LA POUPÉE MALADE
« Ma poupée, ma chère Lili, est malade, gravement malade, hélas ! Jugez de mon inquiétude. Elle ne mange plus, ne répond plus à mes caresses.
« Une fièvre violente la dévore et la consume ; elle voudrait boire sans cesse de Teau fraîche ; mais, de peur d'augmenter son mal, je n'ose lui donner que de la tisane.
« Tous les moments de loisir que me laissent la classe et les leçons, je les passe à son chevet, et, sans
(1) Nous sommes ici un peu loin du berceau. Mais il est bon que les mères et les éducateurs aient toujours présents dans la pensée, et le point de départ, et le but à atteindre. Ce qui est vrai pour Tàge de dix ou douze ans. l'est souvent pour l'âge de cinq à sept ans, et réciproquement. C'est pourquoi un homme compétent, dans la matière, s'il en fut, Jean Macé, m'écrivait, à propos de VEdxication rnorale dès le berceau : c Ce que vous dites de l'éducation dès le berceau a son application pratique bien au-delà du berceau, mais vous avez mille fois raison ; c'est au berceau que l'éducation doit commencer, et c'est peut-être là qu'elle a le plus d'importance. »
les instances de ma mère, je veillerais Lili toute la nuit. Le délire de ma poupée fait peine à voir ; elle crie, s'agite en tout sens, et prononce des mots inintelligibles pour toute autre que moi. Ce qu'elle dit me navre ; elle repousse la mort qu'elle croit voir, m'appelle à son secours, puis me console par des adieux touchants.
« Le docteur craint, je le vois bien, de me dire la vérité ; autant que je puis la deviner, nous sommes en présence d'une fièvre cérébrale, d'une intensité peu ordinaire, et duesansdoute à quelque imprudence de ma bonne, qui aura laissé Lili au soleil sans son chapeau.
« Pensez à l'étendue de mon malheur, si je venais à perdre ma pauvre Lili, si bonne, si douce, si intelligente !
a Aujourd'hui, à la suite d'une crise effroyable, j'ai envoyé cherché ma meilleure amie, pour lui demander quelques conseils. Je lui ai fait signe d'entrer bien doucement, car Lili reposait un peu, si l'on peut appeler repos un sommeil agité, avec des sons rauques qui s'échappent de sa gorge suffoquée. «Le berceau de la chère petite est placée sur une table ; son chapeau, qu'elle m'a demandé tout à l'heure dans son délire, est là et semble adresser des reproches à ceux qui étaient chargés de veiller sur cette frêle existence.
(( Pauvre Lili, doux trésor, ne t'en va pas ! Que deviendrais-je san^ toi?
« La triste impression que je vois peinte sur le visage de mon amie me montre que tout espoir est fini. En effet, si vous voyiez les ravages que la maladie a déjà faits sur ce visage, naguère si rose et si
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plein de santé, vous en seriez émus, j'en suis sûre, pour si indifférents que vous soyez.
« Faisons une bonne prière : Dieu seul peut la sauver aujourd'hui. Si le ciel exige de moi ce sacrifice, je sens bien que je pleurerai toujours.
« Je pleurerai, comme la Rachel de TEcriture,
qui ne veut pas être consolée, parce que ses enfants
ne sont plus.
Voici, avec un peu moins de prétention, plus de maturité et une grande vérité de sentiment, la lettre d'adieu d'une jeune élève de quatorze ans à une élève devant quitter le pensionnat :
(( Ma bien chère Marie,
« Mademoiselle A. (la maîtresse) nous a dit de vous écrire pour vous faire nos adieux. Que dois-je donc vous dire? Ah! vous le savez, vous l'avez deviné. Je vous dirai seulement que je suis triste, oh ! mais bien triste de vous voir partir.
« Si j'étais poète, je vous ferais des vers pleins de choses aimables; mais je sais que vous accueillerez aussi bien que le plus beau poème ces seuls mots que mon cœur, encore plus que ma bouche, dira tout bas à votre oreille : je vous aime, je ne voudrais pas que vous partiez, je ne vous oublierai pas. Rappelez-vous ce que disait Marie Tudor pour Calais, et pensez qu'il en est ainsi de moi. Votre nom est dans mon cœur.
« Je suis fière, chère Marie, d'avoir été choisie par vous pour amie. Tant d'autres de mes compagnes auraient été heureuses de donner ce titre sacré à la meilleure élève de la pension !
« Certes, c'était bien à vous, chère amie, que revenait le droit de commencer ce cahier d'honneur qui sera comme les Annales de la pension. Aucune de nos compagnes ne vous enviera ce privilège, parce que toutes elles ont dû rendre justice à votre bon cœur et apprécier vos nombreuses qualités.
« Vous laissez d'impérissables souvenirs ici, ma bien chère amie, et quand on parlera de Marie..., ce sera pour la citer comme le modèle des élèves sages et studieuses. Je voudrais, à mon tour, lorsque je quitterai la pension, faire parler de moi comme on le fait de vous en ce moment. C'est là une gloire à ambitionner ardemment, c'est même une gloire plus enviable que bien d'autres.
« Au chagrin que me cause votre départ, se mêle un sentiment de consolation. Je suis contente que toutes vos compagnes vous regrettent et de voir que vous emportez la sympathie, l'estime et l'amitié de nos bonnes maîtresses.
« En finissant ma lettre, chère amie, je vous répète encore ce que je vous ai dit au commencement, que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Je vous embrasse bien tendrement en vous disant adieu. Ah ! que ce mot est dur à prononcer et qu'il a d'amertume? « A. B. »
Autre sujet, un peu plus sérieux, traité par une petite de quatorze ans :