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LA FEMME DE MÉNAGE

« Chère Louise, (( Nous voici déjà de grandes filles, ma sœur et moi, et sur le point de quitter le pensionnat où nous

avons passé tant de jours heureux. D'autres études nous réclament, et ma mère nous a écrit : « Il est «temps, mes chères filles, que je vous initie aux « travaux du ménage ; je tiens à compléter moi-même « votre éducation de ce côté-là ; car une femme qui « ne sait pas être une femme d'intérieur est une (( imperfection que le monde méprise et que la nature (( désavoue. » Voulant surprendre notre mère et lui épargner de la peine, nous avons acheté divers traités de cuisine, des manuels à Tusage des femmes de ménage, que sais-je encore ?

« C'était inutile !...

« Notre maison vaut bien tous les livres du monde; elle est citée, à dix lieues, comme un modèle de tranquillité, de paix et d'harmonie. Notre père est, dit-on, le plus heureux des hommes ; et nous-mêmes, nous avons été élevées de telle sorte que nous nous plaisons partout. Nos domestiques et nos voisins se jetteraient au feu pour nous, s'il le fallait ; nos amis, et ils sont nombreux, nous admirent sans critique et sans envie. Tout ce qui nous touche de près ou de loin respire un air de bonhomie, qui dilate et épanouit le cœur. 11 n'est pas jusqu'aux chats et aux chiens de la maison qui nefassent mentir le proverbe: ils se lèchent et folichonnent ensemble, à qui mieux mieux, dans le pré qui est devant la maison.

(( Mais ce paradis terrestre, qui le cultive si bien ? Cette île de plaisir, quel en est le Christophe Colomb ? C'est notre chère maman, une maman jolie comme une rose de mai, propre, diligente, active, comme la fourmi prévoyante, et cela sans bruit, sans fracas d'aucune sorte. Toujours levée à la même heure, ni trop tôt, car elle aime mieux être aimée qu applaudie,

ff ni trop tard, ce qui affaiblit le corps, et mine parfois

I les maisons les plus solidement établies. Elle veille

%. au soin des appartements, se réserve pour elle tout ce

%: qu'il y a de plus fragile et de plus délicat. Mon père

^ n*a jamais trouvé le déjeuner en retard ; il rentre, un

sourire et de bons baisers l'attendent.

« Je ne dirai rien du service, ni des mets simples, sagement variés et bien accommodés, ni surtout du café... Qui n'a pas bu du café de maman, ne peut avoir une idée du nectar servi aux immortels de rOlympe ! Je Tendends me dire : « Quelle sensuelle, cette petite ! Son nez fin et pointu pourrait bien appartenir à une gourmande. » Sensuelle ! Gourmande ! Mais je crois que, pour être heureuse et plus apte au travail, il ne faut pas négliger le corps. Et, comme Chrysale :

Guenille, si l'on veut, ma guenUle m'est chère.

« Après chaque repas (tout est si bien ordonné !), un peu de chant et de musique, quelques lectures intéressantes. Mon père repart. Alors un autre genre de travail recommence. C'est la couture, l'entretien du vieux linge et des vêtements. Aujourd'hui on fait la lessive, on repasse ; une autre fois, on s'occupera de la toilette de la maison, de haut en bas. Jamais, chez nous, l'ouvrage n'est ajourné, sous aucun prétexte de froid ou de chaleur, de ceci ou de cela, toute chose a son temps marqué, comme sa place aussi.

« Ma mère reçoit, mais peu, la manie des visites étant reconnue depuis longtemps comme un abus. Nous n'avons pas adopté un jour de réception, et maman accepte une amie aussi bien un jour de grand

travail. Elle n'a pas honte qu'on la trouve en robe d'intérieur, et elle ne s'en excuse jamais. Il y a des gens qui se figurent qu'une femme de ménage doit invariablement avoir les vêtements sales, la figure enfumée et les mains calleuses, usées par l'eau de vaisselle et l'épluchage des légumes. Rien de tout cela ne se voit chez nous.

« Le soir venu, mon père, après son repas, n'a jamais senti le besoin d'aller au café : nous lui suffisons. Maman trouve dans son esprit cultivé uue fotile de choses à dire, toujours nouvelles, toujours charmantes, parce qu'elle les assaisonne des richesses de son cœur, qui sont inépuisables.

« Et le jour finit comme il a commencé, c'est-àdire par une pensée de reconnaissance envers le bon Dieu qui nous veut si heureux.

« J'ai fait de bonnes études, chère Louise ; toutes mes maîtresses ont été satisfaites de moi. J'urais pu briller par mes agréments littéraires, a-t-on dit quelquefois. J'aime mieux être comme maman, j'aime mieux être une femme de ménage.

Je ne sais si je me trompe, mais on voit dans ces essais de petites filles, autre chose que le souci dii détail et que l'expression de l'émotion figitive. On y voit du bon sens, de la mesure, et assez de suite dans les idées. Dans l'une d'elles, est traitée avec beaucoup d'ordre, de clarté et d'indépendance, une question sérieuse d'économie domestique. C'est de la même

manière simple, élégante et raisonnable, que ces demoiselles, dès rage de onze on douze ans, composaient sur des sujets d'histoire, même de littérature et de pédagogie. Les textes de narrations, de descriptions et dissertations, portaient plus souvent sur des objets d'expérience commune que sur des objets artificiels et abstraits, si bien désignés par le nom fabuleux de laïus. Presque toutes y réussissaient au moins aussi bien (et je ne surfais pas leur mérite) que l'auraient pu faire des garçons du même âge, d'intelligence ordinaire, dressés pour le mieux d'après les méthodes classiques.

Où seule l'élite des garçons aurait pu l'emporter, c'est dans Tordre et renchaînement des idées. Je me hâte aussi d'ajouter que les maîtresses de ce pensionnat, élevées elles-mêmes en grande partie d'après les méthodes en usage pour les femmes, n'exigeaient pas sérieusement ces divisions tranchées, ces plans bien tracés, cette composition bien ordonnée, ces dispositions et ces vues d'ensemble, qui ont tant d'importance aux yeux de la plupart des professeurs de lycées.

A ceux qui trouveraient que la femme s'y décèle par la délicatesse ou la continuité du sentiment, je répondrais par un seul exemple, qu'à mon grand regret le défaut d'espace m'empêche de reproduire ici, c'est la lettre si délicieusement tendre et affectueuse, et assez précieuse aussi, que Benjamin Constant écrivait à sa grand'mère, à l'âge de douze ans.

Mais toutes les qualités de style et de composition dont il est question plus haut, ce sont là choses qui s'apprennent. On peut enseigner sans trop d'efforts une logique artificielle, même aux esprits qui

ont naturellement très peu de logique. J'ai 'corrigé pendant de longues années les devoirs d'histoire et de littérature des demoiselles les plus avancées de cette institution, et j'appelais sans peine leur attention sur ces obligations essentielles de l'écrivain. Je ne trouvais pas ces jeunes filles plus réfractaires à mes avis que la plupart des jeunes gens, aspirants ordinaires au baccalauréat, dont il m'est passé par les mains des centaines.

L'ordre et la suite des idées sont si peu l'apanage exclusif des hommes parlant ou écrivant, que M. de Buffon dut en rappeler la nécessité aux écrivains et aux orateurs du siècle le plus brillant et le plus riche en idées de notre histoire littéraire. Combien, en effet, aujourd'hui comme autrefois, d'illustres auteurs manquent de ces précieuses qualités, parce que personne ne leur en a donné l'exemple, enseigné ou conseillé l'usage ! M. Renan attribue aux exercices scolaires du petit collège où il a fait ses études, ses plus sérieuses qualités d'écrivain : je leur dois, dit-il, « la clarté de mon esprit, en particulier une certaine habileté dans l'art de diviser, art capital, une des conditions de l'art d'écrire (1) )).

Quand notre enseignement féminin se sera normalement constitué et développé, on pourra juger, sur enquêtes vraiment expérimentales, la fameuse question de l'égalité ou de l'équivalence des aptitudes intellectuelles et littéraires des deux sexes. Jusqu'ici elle n'a été faite que sur des adultes, sur des cas exceptionnels, et par des juges prévenus, dont presque toujours le siège, d'avance, était fait.

(/) Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 246,

— Tf-

Si Ton consulte le rapport si remarquable et si intéressant de M. Buisson sur l'exposition scolaire de Philadelphie, on voit que l'expérience a pu déjà être faite aux Etats-Unis et donner des résultats significatifs. Ni dans les devoirs des écoles supérieures, ni dans ceux des écoles de grammaire, on ne remarque des différences sérieuses entre les deux sexes, soit pour le fond, soit pour la forme des compositions : seulement l'aplomb et Torgueil national sont plus tempérés de sensibilité délicate chez les jeunes filles. D'ailleurs égalité parfaite, quanta la maturité précoce et à l'énergie des idées, comme il convient à des enfants dont l'esprit est ouvert librement à toutes les préoccupations d'un peuple de politiciens et d'hommes d'affaires. Il va sans dire que, même chez les tout jeunes, dont le dogmatisme et l'âpreté de secte n'ont pas encore durci la tendre écorce, la franche gaieté, l'innocente malice et la naïve humour se donnent large carrière. L'équerre et le compas classiques n'ont pas, on le sent, passé par là.

Tant de liberté, que nous en trouverions, nous autres Français, peut-être un peu trop. « Que ditesvous de cette libre penseuse de douze ans, qui parle d'une jolie petite église, « où toutes les bonnes gens « vont le dimanche pour voir leurs voisins et mon- « trer leurs beaux habits ? » et de ce gamin de onz« ans qui se marie, perd sa femme et constate qu'après avoir beaucoup pleuré, il ne tarda pas à se consoler, et fut aussi heureux qu'auparavant ?... W. Bur, H. St., homme d'Etat de quatorze ans, écrit au général Grant qu'il est à sa place à la présidence, mais ce n'est pas la coutume de se faire élire une troisième fois : (( Il imagine qu'il ne voudra pas violer les lois

« de son pays. » La jeune Amanda pense qu'il vaut mieux prêcher d'exemple que de paroles ; elle trouve absurde qu'un papa tire de sa poche une chique de tabac ou sa pipe devant ses fils et leur dise : « Si je « vous prends à fumer ! »

Ce petit ton décidé, Laura D... ne craint pas de le prendre vis-à-vis de ses concitoyens : les générations actuelles sont dures et froides, et, pour elles, le principal attrait, c'est l'argent (elle regrette de le dire) : « Nous sommes un peuple intelligent, mais « sommes nous aussi honnêtes qu'intelligents ? (1). >>

Faut-il s'étonner qu'ainsi formées dès l'âge le plus tendre, les femmes de lettres américaines n'aient rien de cette mièvrerie et de cette préciosité sentimentale dont beaucoup trop d'auteurs mâles donnent chez nous l'exemqle ? Il s'est produit, là-bas, depuis un certain nombre d'années, une littérature d'écrivains naturalistes qui n'ont rien de commun avec nos descripteurs des choses de la nature. Les femmes brillent au premier rang dans cette école littéraire, « réfutant le préjugé trop répandu qui veut que les femmes aient à un degré médiocre l'intelligence de la nature... Point de rêveries alanguissantes sous les grands arbres, au bord des eaux... Elles s'en gardent tout autant que les hommes. Elles ne tombent pas non plus dans le mysticisme religieux ; elles aiment l'activité, l'exercice au grand air ; elles ont lu Emerson et Agassiz, elles sont frottées de science et de philosophie ; mais d'abord elles sentent la nature pro-

(1) E. Dreyfus-Brissac, VEducation nouvelle, p. 281, d'après le rapport de M. Buisson, et à propos des Devoirs des écoliers américains,

Pbrbz. L'Education InteUectuelle. 22

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fondement et passionnément, elles savent la décrire dans son ensemble et dans ses détails. C'est avec discrétion qu'elles ajoutent cà et là quelques figures à leurs paysages ; Télément romanesque se manifeste à peine (1). »

A la bonne heure ! Voilà un brave exemple donné par les dames d'Amérique aux dames et aux damoiseaux d'Europe !

Mais, sans sortir de chez nous, ne trouverionsnous pas plus d'un exemple de femmes pouvant montrer que, dans les moyennes cultivées, la balance penche aussi souvent de leur côté que de celui des hommes ?

Je lis dans un rapport de M. Vapereau sur Texamen pour le certificat d'aptitude au professorat des écoles normales institutrices :

« Il y a un progrès marqué, soit dans les compositions,, soit surtout dans les épreuves orales. Nos aspirantes, même celles qui ont échoué, ont fait preuve de plus de savoir, de plus de goût et de culture littéraire, djun jugement plus ferme et plus personnel, de plus de faculté d'assimilation, d'un plus grand art de composer, d'ordonner et d'enchaîner les idées, d'une plus grande sûreté de parole, de plus d'assurance et d'autorité, en un mot, de plus de qualités essentielles aux fonctions de l'enseignement (2). »

Je lis, d'autre part, dans un rapport de M. Brouard, sur les examens pour le certificat d'ap-

(1) Extrait d'un article de M. Th. Bentzon sur le Naturalisme aïo: Etats-UniH ou la Bibliothèque du plein air {Ouidoor library)j Revue des Deux'MondeSy 15 septembre 1889.

(2) Revue pédagogique^ 15 sept. 1886.

titude à rinspection primaire et à la direction des écolesf normales. « Pour le sujet de pédagogie, la plupart des candidats se sont jetés dans une psychologie nuageuse, dans des considérations abstraites sur le jugement, considérations qui, pour le moment, n'étaient que des hors-d'œuvre. Au lieu de prouver qu'ils avaient lu, non miilta, sed.multûvi^ de faire d'heureux emprunts de pensées et même d'expressions aux auteurs qu'ils avaient dû particulièrement étudier, et dans lesquels la question se trouvait presque traitée à l'avance, ils ont préféré se rapportera leurs manuels ou bien à des traités de philosophie peu à leur portée, rassembler des pièces de rapport, des souvenirs à demi-eiïacés (quelquefois fidèles au point d'éveiller de fâcheux soupçons), et c'est ainsi qu'ils ont présenté une œuvre souvent sans unité, mal ordonnée et ne contenant à peu près rien de personnel (1). »

J'extrais encore ceci d'un rapport du même inspecteur général, sur un examen de même ordre, ayant eu lieu à une date postérieure. « Je n'ai rien à ajouter aux observations que j'ai déjà présentées sur les défauts ordinaires des compositions écrites ; ces défauts sont toujours les mêmes : tantôt le sujet n'est point compris, tantôt les idées sont jetées sans ordre ou rendues dans un style qui n'est point acceptable. Tantôt aussi on veut s'élever plus haut que ne le comporte la matière, et l'on tombe dans l'emphase ; alors viennent les grands mots, les phrases à effet par lesquelles on s'efforce vainement de faire illusion

(1) Revue pédag.y 15 nov. 1883.

sur le vide ou la pauvreté de la pensée. Nous ne cesserons de répéter aux candidats que la simplicité, le naturel, la correction, sont les qualités du style qu'ils doivent avant tout rechercher (2). »

Récuserez-vous le témoignage d'hommes aussi compétents? Ainsi, quand il s'agit, des deux côtés, de personnes formant une espèce d'élite en dehors de la moyenne, les qualités qui sont les attributs spéciaux de l'homme manquent souvent chez des adultes déjà mûrs et très instruits d'ailleurs, et on remarque chez les femmes un effort très heureux pour atteindre ou perfectionner ces mêmes qualités. C'est là déjà un commencement d'enquête fort sérieux : mais ne soyons pas trop impatients, ne nous hâtons pas de conclure. Je me borne à exprimer le soupçon que le dernier mot sur le génie des femmes na pas encore été dit, et l'espoir qu'elles auront à cœur de reviser, en beaucoup de points, les jugements si durs et si tranchants de beaucoup d'hommes à leur égard.

(1) Revue pédag., 15 juin 1886.

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