‹ L'éducation joyeuse en vacances - en familleChapitre 9 sur 10 · LES PÈRES ET LES FILS · texte numérisé non relu

LES PÈRES ET LES FILS

Mon cher ami,

Je vous remercie de la confiance dont vous m'honorez. Vous me demandez des conseils

— ce sont les termes mêmes de votre lettre

— « sur l'éducation de votre fils et sur la manière de vous conduire avec lui pour entrer plus avant dans son amitié ». Vous vous adressez à ce que vous voulez bien appeler mon expérience et ma sagesse; vous vous les exagérez l'une et l'autre, mais elles sont à votre entière disposition.

Votre grand garçon vient de terminer avec succès de bonnes études. C'est à vous

qu'il doit d'avoir pu les faire. Grâce à vous encore, il porte un nom que vous avez rendu honorable : c'est déjà une première fortune ; vous lui en avez gagné une autre dans les affaires : il n'aura pas besoin de peiner, comme tant d'autres, pour « gagner sa vie »; il pourra suivre la carrière de son goût et de son choix. Vous ne me demandez pas de l'éclairer et de le guider dans le choix de cette carrière ; vous avez raison : je ne saurais vous répondre là-dessus ou je me bornerais à vous dire, pour toute réponse, de le laisser choisir luimême et se déterminer librement ; il ne faut presque jamais contrarier la vocation, c'est-à-dire refouler ou paralyser les aptitudes des jeunes gens. Vous me demandez plutôt de vous aider à bien connaître votre fils, de l'aider lui-même à vous mieux connaître, de préciser pour vous deux, en vieux pédagogue accoutumé professionnellement à ces choses, la nature des rapports qui doivent exister entre les pères et les fils pour établir entre eux cette intimité douce et sûre, cette collaboration charmante qui, dans une famille unie,

doivent faire la joie des vieux et assurer, jour par jour, l'avenir des jeunes. Votre fils n'est plus un enfant, et il va devenir un homme; vous voulez devenir vous-même, maintenant que le collège vous l'a rendu, le compagnon de ses années de jeunesse et d'éclosion, son maître d'apprentissage de la vie, l'attacher à vous par ce lien cher et solide, et vous me demandez, un peu trop alarmé, je crois, par cette tâche, par cette responsabilité nouvelle : « Comment m'y prendre? »

Il n'y a rien de plus facile, mon cher ami. Rassurez-vous : je ne veux pas vous adresser un traité. en forme; je serais d'ailleurs incapable de l'écrire et il n'y aurait rien de plus inutile et de plus ennuyeux. Je ne vous ressasserai pas davantage les idées si justes, si fines et si ingénieuses de notre Montaigne, dans son chapitre sur YInstitution des enfants à Mme Diane de Foix, comtesse de Gurzon (Essais, I, 25), ou dans celui de Y Amour paternel (II, 8) : vous les connaissez aussi bien que moi; je me contenterai de vous faire part, sans pédantisme, de ce que la vie elle-

même m'a enseigné; j'effleurerai avec vous, à la volée, sous forme de lettres familières, les chapitres principaux d'un beau livre que je n'écrirai pas et qui pourrait avoir pour titre : Du charme et du bienfait mutuel d'une sage pratique d'amitié entre un père et un fils. Si vous êtes content de moi, vous me direz merci, en me donnant une poignée de main ; si je vous fâche de temps en temps, comme il arrive fatalement aux moralistes qui disent la vérité, vous vous rappellerez que c'est vous-même qui m'avez demandé une consultation.

Et d'abord, mon cher ami, êtes-vous sûr de bien connaître votre enfant? — Certes, me dites-vous. — Je n'ai pas tout à fait votre certitude. Je suis, vous le savez, un vieux régent qui aime bien son métier et qui croit l'avoir fait honorablement; je me suis souvent aperçu, au cours d'une carrière déjà longue, qu'un bon maître connaissait mieux le caractère et l'esprit d'un jeune homme confié à ses soins que le père de famille lui-même, tantôt aveugle, tantôt distrait et tantôt léger. La

plupart des pères de famille, surtout dans la famille d'aujourd'hui, se trompent sur leurs enfants : ils les connaissent peu, les connaissent mal ou même les ignorent; ils ne les ont regardés qu'en passant; ils n'ont pas eu le temps ou n'ont pas pris la peine de les écouter; ils se sont fait sur eux, sans réflexion, des idées fausses, incomplètes, des jugements préconçus et, le cas échéant, devant de brusques révélations, ils sont étonnés et irrités de leurs méprises ; ils s'en prennent alors à leurs enfants de s'être trompés. Les mères — il y en a beaucoup de très bonnes — sont plus clairvoyantes, mais la plupart sont faibles : elles pèchent par excès de tendresse et d'indulgence ; on leur fait tout accepter, tout excuser, en les embrassant.

Presque toujours, n'en doutez pas, nos enfants nous connaissent mieux que nous ne les connaissons. La raison en est simple. Ils nous ont étudiés et observés pendant leur enfance ; ils nous ont vu agir ; ils nous ont écoutés silencieusement; ils ont fait, à notre insu et sans nous en rien dire, leurs petites

réflexions. Tandis que nous fermions les yeux sur l'éveil latent de leur personnalité, sur la formation mystérieuse et taciturne de leur caractère, de leur esprit, de leur expérience naissante, ils ouvraient, eux, des yeux tout grands ou jetaient, à la dérobée, un regard aigu, quelquefois malin ou inquiet, sur notre existence; nous nous révélions à eux constamment beaucoup plus qu'ils ne se révélaient à nous. Nous les croyions, à côté de nous, plongés dans leurs jeux ou enfouis dans leur thème; ils levaient le nez et ils prêtaient l'oreille, non pas pour nous épier sournoisement, mais pour s'instruire sur notre compte et quelquefois à nos dépens. Il ne leur échappait pas que nous n'avions pas tous les jours le même caractère, la même humeur, les mêmes idées; ils savaient aussi bien que nous, sinon mieux que nous, notre fort et notre faible; ils s'expliquaient ou ils cherchaient à s'expliquer le secret de nos silences, de nos effusions, de nos joies, de nos contrariétés, de notre air épanoui ou renfrogné. Un lent et sourd travail de méditation, de compa-

raison, se fait dans ces petites cervelles que nous avons le tort de supposer futiles, inattentives ou évaporées; une végétation insoupçonnée pousse obscurément sous cette eau dormante....

Commencez donc, mon cher ami — et dépêchez-vous — par faire la connaissance de votre fils et faites-vous connaître à lui sous votre jour véritable, dans la pleine franchise, dans la secrète et profonde intimité de votre nature. Ce sera une joie et peut-être une découverte pour vous deux. Ne craignez pas de lui montrer et de lui prouver toute votre tendresse, de mériter ainsi et de conquérir toute la sienne. Traitez-le hardiment en homme, non pas en homme de votre âge, bien entendu, mais en homme du sien, qui est encore sur le seuil de cette vie dont vous avez déjà fait le tour, dont vous connaissez du moins les rues principales, les carrefours et les impasses. Apprenez à lire en lui et encouragez-le à lire en vous ; comblez tout de suite, autant que cela est possible, la distance, supprimez le malentendu qu'il y a toujours entre

deux générations. Vous êtes disposé à croire que votre fils vous ressemble ou qu'il va vous ressembler; il sait bien, lui, qu'il ne vous ressemble pas, qu'il sera différent de vous. Rien de plus naturel, avouez-le moi, et rien de plus légitime. En dépit de la théorie de l'hérédité, chacun de nous a son tempérament propre, sa nature, ses facultés, son caractère. Vous ne ressemblez nullement à votre père, que j'ai connu. Pourquoi voulez-vous que votre fils vous ressemble et vous répète, ajuste ou plie sa nature à la vôtre, se façonne et se modèle sur vous en toute occasion, sente comme vous, pense comme vous, parle comme vous?

Vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre cette diversité; vous êtes trop bon pour ne pas l'admettre ; vous aimez trop tendrement votre cher garçon pour le contraindre et l'asservir en quoi que ce soit. Soyez tranquille : plus il aura et prendra, chaque jour, de confiance en vous ; moins il aura peur de votre autorité, de votre sévérité paternelle ; plus il sera touché de votre accueil, de votre

accent, de votre affection ; plus, en vous comparant à d'autres pères, il verra en vous le tuteur et le pilote souriant de sa jeunesse et plus, dès vos premiers entretiens, vous le sentirez avec vous, vous vous sentirez avec lui en accord, en intimité.

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Mon cher ami,

On dit que le respect s'en va. N'en croyez rien, c'est un vilain bruit que font courir les enfants qui ne veulent plus avoir de respect et les pères qui ne savent plus en obtenir ou en exiger. Celui qu'on obtient vaut d'ailleurs toujours mieux que celui qu'on exige : il est plus franc, plus tendre et plus profond.

Le respect à l'ancienne mode rendait les fils immobiles, silencieux et figés devant les pères. Ils ne les tutoyaient pas, leur parlaient à peine, n'avaient ni l'habitude, ni l'envie de les em-

brasser, et n'étaient guère embrassés par eux que de loin en loin, aux anniversaires. Nous avons changé tout cela et nous avons bien fait : il n'y a plus que quelques Burgraves qui tiennent encore à ce protocole désuet, à ces formes archaïques et surannées; la plupart des pères d'aujourd'hui ne disent plus : Monsieur, à leur fils et préfèrent l'appeler familièrement par son petit nom. L'autorité paternelle n'y a rien perdu ; la vie familiale y a gagné quelque chose de plus cordial, de plus chaud, et de plus doux.

Vous avez été, vous êtes encore, mon cher ami , un père très bon et très tendre ; mais, votre fils a vécu un peu loin de vous, nécessairement, pendant ses années de collège; maintenant qu'il l'a quitté, qu'il sera moins souvent hors de la maison, vous vous sentez plus près de lui et vous voulez vous rapprocher encore davantage. On dirait que vous avez peur de le laisser échapper. Vous mettez une sorte de coquetterie et peut-être d'amourpropre inconscient à le traiter en homme; vous vous rajeunissez un peu trop en vous

croyant son contemporain ; vous avez la crainte instinctive et affectueuse d'être pour lui un père trop distant. Prenez garde d'aller trop loin dans l'excès contraire.

A vrai dire — et j'en ai vu quelques-uns autour de moi — ces pères modernes et ultramodernes ne me disent rien. Il a beau y en avoir un assez grand nombre dans le monde des affaires, de la finance et de la politique; je n'aime pas beaucoup la camaraderie entre les pères et les fils ; je ne la comprends pas très bien; je ne crois pas qu'elle produise toujours de bons effets. Un père, même très jeune, n'est jamais, ne peut jamais être le camarade de son fils ; il y a entre eux, qu'il le veuille ou non, trop de différences.

Le monde a bien changé autour d'eux en vingt-cinq ans, pour prendre la moyenne ordinaire de leurs âges respectifs : ils n'ont ni les mêmes idées ni les mêmes goûts, ni la même manière de concevoir la vie. L'un, le père, a déjà des habitudes, une expérience, une philosophie, un caractère fait, un jugement qu'il croit bon, et, par suite, un certain nombre

de préjugés dont il lui est difficile de se défaire : il y tient quelquefois d'autant plus qu'il ne sait pas au juste pourquoi il les a. L'autre, le fils, a une âme plus neuve, un esprit plus libre et plus dégagé, une volonté plus hardie, disons si vous voulez et pour vous faire plaisir, plus présomptueuse ; il ressemble à un jeune arbre qui pousse dans le sol ses premières racines et dans le ciel ses premiers feuillages... Les filles sont peut-être plus près de leurs mères, et encore je n'en suis pas bien sûr. Il y a des camarades de collège, des camarades d'école, d'atelier, de régiment. Si un père de famille venait me dire, d'un air joyeux : « Mon fils et moi nous sommes deux bons camarades », je n'hésiterais pas à lui répondre : c< Tant pis pour vous ; vous vous rajeunissez trop ou il va vieillir, dans votre ombre, prématurément. »

Vous ne serez pas non plus, mon cher ami, un mentor éternel et sempiternel pour votre cher garçon. Le Mentor de Télémaque est un sermonneur prolixe et ennuyeux : la bonne Minerve, aux yeux couleur de mer, dans la

divine Odyssée, est bien autrement vivante et utile. Elle ne rabâche pas, elle agit : elle est la conseillère et la bonne fée du sage Ulysse; elle l'encourage, lui donne des idées et, à l'occasion, elle le protège : les pères qui jouent le rôle de mentors sont désastreux et inutiles. Il y a, dans notre français familier, un joli emploi du verbe « bassiner », que vous connaissez comme moi et que j'ose recommander à vos réflexions. Vous voyez d'ici ce que je veux dire : un réchaud de cuivre poli au bout d'un long manche... On s'en servait beaucoup autrefois; on ne s'en sert plus guère aujourd'hui, même en province. On bassinait, on bassinait, de long en large, au risque de brûler les draps. Les jeunes gens d'aujourd'hui aiment à coucher dans des draps plus frais : ce n'est pas moi qui le leur reprocherai.

La meilleure manière de perdre l'oreille et de casser la tête d'un fils, même respectueux, est de lui corner aux oreilles et de lui entonner dans la cervelle, tous les jours, un tas de maximes, de préceptes, d'aphorismes, de commandements, qui au double tort d'être solen-

nels et antiques joignent encore celui d'être inefficaces. Il vous laisse dire, distraitement, et il ne vous écoute pas. Comment voulezvous qu'il vous écoute? Toute sa jeunesse lui chante et lui bout dans la tête; toute la vie fermente en lui et autour de lui. Il a vingt ans, ce garçon ; il n'en a pas encore cinquante ou soixante. Oh! soyez tranquille : il les aura, mais laissez-lui le temps de les avoir. Quand ils sont tout petits, on peut empêcher les enfants de jouer avec le feu et avec les allumettes; plus tard, quand ils sont adolescents et adultes, n'allez pas leur parler en « pompier » pendant leurs flambées.

On peut et on doit les prendre d'une autre façon. Sans leur demander tous leurs secrets — ils en ont déjà, qu'ils gardent soigneusement et qu'ils ne laissent guère transpirer — sans essayer de les surprendre par ruse ou de les arracher par contrainte, ce qui n'aboutirait, croyez-moi, qu'à les rendre plus fermés et plus méfiants, obtenez d'eux, par la franchise de vos entretiens, par la douceur persuasive de votre amitié, qu'ils ne vous taisent

LE RESPECT ET L AMITIE. Hf!

et ne vous cachent rien d'essentiel ; qu'ils vous parlent, qu'ils s'ouvrent à vous librement et hardiment, de leurs idées, de leurs rêves, de leur avenir. Soyez toujours prêt à les écouter et allez vous-même au-devant de leurs confidences. Attendez et choisissez l'heure qui vous semblera la plus favorable ; ne les rebutez pas, ne les effarouchez pas, avant de les avoir entendus, par un front barré, un regard sévère ou inquiet, une voix bourrue. Ne craignez pas d'entrer, non pas en opposition sourde ou violente, mais en discussion avec eux.

Vous avez tous les droits et tous les titres, ils le savent bien, à leur parler de la vie, qu'ils ne connaissent pas encore ; ne les contraignez pas à ne la regarder et à ne la voir que par vos yeux et avec vos lunettes, qui ne leur vont pas. Sans vous prévaloir de votre autorité, qui sera d'autant plus forte qu'elle sera moins impérieuse, sans vous targuer de votre expérience, qui aura d'autant plus de chances de leur servir que vous ne la leur donnerez pas pour infaillible, raisonnez avec eux en conseiller bienveillant et en ami. Ne montez pas

en chaire et ne rendez pas d'oracles. La bienveillance n'est pas de la complaisance; la douceur n'est pas de la mollesse ; il n'y a que les sots et les maladroits qui les confondent. La mesure est difficile à garder, je le reconnais : tous les caractères ne sont pas commodes, toutes les âmes ne sont pas maniables ; il y a, aujourd'hui surtout, des enfants gâtés, indociles et volontaires, qui se cabrent au plus léger avertissement et regimbent à la moindre observation. Mais l'amitié paternelle et l'amour filial, aidés par le tact, l'intelligence et la réflexion, sont assez puissants pour empêcher les chocs, prévenir les froissements, éviter ou dissiper les malentendus. J'entends les pires, ceux qui dégénèrent en hostilité; il y en a toujours de petits et d'inévitables, j'allais dire de nécessaires, qui ne comptent pas...

Mon cher ami,

Vous voulez rapprocher de vous votre cher garçon : commencez par l'éloigner un peu. Ne vous étonnez pas; ne me croyez pas ironique ou paradoxal : c'est la vérité toute pure. Je m'appuie sur mes souvenirs lointains, sur mes impressions d'écolier, du temps que j'étais interne dans un petit lycée de province...

On a trop médit de l'internat d'autrefois. Il avait sans doute ses défauts, mais il avait par contre deux qualités : il développait chez les enfants le sentiment de la camaraderie, c'està-dire au fond de la loyauté, et l'amour de la

famille. L'internat était comme une longue traversée de dix mois, à peine coupée par de petits congés, hors du pays natal et de la maison paternelle. On pensait à eux toute l'année ; on y revenait avec transport pendant la bonne escale des grandes vacances. Je ne veux pas dire qu'on eût moins aimé les siens, à vivre journellement avec eux — les externes étaient certainement d'aussi bons fils que nous — mais on les regrettait davantage ; on souffrait de leur absence et cette petite nostalgie ajoutait quelque chose à l'affection. La privation d'un bien dont on ne peut se passer rend toujours la possession plus chère et la jouissance plus délicieuse ; la patrie, la liberté, la famille, mordent le cœur des bannis, des captifs et des exilés.

Laissez donc, mon cher ami, et envoyez même votre grand garçon se promener, « se définager » un peu hors de chez lui, en Allemagne ou en Angleterre. Je n'ai pas à vous parler ici de l'utilité des voyages pour les jeunes gens; nous ne traitons que des rapports entre les pères et les fils : la question est assez

vaste et assez intéressante pour nous suffire. Voilà votre cher garçon hors du nid paternel et à l'étranger. 11 vous écrira souvent; vous lui répondrez. Vous ne le perdrez pas de vue, au contraire; vous le sentirez peut-être plus voisin de vous que s'il habitait sous le même toit; sans l'astreindre à une correspondance journalière, sans le condamner à vous rendre compte minutieusement et ennuyeusement de ce qu'il voit, de ce qu'il fait, de ce qu'il dépense, demandez-lui de tenir pour vous et de vous envoyer une ou deux fois par semaine un petit journal, intime et familier, de sa vie, de ses impressions.

Cette correspondance nouera bientôt entre vous deux un lien nouveau et constant dont vous sentirez l'un et l'autre toute la force- Vous savez la petite secousse que donne toujours une lettre de parents ou d'amis, qui nous arrive à l'étranger. Le timbre même de notre pays, le cachet de la poste parisienne ou provinciale du bureau de départ, la chère écriture que l'on reconnaît sur l'enveloppe avant de l'ouvrir : tout cela est une première

évocation, qui fait battre le cœur une minute et qui mouille déjà les yeux... La lettre ouverte, on la lit, et, si j'ose dire, on la déguste, avec une sorte d'attendrissement; on la relit le soir, avant de se coucher, pour renouveler l'air de sa chambre et de son âme. Ne me croyez pas maintenant trop sensible; je hais la sensiblerie, mais je hais encore plus la sécheresse; je sais que vous avez le cœur très bon, votre fils aussi ; ce n'est, bien entendu, qu'aux pères et aux fils comme vous que s'adressent mes petites réflexions.

Durant le voyage de votre jeune pèlerin, que vous suivrez, j'en suis sûr, du cœur et des yeux, ses lettres vous aideront à le mieux connaître, aie mieux aimer et à l'aimer mieux, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.

J'aime les moralistes, comme vous savez, et je me suis beaucoup instruit, sinon amélioré à les lire. Rappelez-vous ce que dit notre La Rochefoucauld en parlant de l'amour : « L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu ».

l'absence. 123

L'amour paternel ressemble par là aux autres amours :. un fils qui nous manque pour quelque temps tient une grande place dans la maison vide. Les lettres qu'il vous écrira, en vous rendant un peu de sa présence, vous apprendront combien il vous serait difficile de vous passer de lui. — Je le sais, me dites-vous. — On ne sait jamais assez ces choses-là. Et puis, croyez-moi, mon cher ami, les lettres sont encore plus révélatrices que les entretiens, les lettres intimes et abandonnées, naturellement : les autres ne comptent pas, ne signifient rien.

Vous ne connaissez pas encore, il s'en faut de beaucoup, les idées, les sentiments et le caractère de votre fils. Vous avez eu, en somme, peu d'occasions d'entrer en rapports avec lui directement et en tête à tête. Chacune de ses lettres sera un tête à tête entre vous et lui. Écrire, c'est parler tout haut. Vous l'entendrez vous parler tout haut dans la chambre d'hôtel ou dans la pension de famille d'où il vous écrira. Son isolement lui aura donné une conscience plus nette de son exis-

tence individuelle et indépendante; d'autre part, à se sentir loin de vous et provisoirement déraciné, il aura pris conscience également de toutes les racines qui l'attachent à vous et aux siens. Vous l'entendrez juger ce qui l'entoure plus librement et plus hardiment peut-être qu'il n'avait coutume par timidité, par inattention ou par déférence, de le faire à la maison; vous vous ferez ainsi une idée de son jugement, dans ses premiers contacts avec les hommes et avec la vie. Vous connaîtrez mieux, puisqu'il ne craindra pas de vous le dire, en vous parlant d'étrangers, ce qui l'attire et ce qui le repousse, ses sympathies, ses antipathies, ses goûts, ses préférences, sa nature enfin.

Vos lettres auront pour lui le même effet, le même bienfait. Un fils, même tendre et respectueux, n'écoute pas toujours son père, ou il ne l'écoute que d'une oreille ; l'autre est assez souvent occupée ailleurs ou distraite par d'autres voix. Le petit chuchotement d'une lettre paternelle et affectueuse que l'on vient d'ouvrir a plus de chances d'être écouté

jusqu'au bout; il a quelque chose de plus discrètement persuasif; il emprunte aux circonstances mêmes, à l'éloignement, au rappel et au désir du home, je ne sais quelle autorité qui manque parfois aux entretiens.

Vous savez déjà, mon cher ami, combien vous aimez votre fils, et il sait, de son côté, combien il vous aime. Il le saura mieux, ce grand garçon, qui est déjà ou qui va être un homme, en lisant votre lettre venue de France, non pas parce que vous le lui direz — les effusions vaines ne servent à rien — mais parce que, sans le lui dire, vous le lui laisserez deviner. Cette tendresse cachée qui percera dans chaque ligne, même sous vos conseils, il en sentira la chaleur, la sûreté, la délicatesse. Cette maison qu'il a quittée, pour y revenir, et que sa jeunesse, impatiente et curieuse, a paru quitter, au moment du départ, sans trop de regret, vous la lui rendrez plus douce et plus nécessaire. Vous agirez sur sa sensibilité d'une manière d'autant plus vive que vous ne prodiguerez pas les démonstrations; vous prendrez sur lui, à son insu et au vôtre, une

influence d'autant plus forte qu'elle s'imposera moins. Il verra qu'il a en vous, qu'il aura toujours en vous, à travers la vie, le témoin affectueux, l'ami et le tuteur fidèle dont il a besoin.

Son voyage fini, après sa première exploration autour du vaste monde, vous ne serez pas seulement heureux l'un et l'autre, mon cher ami, de vous être rejoints. Vous vous sentirez, n'en doutez pas, plus soudés et plus chers l'un à l'autre. Vous aurez fait tous les deux la même expérience; vous vous serez rendu, tous les deux, un compte plus exact de la place que vous tenez réciproquement dans votre vie, de vos droits et de vos devoirs respectifs, de la ressemblance ou de la différence de vos deux natures : vous aurez préludé à votre harmonie...

Mon cher ami,

Les pères s'alarment et s'offusquent assez souvent de l'indépendance de leur fils. C'est pourtant la chose du monde la plus naturelle, la plus légitime; mais, parmi ces pères trop impérieux, les uns ont été élevés à l'ancienne mode et ne se rendent pas compte de la différence des temps; les autres ne se souviennent plus de leurs premiers soubresauts et de leur fougue juvénile, un peu amortie. Leur état d'esprit est assez bizarre : ils sont enchantés que leur fils devienne un homme, à l'égard

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des autres, mais eux-mêmes le traitent encore en petit garçon. Il y a des mères encore plus étranges. Elles sont ravies et presque fières que leur grand fils soit ce qu'on appelle un mauvais sujet, mais elles voudraient, ce qui est aussi maternel que contradictoire, le tenir, comme on disait jadis, sous leurs jupes et le garder toujours à la maison. C'est bien difficile.

Il faut en prendre notre parti. La monarchie absolue, l'autocratie, n'est guère plus possible aujourd'hui dans la famille que dans l'État. Ce n'est pas moi qui médirai de l'ancienne éducation : elle avait, dans son austérité même, quelque chose de rude et de bienfaisant qui nous manque et que je regrette quelquefois; nous péchons plutôt aujourd'hui par l'excès contraire. Mais on ne remonte pas le cours du temps ; nous avons maintenant d'autres idées, d'autres usages ; on ne prépare pas l'avenir en se bornant à geindre sur le passé. Comment voulez-vous que, dans notre temps d'aviation, un jeune garçon qui sent pousser ses ailes ne regarde pas en l'air et ne prenne pas d'assez

bonne heure un vol plus hardi? Il brûle d'échapper à la contrainte; tout ce qui s'oppose à sa jeune indépendance, tout ce qui arrête, gêne ou limite son essor lui paraît vexatoire et suranné... Je n'ai pas besoin d'insister làdessus et je vous épargne des banalités inutiles : vous me comprenez suffisamment. Nous vivons aujourd'hui, pères et fils, sous un régime de liberté qui a d'ailleurs ses agréments et ses avantages. Voici un grand garçon qui va être électeur demain ou après : la loi lui donne, politiquement, une parcelle de souveraineté; il aura le même droit que son père à s'approcher, comme dirait M. Joseph Prudhomme, « des urnes électorales », et il pourra voter, — cela se voit, — dans un autre sens que monsieur son père. Lui donnerez-vous, lui imposerezvous, dans la vie privée, des lisières que sa vie civique ne connaît plus? Ce serait absurde et contradictoire.

Je sais, mon cher ami, que l'indépendance de votre cher et grand garçon ne vous effraie pas : vous avez raison. Cette indépendance que vous aurez toujours le droit et le moyen

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de surveiller et même de restreindre, jusqu'à un certain âge, si vous avez su prendre et garder sur lui une autorité qu'il sera le premier à trouver légitime et bienfaisante, ne sera jamais de la révolte et de l'anarchie. Je n'aime pas beaucoup, à vous dire vrai, ce que l'on nous rapporte, en brodant un peu je le suppose, de l'éducation des garçons à l'américaine. Je ne conçois pas très bien qu'un gamin de douze ou quinze ans. fût-il anglo-saxon, ait déjà des habitudes de liberté et de sans-gêne illimitées; que de faux petits hommes sans barbe, à moins qu'elle ne pousse là-bas plus vite que chez nous, aillent, viennent, entrent, sortent, s'absentent, demeurent, amènent chez eux des étrangers, donnent des ordres, parlent haut, tapent les portes, se découvrent à peine devant leurs parents et les personnes âgées, soient brusques, fiers, égoïstes et incivils, sans être repris par leur père, et sans qu'il les mouche (permettez-moi cette familiarité) de temps en temps. C'est peut-être excellent dans le monde des affaires, quand on a pour unique ambition de vendre le plus tôt possible,

le plus cher possible, du café, du lard ou du pétrole ; ce doit être affreux et intolérable dans la vie de famille; un petit bourgeois de France, poli, gentil et bien élevé, ne prendra jamais pour modèles ces vilains bonshommes.

Mais il ne faut pas non plus le tenir en tutelle; raccourcir les rênes et le morigéner perpétuellement, lui dire, du matin au soir, à propos de tout : « D'où viens-tu, où vas-tu, as-tu mis tes gants, brossé ton chapeau, pris ton parapluie? » Mon Dieu : s'il vient à pleuvoir et s'il est un peu mouillé, il le verra bien; il n'en mourra pas. Il ne faut pas lui dire davantage — et la tendresse des mères, si doucement inquiète, est parfois trop indiscrète ou trop alarmée : c< A quoi penses-tu? Tu ne dis rien; tu as quelque chose! » Il ne pense peut-être à rien du tout : il en a le droit. S'il ne dit rien, c'est qu'il n'a rien à dire, ou qu'il se parle à lui-même. S'il a quelque chose, comme vous dites, il ne sait pas encore au juste ce que c'est : c'est sans doute la vie qui travaille en lui obscurément, c'est une petite fermentation intérieure, celle des idées,

des sentiments et des rêves, qui commence ou s'achève en lui, dans son cerveau encore tout frais, dans son âme toute neuve, à votre insu et au sien.

Laissez-le dans son coin et dans sa chambre, sans venir l'y assiéger, l'y déranger et l'y tracasser éternellement; respectez un peu son silence et sa solitude; n'avez-vous pas vousmêmes vos heures de recueillement, de méditation et de souci où vous n'aimez pas à être troublé? Ne violez pas, avec une curiosité agressive ou un zèle maladroit, l'asile un peu sauvage de ses pensées... Vous êtes inquiet, me dites-vous, de ce mutisme dont vous ignorez la cause, de cette eau qui dort et sur laquelle vous vous penchez pour en voir le fond. Laissez-la dormir : ce fond, qui vous intrigue et vous attire, vous le verrez bien, pourvu qu'elle soit limpide. Ne l'agitez pas : elle n'est pas stagnante et sournoise ; elle est tranquille. N'y jetez pas à tour de bras votre filet. Une petite fleur de sentiment ou de rêve va peut-être éclore au bord de ce beau lac, muet et profond, de la vingtième année;

l'indépendance. 135

la fauvette des roseaux y chantera tout à l'heure sa chanson. Promenez-vous, sans faire trop de bruit, autour de cette jeunesse dont vous avez la garde, mais qui a besoin de s'appartenir. Laissez-la se recueillir, s'interroger, se connaître et ensuite s'épanouir librement, sans la tourmenter.

Les pères et les mères de famille qui redoutent et qui tracassent mal à propos l'indépendance de leurs fils finissent, croyez-moi, par l'exaspérer. Elle est très susceptible et très irritable. Aristote (pardon, mais on cite aujourd'hui tant d'imbéciles qui font des discours qu'on peut bien citer Aristote, par exception) disait qu'à vingt ans on n'a pas encore été humilié par la vie et que c'est ce qui rend la jeunesse si entreprenante et si présomptueuse. L'indépendance précoce de votre fils se limitera et s'assagira elle-même, si vous prenez garde de ne pas l'entraver trop rudement. Les jeunes chevaux mal attelés, blessés par le mors, le collier et les brancards, prennent le mors aux dents ou reculent, se mettent à ruer et cassent tout : un poulain

qui a du sang et qui sort du pré ne se laisse pas bâter et sangler comme un âne. Vous le savez aussi bien que moi, mon cher ami, mais un certain nombre de pères de famille, même à notre époque, ne le savent pas ou ne le savent plus et l'ont oublié. Quelques-uns, — j'en ai vu, j'en vois encore, — se fâchent quand on le leur rappelle et ne veulent pas être avertis. Tant pis pour eux! Ils se croient très sûrs de leur fouet, de leurs doubles guides, de leur mécanique; mais le fouet tombe ou se brise, les rênes échappent, la mécanique se rompt et, à un tournant de route, on fait une jolie culbute dans le fossé....

Mon cher ami,

Votre grand garçon n'a pas de meilleur ami que vous; il le sait bien, mais comme vous ne lui suffisez pas, il a envie et besoin d'en avoir d'autres. Aidez-le à les choisir, aidez-le ensuite à les conserver.

Laissez-le d'abord les choisir lui-même.

Fiez-vous à sa droiture naturelle, à ses bons instincts, à sa clairvoyance. Elevé comme il l'a été, il a déjà du discernement; regardez et laissez se faire en lui, sans le contrarier mal à propos, le jeu naturel des affinités électives, de la sympathie. Voulez-vous que nous philo-

sophions un peu? Oh! pas beaucoup. La sympathie et l'antipathie sont deux phénomènes d'électricité sentimentale ou, si vous aimez mieux, deux révélations, deux avertissements de notre instinct. La sympathie est comme une aimantation secrète qui nous attire vers quelqu'un ; l'antipathie est une répugnance ou une aversion qui nous en détourne. Elles ont l'une et l'autre des raisons cachées qui nous échappent presque toujours et qu'il nous serait difficile de démêler ; c'est là un des nombreux mystères de l'inconscient; elles n'en ont pas moins une force subtile, qui agit en nous, dans l'arrière-fond de notre âme, et dont nous sentons les effets. Ce qui nous plaît, sans que nous sachions exactement pourquoi, nous invite et nous appelle; ce qui nous déplaît nous heurte et nous repousse ; il suffit quelquefois de très peu de chose, d'un timbre de voix, d'un geste, d'une parole, d'une démarche, d'une expression de physionomie, d'un regard, pour nous décider. La sympathie et l'antipathie, avant le choix réfléchi ou l'intérêt, préludent souvent, dès l'origine, à nos relations.

Elles nous trompent parfois, évidemment, et votre fils pourra se tromper, comme tout le monde. Instruit par la vie, mûri et formé par l'expérience plus qu'il ne peut l'être; rendu, non pas plus méfiant (la méfiance continuelle est toujours dupe et ne sert à rien), mais plus averti des hommes et des choses, vous aiderez sagement votre cher garçon à voir clair dans ses préférences et à redresser lui-même ses erreurs ou à se confirmer dans ses choix. Ne lui imposez pas les vôtres, sans discussion, sous prétexte que vous avez plus de lumières : il y entre, je le veux hien, plus de réflexion; il entre par contre dans les siens plus de candeur — et une âme naïve n'est pas nécessairement une âme sotte — plus de spontanéité, plus d'élan. Il sait mieux que vous ce qui lui plaît et lui convient. Se convenir l'un à l'autre, s'ajuster et se pénétrer insensiblement, n'est-ce pas la définition même de l'amitié? « Je l'aimais, dit le bon Montaigne, en nous parlant de son ami, parce que c'était lui et parce que c'était moi. » On n'a jamais rien dit sur l'amitié de plus simple et de plus profond.

Que les amis de votre fils soient aussi les vôtres. Ne craignez pas, mon cher ami, de les recevoir, deles attirer chez vous, de les accueillir dans votre maison, à votre foyer. Les étrangers, par ignorance ou par prévention, à moins que ce ne soit par jalousie, nous reprochent d'ignorer, en France, la vie de famille, la douceur du home. Quelle erreur! Il n'y a pas, je crois, de foyer plus chaud et plus tendre que la famille française ; il n'y en a pas de plus intime, de moins envahi ; on ne connaît nulle part mieux qu'en France le charme d'être chez soi, entre soi, avec tous les siens; nulle part on ne se prête, on ne se livre, on ne s'ouvre moins aux étrangers. Nous sommes hospitaliers et accueillants, mais nous sommes jaloux de notre chère intimité : nous la protégeons.

Les amis de votre cher garçon ne seront plus pour vous des étrangers, puisqu'ils seront ses amis et que cette qualité, qui est un titre, les fera entrer par une sorte d'adoption dans votre famille. Je m'en rapporte à vous : vous n'êtes ni un étourdi, ni un aveugle ; vous pren-

drez vos précautions et vous ouvrirez les yeux; vous saurez ou vous verrez bien vite à qui vous avez affaire. Votre fils vous a parlé de ses amis : il vous aura dit ce qu'il en sait et ce qu'il en pense ; vous en aurez entendu parler par d'autres encore ; vous les entendrez vousmême, vous les écouterez, vous jugerez de leur caractère, de leur éducation, de leurs habitudes. « La familiarité est l'apprentissage des esprits » : vous prendrez d'eux, à table, en promenade, dans les entretiens, une connaissance familière qui vous éclairera, jour par jour et de mieux en mieux. Rien ne vous empêchera de connaître aussi leurs familles. Deux familles dont les enfants sont amis ne peuvent être indifférentes ou inconnues l'une à l'autre : il y a entre elles un lien, un prêt mutuel d'affection, un échange de responsabilités, de soins, d'égards, qui les rapproche et qui même les attache, comme il est d'usage et de règle entre honnêtes gens.

Cette amitié, cette confiance, que vous témoignerez spontanément aux amis de votre fils fera plaisir à lui-même et fera plaisir

aussi à ces jeunes gens. Votre fils en sera touché, comme d'une marque d'estime et de tendresse ; il vous sera reconnaissant d'avoir foi en lui, d'approuver son choix, d'ouvrir votre maison aux compagnons de sa jeunesse, de contribuer et de vous associer vous-même au plaisir qu'il trouve dans la société de ses amis. Ces jeunes gens, bien élevés, comme votre fils, vous sauront gré, de leur côté, de votre amitié presque paternelle, de vos prévenances, de vos attentions ; ils auront pour vous les sentiments que vous aurez pour eux. Sûrs de votre bon accueil, de votre cordialité, de votre délicatesse, ils vous verront sans embarras et vous parleront sans contrainte. Vous serez pour eux, à l'occasion, un bon conseiller, un tuteur in partions , dont ils auront longuement éprouvé la bienveillance, la sagesse, la franchise et dont ils prendront les avis. Vous aurez sous les yeux toute une jeunesse qui s'élèvera ensemble, grandira ensemble et que vous verrez grandir d'année en année. Cela vous rajeunira un peu. L'art de vieillir — et il y en a un — consiste précisément, en grande partie, à

aimer chez les autres la jeunesse que Ton n'a plus.

Et ce ne sera pas sans profit pour vous, mon cher ami. Croyez-vous que votre fils et ses amis n'aient rien à vous apprendre? Détrompezvous. On apprend atout âge, même au nôtre; nous sommes des écoliers toute notre vie et nous faisons même des écoles jusqu'à la fin. Ces jeunes gens, qui n'auront pas peur de vous, vous feront la leçon, à leur manière : ils vous apprendront sur eux, sur leur temps, qui n'est pas tout à fait le vôtre, sur les jeunes générations, qui ne ressemblent pas absolument à celles que vous avez connues, bien des choses que vous ignorez, parce que vous avez derrière vous un long passé, qui vous détourne quelquefois du présent et qu'ils ont devant eux un long avenir. Vous vieillirez plus gaiement auprès de cette jeune forêt bruissante. Ils vous rendront le cerveau moins étroit, le sang plus frais, l'âme ouverte, les yeux contents; ils rendront votre arrière -saison moins seule, moins mélancolique, votre sagesse elle-même,

si vous êtes devenu sage, moins ennuyeuse et

moins attristée. Ce sera tout bénéfice, comme vous voyez.

Vous aurez encore un autre sujet de satisfaction. Vous vous direz, à cette approche du dernier soir, où l'on commence à s'entretenir gravement avec soi-même, que ces amitiés qu'il vous aura été doux de voir se serrer autour de votre enfant, seront pour lui, plus tard, une joie, une force et une consolation dans la vie; qu'il pourra ainsi plus aisément se souvenir de vous, se passer de vous... J'ai fait là-dessus, jadis, une petite chanson que je me chante encore à moi-même de temps en temps. Je vous la dirai un de ces soirs, quand nous serons nous deux, rien que nous deux...

Mon cher ami,

Vous voulez bien donner à votre cher garçon beaucoup d'indépendance; mais « vous vous étonnez, vous vous affligez même, me dites-vous, que ses idées essentielles ne soient pas toujours les vôtres ». Raisonnons un peu. L'essentiel est que votre grand garçon ait déjà des idées qui lui soient propres, qu'elles viennent de lui sans que personne les lui souffle ou les lui impose et qu'il sache à peu près comment elles lui sont venues, pourquoi il les a. Le seul fait d'avoir des idées qui lui appartiennent et qui l'intéressent mettra

entre lui et la plupart de ses jeunes contemporains une première différence qui sera tout à son avantage. Quant à la ressemblance, à la concordance absolue, sur tous les points, de ses idées et des vôtres, c'est une autre affaire. Nous avons tous un certain tour d'esprit qui ne dépend pas seulement de notre nature, de nos organes, de la forme et de la constitution de notre cerveau, mais qui vient aussi de nos expériences personnelles, du milieu où nous avons été élevés, des influences diverses que nous avons subies. Je vous l'ai dit et je vous demande la permission de vous le répéter : ce qui fait les amitiés les plus solides entre les pères et les fils, c'est moins encore la ressemblance des idées et même des caractères que celle des sentiments. Vous à qui je parle, mon cher ami, êtes-vous le même, avez-vous les mêmes idées qu'il y a vingt ans? Avez-vous gardé, sans en perdre et sans en modifier une seule, les mêmes opinions sur les hommes et sur les choses? N'êtes- vous jamais en désaccord et en contradiction avec vous-même? N'avez-vous pas maintes fois

changé d'idées et de langage, au cours du temps, d'année en année, de mois en mois, j'allais presque dire d'heure en heure? Vous seriez, en ce cas, un homme unique, invariable et absurde, que vous n'êtes point. Les idées changent d'une génération à une autre et, dans le même homme, de saison en saison. On n'est ni une girouette, ni un pantin, parce qu'on cherche, toute sa vie, à s'orienter dans le sens du vrai : c'est précisément pour cela que l'on est au monde.

Vous vous plaignez que votre cher garçon soit brusque et tranchant. Je n'aime pas beaucoup qu'on soit tranchant, mais il ne me déplaît pas qu'on soit un peu brusque, à son âge : les meilleurs d'entre nous ont commencé par là et quelques-uns ont persévéré. Voudriezvous que votre fils fût timide, indécis et flasque? Je ne le pense pas. Il est vif, primesautier et absolu, comme tous les jeunes gens qui ont du sang dans les veines et dont le sang ne fait qu'un tour. Il tient à ses idées, quand il les croit bonnes ; il ne les abandonne pas, au premier choc, comme un déserteur

qui jette ses armes à la première alerte. Vous avez été ainsi, rappelez-vous, à un âge que vous n'avez plus. Je m'en souviens, sans vous en faire de reproche : vous n'étiez pas commode à manier. Depuis, vous avez mis de l'eau dans votre vin : vous êtes moins entier, moins catégorique, moins cassant. — Vous voyez que je ne vous mâche pas vos vérités. Laissez boire à votre cher garçon le vin tout pur de sa jeunesse, en attendant qu'il le trempe, à son tour, comme vous avez fait, qu'il revienne lui-même, averti par l'âge et par l'expérience, de ses partis pris, qu'il corrige ses erreurs, qu'il assouplisse et fasse fléchir son intransigeance.

Qu'entendez- vous par ces « idées essentielles » dont vous me parlez? Ceci, je crois. Entre la vingtième et la trentième année, au moment où l'homme vrai que nous allons être s'annonce, s'ébauche, se précise et s'achève en nous, un certain nombre de questions, politiques, sociales et religieuses, se présentent à un jeune esprit ouvert et libre. Il ne les a pas toutes éclaircies; il y en a de si complexes

et de si obscures qu'elles nous occupent et nous tourmentent, jusqu'à la fin; mais il en raisonne et il les discute avec lui-même. Il en raisonnera aussi avec vous. Écoutez-le. Ne craignez pas les discussions, ne les fuyez pas. Aux silences mous et lâches, qui ont l'air d'assoupir les différends, mais qui, en réalité, amènent et creusent, si je puis dire, les malentendus, préférez la libre controverse, oui, libre et hardie, entre un père et un fils qui cherchent et qui tiennent à s'expliquer.

Le respect que votre fils a pour vous n'y perdra rien ; votre intimité y gagnera en franchise, en douceur, en sécurité. Ce qui fait presque toujours la divergence de nos opinions, c'est que nous regardons le même pays de deux fenêtres différentes. Mettez-vous à la fenêtre de votre fils et lui à la vôtre : vous élargirez tous les deux votre horizon. Regardez ce qui se passe tous les jours autour de vous. Nous avons vu, nous voyons encore, vous et moi, les idées religieuses, politiques et sociales d'une famille changer des pères aux fils, sans que l'amour paternel et filial en

subisse la moindre atteinte : il est assez fort pour résister aux discussions, quand elles gardent le ton et la mesure qu'elles gardent toujours entre gens qui veulent vivre ensemble et qui s'aiment bien. Vous connaissez, comme moi, sans citer personne, des pères d'opinions très modérées, dont les fils et les gendres ont des opinions bien plus hardies, bien plus avancées — ou inversement. Cela ne les empêche pas de s'entendre on ne peut mieux, de faire, comme on dit, très bon ménage. Chacun y met du sien, naturellement : sans cela il n'y aurait pas de société possible; mais, le débat épuisé, chacun, sans étonner ni blesser autrui , reste fidèle à son opinion ou à sa croyance.

Daignez me croire, mon cher ami : je suis un idéaliste ou, si vous aimez mieux, un optimiste convaincu et persévérant, comme vous savez; la vie, si amère qu'elle soit à certains jours, m'a encore fortifié dans cette philosophie sereine et bienveillante dont je n'ai pas honte : nous entrons et nous entrerons de plus en plus dans une société meilleure. Elle sera

toujours imparfaite, puisqu'elle se composera d'êtres humains, mais elle deviendra plus tolérante, plus fraternelle et plus pacifique. Les familles sont la première image des sociétés. Les pères et les fils d'aujourd'hui ont des devoirs et des droits réciproques qu'ils sentent, je crois, et qu'ils comprennent de mieux en mieux. L'indépendance des jugements, la liberté des esprits, celle des consciences, sont de plus en plus respectées, dans la famille française. Il n'y a plus de droit d'aînesse, on ne contraint plus les filles à entrer en religion pour se débarrasser d'elles ; on n'obtient plus de lettre de cachet contre un fils qu'un père violent et tyrannique veut punir et mater trop rudement. Les pères et les fils peuvent s'entretenir affectueusement, même de ce qui les sépare, au lieu d'être, comme autrefois, il n'y a pas encore bien longtemps, l'un, le père, un maître absolu et impérieux, qui n'admettait même pas la contradiction, l'autre, le fils, un sujet obéissant ou résigné, qui devait accepter toutes les contraintes. La famille française, j'en suis convaincu, est plus unie, plus heu-

reuse et plus joyeuse qu'elle ne Tétait au temps passé....

Laissez donc votre cher garçon avoir ses idées et ne vous alarmez pas trop si elles sont quelquefois en insurrection contre les vôtres. Ce jeune insurgé vous aime bien, même quand il ne vous écoute pas, et vous l'aimez peut-être un peu plus, sans vous en douter ou sans le lui dire, quand vous voyez croître et se dresser en face de vous la jeunesse loyale, fîère et ardente qui est en lui....

Mon cher ami,

Nous connaissons vous et moi des pères et des fils qui vont chacun de leur côté. On dirait qu'ils sont gênés, les uns et les autres, de se montrer ensemble : on ne les rencontre presque jamais dans les mêmes maisons. Nous en connaissons aussi qui ont des sentiments et des usages tout différents : le père est ravi de sortir avec son fils, et de le mener dans les maisons où il fréquente ; il est fier de produire son grand garçon et de se parer pour ainsi dire de sa jeunesse; le fils? sans avoir une

bride au cou, n'est pas ennuyé de se montrer avec son père et d'entrer dans un salon, non pas derrière lui, comme Thomas Diafoirus, mais auprès de lui. D'où vient cela?

La coquetterie n'est pas un défaut réservé aux femmes. On dit qu'il y a des femmes encore jeunes, mais sur la limite de la maturité et plus femmes que mères, qui n'aiment pas trop à se montrer avec une fille déjà grande, de peur d'accuser leur âge et de se défraîchir imprudemment. Elles ont bien tort et une femme d'esprit ne prend jamais cette précaution inutile. Il y a de même des pères coquets qui ne veulent pas avouer de très grands garçons : ils ont l'air de craindre que leurs fils ne les « défassent », comme on disait autrefois, c'est-à-dire ne les vieillissent prématurément aux yeux du monde ou, quand ils les emmènent avec eux, ces grands garçons ont une mine de petits garçons. — « Baiserai-je, papa? — Baisez, Thomas. » On a bien le droit de baiser tout seul, lorsqu'on a vingt ans.

Vous aimez le monde, mon cher ami, sans

y aller pourtant tous les soirs; votre fils l'aime aussi et vous y allez volontiers ensemble. Vous avez dix fois raison. Soyez son introducteur et son guide; engagez-le, apprenez-lui à savoir causer : c'est un art qui se perd et un plaisir qui s'en va. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne causent plus guère; ils n'osent pas/ ne veulent pas, ne savent pas et quelques-uns, trop dégoûtés, ne daignent pas; ces freluquets sont revenus de tout, sans être allés nulle part, et méprisent la société des honnêtes gens. Où passent-ils leurs soirées? Je n'en sais rien et je n'ai pas envie d'y aller voir; mais ils prétendent, pour leur emprunter leur langage, qu'ils se « rasent » quand ils vont dans le monde ou restent chez eux. Votre fils, je le sais, a d'autres idées. Il a des sœurs, qui ont des amies. Elevé dans un milieu aimable et sain, franc et simple, sans être trop libre, sans être non plus rigide et collet-monté, il se plaît dans la société des femmes. Encouragez-le et apprenez-lui, car tout s'apprend, à causer avec elles : avec les vieilles dames, qui sont des trésors de sagesse, pour apprendre.

la vie, avec les jeunes femmes, pour la comprendre, avec les jeunes filles pour la deviner. . . Laissez-le, écoutez-le causer librement, sans couvrir sa voix de la vôtre et sans vous mêler indiscrètement à ses propos. Surveillez un peu, du coin de l'œil et en ouvrant l'oreille de temps en temps, son apprentissage, mais ne mettez pas toujours votre fauteuil et votre personne entre le monde et lui.

Les femmes — les vieilles dames, les jeunes mamans, les jeunes filles, celles surtout qui ne savent rien — lui apprendront bien des choses. Les femmes sont en général meilleures que nous, sauf, bien entendu, celles qui sont pires. De celles-là que Dieu sauve ou que le diable préserve votre cher garçon s'il tombe par hasard sur une de ces coquines — mais c'est là un sujet brûlant et hardi, que nous traiterons une autre fois. — Il n'y a rien de plus aimable qu'une jolie fille française, simple, avenante, spirituelle, coquette juste assez, dans la mesure où il faut l'être pour cherchera plaire, sans y tâcher, fine, éveillée, silencieuse, pleine de bonne grâce, d'atten-

tions prévenantes, de façons gentilles, qui sait répondre quand on lui parle et qui vous regarde avec des yeux frais où il y a souvent plus de malice qu'on ne croit. Les freluquets, qui sont des nigauds, les méprisent et les ignorent; ils ne les soupçonnent même pas et elles se moquent d'eux; ils en parlent d'une manière blessante et hardie et il faut quelquefois les corriger : ce qu'ils disent n'a d'ailleurs aucune importance. Ces jeunes filles, les amies de ses sœurs et d'autres encore, seront pour votre garçon la plus naturelle et la plus agréable des sociétés. Vous ne songez pas encore à le marier, vous avez bien le temps, et vous êtes d'avis, en quoi je vous approuve, qu'il choisisse celle qu'il prendra. Pour bien choisir, il n'est pas mauvais qu'il regarde luimême, qu'il compare, qu'il se détermine ensuite, quand son cœur et sa raison l'auront conseillé.

Le monde où l'on s'ennuie est le pire des étouffoirs; le monde où l'on s'amuse, sans compter que l'on ne s'y amuse pas tous les jours, est un vilain endroit et quelquefois un

mauvais lieu; mais le monde où l'on se plaît entre gens qui se ressemblent et qui se sont assemblés à cause de cela, est la meilleure école pour des jeunes gens... Je viens de relire pour vous, mon cher ami, les Conseils à un jeune homme, de Vauvenargues (je les ai sous les yeux en vous écrivant) ; c'est un petit livre que personne ne lit plus, mais qui est plein de délicatesse. Relisez vous-même le second chapitre : Sur ce que les femmes appellent un homme aimable : vous y noterez cette petite réflexion : « Gardez-vous de prendre pour le monde ce petit cercle de gens insolents qui comptent eux-mêmes pour rien le reste des hommes et n'en sont pas moins méprisés ». Ce n'est pas, je le sais, dans un monde, dans un cercle comme celui-là que vous conduirez votre grand garçon. Aidez-le, en le présentant, en l'accompagnant dans votre monde, à devenir sous vos yeux un homme vraiment aimable, ce qu'on appelait autrefois un garçon gentil. Entrer, sortir, s'asseoir, se lever, cela n'est encore rien; ce qu'on nomme les belles manières n'est souvent qu'un vernis superfr>

ciel, plus ou moins brillant, qui ne prouve pas grand'chose ; mais la vraie politesse, la simplicité, le naturel, l'art des nuances, la bonne grâce, la distinction aisée, ce n'est pas seulement un don de nature, c'est une science, légère si vous voulez, mais charmante et utile, dont personne ne peut se passer dans le commerce du monde et dont le monde instruira tous les jours votre cher garçon.

Elle lui servira toute sa vie. Elle le rendra un galant homme et dans notre temps de démocratie mal élevée ce n'est pas une qualité si répandue. Un autre vous dira : « Tout cela est puéril et suranné; mettez tout de suite votre fils aux affaires ; il n'y a, en ce monde de réalités, qu'une science pratique, celle des intérêts, qu'un art indispensable, celui d'arriver ». N'en croyez rien. Ce sont les arrivistes brutaux ou les parvenus insolents qui parlent ainsi. Le monde, heureusement, n'est pas composé que de ces espèces. Le monde reconnaît toujours ceux qu'il a formés autrement : il les accueille et les recherche, sans les confisquer; il ne nuit ni à leur travail

quand ils sont laborieux, ni à leur esprit, quand ils en ont, ni à leur indépendance et à leur dignité, quand ils ont du caractère. Il en fait des hommes de bonne compagnie. Vous avez mené votre fils au collège pour y faire ses études ; le moment est venu pour vous, mon cher ami, de le mener avec vous dans le monde ou de le laisser y aller sans vous, pour y faire, comme je vous ai dit, son apprentissage.

Mon cher ami,

S'il est naturel et légitime que les fils aient d'autres idées que leurs pères, il ne Test pas moins qu'ils aient d'autres goûts et qu'ils prennent d'autres distractions. Comme les idées, les goûts changent, les plaisirs aussi, d'un homme à un autre, d'une génération à une autre ; ce qui nous intéresse et nous amuse n'amusera peut-être pas nos enfants. Ainsi va le monde! Vous me dites, par exemple, que votre cher garçon n'aime pas la lecture et le théâtre autant que vous les aimiez à son âge, et que vous les aimez encore aujourd'hui.

Vous lui trouvez en revanche pour la musique et pour les beaux-arts un goût très vif et très averti que vous n'aviez pas au même degré. Je ne vais pas m'embarquer dans le détail et la discussion de tout cela; je n'en ai ni la place ni le temps; laissez-moi seulement vous proposer quelques réflexions.

Vous vous étonnez, vous vous fâchez presque que votre fils n'aime pas la lecture autant que vous. Ce n'est pas tout à fait sa faute. C'est un peu la faute de l'Université, qui l'a nourri, et de la manière dont elle l'a fait travailler. Personne n'aime plus que moi l'Université et n'a mieux essayé, je crois, de la bien servir; je lui rends très volontiers justice; je rends hommage à ses qualités et même à ses vertus; je n'aime pas autant — et j'ai le droit de le dire — toutes ses méthodes. La nouvelle pédagogie me fait assez souvent regretter l'ancienne : j'ai pu les éprouver et les comparer toutes les deux. On apprend aujourd'hui trop de choses à un enfant et on les lui apprend toutes à la fois. On lui bourre l'esprit/et la mémoire d'une foule de connais-

sance hâtives, qui s'entassent et se brouillent dans les cerveaux les mieux faits dont les cases sont encombrées; on ne distingue pas assez entre le miel et la cire ; on met de tout, pêle-mêle, dans ces tendres alvéoles que l'on remplit comme des magasins et des entrepôts. Un cerveau d'enfant ne doit ressembler ni à un grenier ni même à une armoire; la surcharge et l'entassement ne peuvent amener que la confusion, la fatigue et le dégoût. Dès le collège, les jeunes gens perdent le goût et l'habitude de la lecture... Les maîtres de jadis avaient une méthode toute différente. Nous sommes encore quatre ou cinq pédants de l'ancienne roche, pas beaucoup plus, qui sommes restés fidèles aux anciens usages; j'entends dire, et je m'en réjouis, que de jeunes maîtres, fort intelligents, sont en train de les rajeunir, en les restaurant.

Autrefois, mon cher ami, au lieu de courber la jeunesse sur une tâche ingrate et stérile, de la surmener par les exercices les plus divers, de la contraindre, sous prétexte de la préparer aux examens, à l'emmagasinement et au

bourrage, on lui ouvrait, librement et joyeusement, des horizons plus larges. On lui mettait en mains de beaux livres, dès la première année des humanités, c'est-à-dire dès la classe de troisième; on lui disait : « Prends et lis. Aime le beau, goûte-le et va le chercher aux sources pures. » On lisait avec elle ces beaux livres et on lui apprenait à les lire. Plus d'une classe, et ce n'était ni les moins joyeuses, ni les moins fécondes, se passait ainsi en bonnes lectures. Je m'en souviens comme d'hier, vous pouvez vous en souvenir aussi, et je suis toujours reconnaissant du plaisir que l'on m'a donné, du service que l'on m'a rendu.

Qu'arrivait-il? C'est que l'enfant et le jeune homme, mis en goût de lire dès le collège, gardaient pour ainsi dire l'appétit ouvert et continuaient de lire, à travers la vie, aux heures de relâche et de loisir. Les journaux et les revues, rapidement feuilletés, ne leur suffisaient pas ; ils prenaient plaisir à former et à enrichir euxmêmes leur bibliothèque. Ceux qui n'avaient pas de livres chez eux en cherchaient et en trouvaient ailleurs; les cabinets de lecture,

même en province, jusque dans les petites sous-préfectures, étaient plus achalandés et mieux approvisionnés qu'aujourd'hui... Vous me direz qu'on courait moins que maintenant, qu'on était moins souvent hors de chez soi, qu'on allait moins en automobile et à bicyclette. Peut-être. Mais, surtout, on avait l'esprit plus ouvert, plus curieux et plus éveillé; le livre était un compagnon et un ami que l'on pratiquait plus assidûment.

On lisait donc plus, dès le collège, on lisait plus aussi, dans la famille et entre soi, à la lumière de la lampe et à la chaleur du foyer. Cette habitude des lectures du soir, des lectures pour tous, qui était si bonne pour de jeunes esprits, s'est beaucoup perdue. Rappelez-vous ce que nous dit Lamartine dans ses Confidences : « Mon père tient un livre dans sa main. Il lit à haute voix... Moi, le visage tourné vers mon père et le bras appuyé sur un de ses genoux, je bois chaque parole, je devance chaque récit, je dévore le livre dont les pages se déroulent trop lentement au gré de mon impatiente imagination, »

L'ancienne éducation travaillait ainsi de concert avec l'ancienne pédagogie. L'une et l'autre donnaient aux enfants le goût de ce plaisir solide et délicat que l'on trouve dans une lecture intéressante et que rien, je crois, ne peut remplacer. Après cette double initiation, le livre, avec ou sans images, devenait et restait, pour l'enfant dont le cœur et l'intelligence lui devaient leur premier éveil, leurs premiers émois, un aliment préféré, indispensable, une récréation joyeuse, une société charmante. Cela ne l'empêchait pas de courir les champs et les bois, de s'amuser, comme un autre, aux jeux de son âge, de se plaire même aux exercices violents; mais la sève de la pensée montait en lui saison par saison ; la rêverie silencieuse faisait de lui, le temps venu, un homme sérieux et méditatif, enrichi de la meilleure substance des êtres pensants, qui avaient pensé pour lui, avant lui; sa mémoire était pleine de belles choses qui avaient profité à son entendement; son imagination, quand il en avait, s'était envolée dans les grands espaces, au-dessus du terre-à-terre de la vie

commune. Il était, presque à son insu, devenu un homme cultivé et distingué, dont la culture et la distinction se révélaient et se faisaient remarquer dans tous les emplois.

Rien n'est perdu, mon cher ami, puisque votre fils n'a pas vingt ans . Vous pouvez encore — cela vous regarde et dépend de vous en grande partie — éveiller ou réveiller en lui le goût de la lecture... Vous me dites qu'il n'a pas, comme vous l'aviez à son âge, le goût du théâtre, de la « comédie». Ce n'est pas non plus tout à fait sa faute, c'est un peu celle du théâtre lui-même où il est devenu assez difficile d'aller en famille, comme on y allait autrefois, et même tout seul, quand on n'est pas décidé à tout voir et à tout entendre. Le théâtre, aujourd'hui, n'a plus seulement pour objet de « faire rire les honnêtes gens » ou de les émouvoir; il faut, pour attirer la foule et gagner de l'argent, qu'il fasse concurrence au cinéma, au café-concert, au salon de peinture, à la musique russe, au cirque, aux cabarets de Montmartre, etc., etc. Je ne veux pas dire qu'il soit en décadence, en défaveur, mais, à part quelques exceptions

brillantes, on n'y va plus guère, comme autrefois, pour y verser de belles larmes ou pour y rire de ce rire, honnête et sain, qui est hygiénique et bienfaisant. Les jeunes filles vont rarement au théâtre ; les jeunes gens n'y vont plus beaucoup. Demandez à mon confrère et ami, M. Henri de Régnier, de vous dire, un de ces jours, ce qu'il pense de ce changement, qui intéresse aussi l'éducation : il vous le dira mieux que moi, car il le sait mieux.

Mon cher ami,

Un certain nombre de pères — mais je sais que vous n'êtes pas de ceux-là — ne cessent de corner aux oreilles de leurs grands garçons : « A ton âge, j'avais fait ceci; à ton âge, je faisais cela. . . A ton âge. . . A ton âge. . . , etc. » C'est assommant et inutile. Si le fils qu'ils poursuivent de ce refrain n'était pas, malgré tout, plein de respect, il aurait presque le droit de leur répondre : « Je ne sais pas ce que vous faisiez à mon âge, mais je me promets bien, quand mon fils aura vingt ans, de ne pas lui parler comme vous me parlez aujourd'hui ».

Et ce n'est pas seulement inutile, c'est dangereux. Un père grondeur et vaniteux qui se compare et s'oppose ainsi à son grand garçon va directement contre son objet : au lieu de l'exciter à bien faire et de le piquer d'émulation, il le déprime, le paralyse et le mécontente. Nous n'aimons pas, tous tant que nous sommes, à être censurés et morigénés perpétuellement. Voulez-vous être sûr d'intéresser votre cher garçon et de lui rendre service? Parlez-lui surtout et presque uniquement de son avenir. Montrez-lui d'abord que vous n'avez pas de pensée plus constante, de plus cher souci. Vous n'êtes pas encore, mon cher ami, à la fin de votre journée, mais vous sentez déjà venir le soir ; votre fils, au contraire, est dans toute la grâce de sa matinée, dans toute la sève et toute l'ardeur de son printemps. Au lieu de lui rappeler constamment le souvenir de votre jeunesse active et laborieuse, aidez la sienne à prendre son vol ; faites-le profiter largement, sans lui rien refuser de ce que vous pouvez lui donner, des biens que vous avez acquis, de votre situation, de vos ressources, de votre

crédit et de vos amitiés, de votre expérience. Vous connaissez déjà ou vous entrevoyez ses aptitudes, ses espérances, ses ambitions ; entretenez-le librement et affectueusement de ce qu'il veut faire, inspirez-lui, par l'ouverture de cœur qu'il trouvera en vous, la hardiesse joyeuse de vous confier ses idées et ses projets.

J'entends dire assez souvent autour de moi qu'il n'est pas mauvais qu'un grand garçon apprenne à se débrouiller tout seul, pour devenir, comme on dit maintenant, un débrouillard ; qu'un peu de vache enragée ne nuit pas aux estomacs de la jeunesse. Je n'en suis pas sûr. La vache enragée n'est pas une bonne nourriture : sans doute, les estomacs robustes l'assimilent et la digèrent; elle détériore les autres et elle risque de les gâter, parce qu'elle est dure, coriace et empoisonnée. Je ne demande pas, bien entendu, qu'on élève les jeunes gens dans du coton : le coton>non plus ne leur vaut rien, il les amollit; mais entre le lit de plume et les noyaux de pêche, entre la mollesse et la dureté, il y a place pour d'autres

types de couchette et d'autres système d'éducation. Dans vos entretiens avec votre cher garçon, inclinez plutôt vers la bienveillance et les ménagements que vers la sévérité toujours tendue. Laissez-le d'abord, si vous voulez, se reconnaître et se débrouiller presque tout seul dans le commencement de sa vie, chercher sa voie, s'orienter, comme on laisse, à la chasse un bon chien, qui vient d'être découplé, longer la bordure du bois, humer l'air et flairer le vent; puis, quand il aura jeté son premier cri, suivez-le, venez à la rescousse et appuyez-le.

Qu'il vous voie, qu'il vous sente auprès de lui, à côté de lui, dans toutes les décisions importantes de sa jeunesse. C'est une entreprise, nous le savons vous et moi, mon cher ami, puisque nous sommes pères tous les deux, que de faire un homme. Un seul jour ne suffît pas à la tâche, qui demande bien des années. Elle demande aussi une constante et méthodique application. Les entretiens de cœur à cœur et d'esprit à esprit y peuvent beaucoup. Je suppose, par exemple, que

rotre cher garçon prenne après vous la suite le vos affaires. Ce n'est pas un fardeau dont tous allez vous débarrasser sur lui, heureux c'en être quitte et pour en décharger vos épaules ; ce ne sera pas davantage — je m'en rapporte à vous — une substitution plus apparente que réelle qui ne donnerait à votre fils qu'une autorité nominative et laisserait entre \os mains la direction effective et personnelle ce votre maison. Vous laisserez au contraire à votre fils, j'en suis convaincu, toute l'initiative qu'il veut prendre et qu'il doit avoir; mais à la fois en bon père de famille et en homme d'affaires expérimenté, vous ne vous désintéresserez pas de son travail. Elevé comme il l'a été par vous, il sera d'ailleurs le premier, dans son intérêt même, à vous demander vos avis et à s'éclairer de votre expérience. Vous viendrez encore à l'usine de temps en temps, non pas comme un critique sourcilleux, comme un contrôleur jaloux, décidé par avance à blâmer les changements, à désapprouver ou à contrarier les innovations, mais comme un bon conseiller que

le passé ne rend pas injuste pour l'avenir, comme un témoin autorisé de l'initiative nouvelle, de l'essor nouveau, dont il sait peser les raisons et les effets.

La plupart des pères et des fils que je connais s'entretiennent peu et trop brièvement des choses qui touchent à la vie sérieuse celle du travail et de la pensée. On dirait qu'ils fuient — par légèreté ou par discrétion, je ne sais — ces entretiens graves et nécessaires, où chacun de nous forme et révèle le meilleur de lui-même. C'est un très grand tort. Ils deviennent ainsi peu à peu étrangers, inconnus et impénétrables les uns aux autres. Ils respirent pourtant le même air, il vivent côte à côte sous le même toit et forment, en apparence, la même famille; en réalité, ils s'ignorent, bien qu'ils aient l'habitude de vivre ensemble, comme si chacun vivait en soi et pour soi, en fermant son âme ; ils en arrivent même quelquefois à se méconnaître. Il n'y a entre eux qu'une soudure provisoire et artificielle ; ils sont tout surpris et en désarroi le jour où une brusque

révélation leur découvre ce qu'ils n'avaient ni deviné ni soupçonné; leur fausse et fragile intimité ne résiste pas aux chocs de la vie. On voit alors des méprises singulières ou des éclats, des brouilles et des ruptures qu'il eût été facile d'éviter. Ces choses-là n'arrivent jamais entre un père et un fils qui s'entretiennent librement, familièrement, qui ne se cachent rien de ce que doivent savoir l'un de l'autre deux amis, deux compagnons, deux associés, unis par le sang, par la confiance et par la vie...

Les vaines effusions, qui sont toujours inutiles et mensongères, n'ont rien de commun avec ces entretiens sérieux, cette bonne et loyale pratique de franche amitié. Au fur et à mesure que nos fils grandissent et mûrissent, que l'âge et l'expérience de la vie les rapprochent de nous, notre autorité paternelle ne diminue pas pour cela — et je suis le dernier à vouloir lui porter atteinte — mais nous serions mal venus d'exiger de nos enfants, devenus des hommes, une dépendance et une soumission constantes, qui les tiendraient

toujours en tutelle. Un arbre devenu robuste et en plein rapport ne garde plus le tuteur, qui lui a permis, quand il était jeune et frêle, de pousser droit. Déférence et dépendance ne sont pas des termes synonymes. Je me reprocherais comme une faiblesse et une erreur de ne parler aux fils que de leurs droits et de ne jamais leur parler de leurs devoirs : vous savez bien, mon cher ami, que ce n'est ni ma pensée, ni mon intention. Mais nous avons nos devoirs, nous aussi. Le premier est d'aimer comme il faut, de laisser croître et d'aider à croître, sans trop la contraindre, la belle jeunesse qui va prochainement nous remplacer.

Mon cher ami,

Vous voilà revenu à Paris où je vais bientôt vous rejoindre. Nous reprendrons de vive voix, cet hiver, au coin du feu, nos libres entretiens sur l'éducation : c'est toujours et en tout temps un grave problème, digne d'intéresser les honnêtes gens. Aujourd'hui, pour clore notre correspondance, je voudrais tirer une brève conclusion des propos que nous avons échangés, des réflexions que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire et de celles que je vous ai moi-même proposées.

Croyez-moi, mon cher ami, plus j'ai vécu

et plus je me suis affermi dans cette idée : il n'y a pas rien qu'une joie, il y a un avantage et un profit mutuels pour les fils et les pères à se mieux connaître, à se pénétrer l'un l'autre, à s'entretenir sans contrainte, à se comprendre et à s'apprécier réciproquement. Dans la famille, comme dans la société, la confiance solide est le premier élément de la concorde et la première garantie du bonheur. La confiance qui rapproche et unit deux hommes, deux amis, ne les ouvre et ne les soude pas seulement l'un à l'autre; elle les enrichit simultanément de l'apport mutuel de chacun d'eux. N'est-ce pas surtout avec les nôtres, avec ceux qui nous touchent de plus près et qui sont vraiment une partie de notre âme, que la nature nous défend d'être égoïstes, personnels et renfermés? Soyez donc, dans toutes les circonstances, l'ami et le conseiller intime de votre grand garçon, qui ne demandera pas mieux. Voici, en mettant à part la satisfaction sentimentale de la tendresse, ce que vous y gagnerez. Votre fils d'abord n'aura rien de caché pour

vous. Au lieu de vivre comme tant de pères et de fils, qui ne se connaissent pas assez, en voisins, sinon en étrangers, isolés, méfiants, silencieux, vous sentirez chaque jour entre vous deux un courant de chaude intimité, que rien ne refroidira. Vous lirez dans les yeux et dans l'âme de votre fils, comme il pourra lire dans les vôtres; vous serez plus sûr de bien remplir votre tâche paternelle puisque vous vivrez réellement d'une vie commune, puisque, à chaque instant, votre chère intimité nouera entre vous et lui un lien de plus.

Vous vous rajeunirez tous les jours au contact et à la flamme de sa jeunesse et c'est un grand service qu'il vous rendra. Les années qui tombent sur nous une à une comme des gouttes de plomb vous épargneront plus qu'un autre. Je vous le répète, puisque vous avez bien voulu m'écrire que ma petite formule était bonne : rien ne préserve de vieillir comme d'aimer la jeunesse que l'on n'a plus.

Si la vieillesse, il faut bien le dire, rend

tant de gens grognons, maussades et insupportables, c'est qu'elle les racornit et les fait se recroqueviller en quelque sorte sur euxmêmes. Ils se tassent, ils se morfondent tout seuls dans leur coin et ils s'ennuient d'être seuls parce qu'ils se trouvent de mauvaise compagnie; cette solitude, qui leur pèse, les rend moroses, exigeants et inquiets. Le présent les afflige, parce qu'ils n'en sentent pas l'intérêt et n'en suivent plus le mouvement; l'avenir les effraye, parce qu'il leur parait vide ou sombre; ils vivent presque toujours dans le passé, avec des ombres, c'est-à-dire avec des idées et des sentiments d'autrefois; ils ressemblent à un pauvre homme dont le foyer n'aurait plus que des cendres et qui essayerait vainement de se dégourdir les mains en remuant, avec un vieux tisonnier, ces cendres éteintes... Vous, au contraire, mon cher ami, vous verrez tous les jours votre grand garçon ranimer le foyer de votre vie en y jetant à plein bras le bois qu'il aura coupé dans sa forêt; vous entendrez le crépitement, vous verrez la flamme claire

des idées neuves. Votre passé, bien entendu, existera toujours pour vous; vous lui demanderez, quand il vous plaira, les chers souvenirs qu'il vous garde, mais vous n'aurez pas rompu le lien qui doit nous rattacher aux générations naissantes. Vous vieillirez dans votre coin, comme nous tous, mais vous n'y pourrirez pas.

Votre cher garçon, de son côté, — et c'est surtout à lui que je pense, vous comprenez pourquoi, — tirera un grand profit de votre amitié. La solitude, qui effraye les vieillards, inquiète quelquefois les jeunes gens : elle épouvante les uns et elle énerve les autres; elle fait des timides, qui ne savent pas oser, ou des présomptueux et des téméraires, des risque-tout. Il est naturel qu'un jeune garçon, au début du voyage de la vie et sur le seuil de sa porte, regarde autour de lui, interroge l'horizon, cherche une promesse de beau temps, un encouragement et un soutien. Vous serez là, mon cher ami, pour exercer et soutenir le courage du vôtre, pour lui donner confiance en lui et en vous. Vous n'aurez pas

besoin de prendre une voix et des gestes de patriarche, de bénir tous les matins ce jeune Tobie; mais il saura, en allant tenter, lui aussi, la grande aventure, qu'il a derrière lui une maison sûre, une amitié tendre et un port d'attache ; que son avenir est le plus cher souci de son père et son père le premier témoin de son avenir; que toutes ses ambitions sont ressenties, que toutes ses joies seront partagées, que toutes ses peines, s'il en a, seront adoucies. Quel soutien, quel réconfort, quelle sécurité pour celui qui débute et qui n'a qu'à se retourner pour voir et pour sentir qu'on le suit des yeux!

Ce n'est pas tout. Le voilà parti! Votre souvenir, votre pensée, votre image ne le quitteront plus. Il sait tout le prix de votre expérience, qu'il a reconnue ; il a trop besoin de vos conseils pour s'en passer. Cette expérience qu'il a toujours trouvée utile et jamais grondeuse, ces conseils affectueux et bienveillants qui n'ont jamais été impérieux comme des ordres, ni gênants et durs comme une contrainte, il vous les demandera encore, il

viendra les chercher auprès de vous. Au premier embarras, à la première perplexité, il vous confiera ses doutes, ses hésitations, il aura recours à vos lumières ou, ce qui est la même chose, il s'inspirera de vos exemples. Comme il n'ignore rien de votre vie, comme il sait que vous aussi, à vos débuts, vous vous êtes heurté à l'existence, vous avez eu à lutter contre elle, il se dira, même en votre absence et loin de vous : « Que ferait mon père ou qu'aurait-il fait, à l'âge où je suis, dans la passe que j'ai à franchir, devant les circonstances qui s'offrent à moi? » Ce n'est pas vous qui le lui direz; il se le dira tout seul et il bénéficiera ainsi, presque sans le savoir, des conseils que vous lui aurez donnés, des leçons qu'il aura reçues.

Les pères qui se sont trop désintéressés de leur fils quand ils étaient jeunes, n'ont pas qualité pour les diriger et pour les avertir plus tard ; ceux qui les ont trop sermonnés et trop ennuyés durant leur enfance, perdent de même, l'âge venu, toute autorité; elle a déjà trop servi, dans de très petites choses, elle

s'est usée. Mais les vrais pères, les meilleurs pères, ceux qui ont su et fait leur métier — car c'en est un — se retrouvent, malgré le temps, avec une autorité toujours intacte et toujours utile. Leurs fils ont pris l'habitude de les estimer, de les écouter, de discuter et de s'entretenir avec eux, d'homme à homme; ils ne veulent plus la perdre, parce qu'ils ont tout avantage à la conserver... Adieu, mon cher ami, nous allons retourner, vous et moi, à nos tâches accoutumées. Faites toutes mes amitiés à votre garçon, qui est si heureux d'être jeune et qui est, je le sais, grâce à vous et grâce à lui, en bon chemin.

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