idée est Y évolution : le système de M. H. Spencer est Yévolutionnisme.
La Science et la Philosophie. — Tout d'abord se pose la question des droits légitimes et des rapports réciproques de la science et de la philosophie. Une science est un ensemble de connaissances reliées entre elles par les principes et par la méthode. Les sciences, on le sait, sont fort nombreuses, et leur nombre s'accroît encore chaque jour. Chacune d'elles n'est donc qu'un
avril 1849; le deuxième, dans la Revue de la Bretagne septentrionale, en mai 1854; et les deux autres, dans la Revue trimestrielle, en avril 185S et avril 1859. Ils furent publiés pour la première fois en volume en 1861 après révision et modifications.
JXTRODUCTION. vu
fragment de la connaissance totale des choses, et. à vrai dire, la science n'existe pas, il n'y a quedd sciences. Pourtant l'espril humain aspire à L'unité et il la cherche dans la Bcience aussi bien que dans l'art, car il sent d'instinct que aon seulement toutes les sciences se tiennent et s'entr'aident, niais encore qu'elles se pénètrent mutuellement et dérivent toutes d'une môme source, il n'y a qu'une science comme il n'y a qu'un monde ou qu'une nature : nous possédons une foule de vérités, parce que notre science est imparfaite et mutilée, mais celui qui connaîtrait parfaitement ne connaîtrait qu'une seule et môme vérité dans laquelle il venait toutes les autres. Nous Bommes loin de cet idéal : cependant la philosophie tend sans cesse à nous en l'approcher et devient ainsi intermédiaire et médiatrice entre l'idéal et la réalité. Pigurez-vous un vaste atelier de machines : on fabrique les pièces et les rouages en vingt endroits, mais on les assemble dans un atelier central d'où partent les ordres et où ils reviennent, pour ainsi dire, exécutés. Il en est ainsi pour une montre, pour une œuvre locomotive. Eh bien ! la môme loi règne aussi dans le domaine de la science : les sciences particulières sont ces pièces, ces rouages, ces poulies qui entreront dans la composition de la machine, mais qui, prises à part, ne sont pas encore une locomotive ou une montre. Eu un mot, la philosophie a pour tâche d'introduire dans le monde des sciences l'unité et l'harmonie : son œuvre propre est ['unification de la pensée. Les anciens la dé* finissaient volontiers la science des premières causes et des dernières fins. Mais ils avaient le tort de trop l'isoler des sciences qui tonnent en quelque sorte sa matière première, son point d'appui. Mlle ressemblait a la colombe dont parle Kant : cet air que je fends de mes ailes m'empêche et m'arrête, dit-elle, sans Bonger qu'il est son point d'appui et la vraie cause de sa course Légère et rapide; mettez-la dans le vide, elle tombe Lourdement, Il faut donc que la philosophie s'appuie sur la science, mais il n'est pas moins vrai de dire qu'elle dépasse la science de deux manières : en premier lieu, elle en comble les lacunes actuelles à l'aide de l'imagination enrichie des trésors de la science et disciplinée par ses méthodes; en Becond lieu, elle prolonge au delà dea réalités palpables et visibles les grandes lignes des constructions scientifiques, et, par là. donne à tout l'édifice son unité et, si je puis dire, son intelligibilité,
Classification des sciences. — Une entreprise philosophique par excellence, c'est de tenter une classilication des sciences. Aussi, sans remonter à l'antiquité, voyons-nous que les grands philosophes modernes ont abordé ce difficile problème et ont
vin INTRODUCTION.
épuisé les solutions qu'on en peul donner. Oei solutions, en effet, se ramènent à trois, ear, dans toute connaissance, on doit distinguer le sujet qui connaît et qui esl toujours L'esprit humain, V objet qui est connu e1 qui varie selon les différentes
sciences et la connaissance, elle-même qu'on pourrait définir la
relation intellectuelle du sujet connaissant et de l'objet connu. Bacon s'est placé au premier point de vue -. aussi rapportc-t-il toutes les sciences aux trois facultés primordiales qu'il reconnaît à l'esprit, les sciences philosophiques à la raison. sciences historiques (histoire politique et histoire naturelle) à la mémoire et les sciences poétiques à Y imagination. Plus | de nous, A. M. Ampère s'est placé au deuxième point de vue : il reconnaît d'abord deux grandes catégories de sciences, celles qui ont pour objet le monde des corps et qu'il appelle cosmologiques, et celles qui ont pour objet le monde des esprits et qu'il appelle noologiques. Il les divise les unes et les autres en quatre sciences du premier ordre, les premières en sciences mathématiques, physiques, naturelles et médicales, les secondes en sciences philosop'niques, dialegmatiques (littérature, langues, beaux-arts considérés comme l'expression et la révélation de l'esprit humain lui-même), historiques et sociales. 11 subdivise chacune des sciences du premier ordre eu quatre sciences du second ordre et pousse ainsi sa classification, d'ailleurs si ingénieuse et si savante, à une extrême subtilité. Aug. Comte et M. H. Spencer se sont placés au troisième point de vue, celui de la connaissance elle-même envisagée selon ses divers degrés d'abstraction. Aug. Comte1 croyait que les sciences s'impliquaient mutuellement et s'étaient développées historiquement dans l'ordre suivaut : mathématiques, mécanique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie. En d'autres termes, les mathématiques se suffiraient à ellesmêmes et se seraient perfectionnées les premières tandis que la biologie, par exemple, et surtout la sociologie exigeraient, pour se développer, le concours de toutes les autres sciences et ne pourraient fleurir qu'à une époque très avancée de la civilisation. Aussi voyons-nous que la biologie, sous son nom plus connu de physiologie, n'a fait de rapides progrès que de notre temps avec les Ch. Bell et surtout les Cl. Bernard; que la sociologie, ou science de l'organisme social, est née tout récem-
1. Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur de rappeler la division générale du développement historique de l'espèce humaine selon les positivistes : 1° période mi/thologiçue (on explique les phénomènes par des êtres réels agissant à la manière de l'homme, par exemple, Neptune pour la mer, Jupiter pour l'air, Junon pour les nuages, etc.) : 2° période métaphysique (on explique les phénomènes par des entités imaginaires, des êtres de raison, des abstractions réalisées, par exemple, la nature qui a horreur du vide, Y opium qui possède une vertu dormitice, les facultés de l'âme, etc.) ; 3° période positive (on ne reconnaît que les faits observés et les lois qui les régis?ent et qui ne sont elles-mènif? que des* faits généralisés .