‹ L'éducation joyeuse en vacances - en familleChapitre 8 sur 10 · Dans le Journal des Débats · texte numérisé non relu

Dans le Journal des Débats

jardin, dans un bois, dans un pré, au bord des eaux vives. Dans ce joli cadre, mobile et attrayant, l'attention éveillée, amusée, promenée, ne se fatigue et ne se rebute jamais : c'est pour elle une fête de tous les instants et son effort même est un plaisir, puisqu'il est toujours suivi d'une découverte. Un banc de gazon est le meilleur des bancs pour regarder, pour feuilleter autour de soi le livre de la Nature, ce beau livre à images, illustré par le soleil, par la lune, par les étoiles, et qui n'est jamais maussade, même les jours de pluie, puisqu'on voit la bonne pluie rafraîchissante tomber du ciel, drue et fine, dégouliner le long des toits, faire reluire la tuile et l'ardoise, abreuver la terre et réjouir les feuillages... Comment user de son repos, tirer plaisir et profit de sa liberté?

Je suis l'ennemi déterminé, irréconciliable, de ce qu'on appelle, par la plus ironique et la plus cruelle des alliances de mots : les devoirs de vacances. Ces affreux devoirs de vacances, tels qu'on les comprend et qu'on les pratique encore ordinairement, sont une contrainte dure

et inutile, un prolongement abusif de la vie scolaire, dont il faut débarrasser l'enfance et qui n'ont pu être inventés, pour ennuyer les enfants, que par des parents qui s'ennuyaient eux-mêmes d'être avec eux. Il y a là quelque chose d'intempestif et de suranné.

Daignez croire qu'on peut occuper et récréer des gamins et des gamines tout autrement. Ne dites pas : « Les journées sont longues à la campagne et l'enfant s'ennuie quand il s'amuse, du matin au soir, toute la journée ». Ne dites pas non plus : « L'intelligence et la mémoire pourraient se rouiller dans une jachère de deux mois ; il est nécessaire et sage de maintenir un cerveau d'enfant en activité, de prolonger en lui, au lieu de les suspendre absolument, le goût et l'habitude du travail ». Sans doute ; mais ces devoirs de vacances, que la routine a perpétués, ne servent à rien. L'attrait du plaisir et la curiosité sont les deux grands mobiles de l'enfant : laissez-les agir. L'essentiel est d'inviter et d'aider adroitement vos chers petits à bien occuper leurs loisirs, à remplir, chaque jour, leur vie nouvelle et à inventer eux-mêmes

leurs distractions. Vous les dirigerez de temps en temps, bien entendu, sans en avoir l'air; vous leur proposerez, ou plutôt vous leur suggérerez des idées ; vous mettrez, par exemple, à leur disposition et à leur portée, dans l'armoire aux jouets, le livre à images ou la boîte de constructions qui les amuseront tout à l'beure ; vous parlerez devant eux, négligemment, d'un projet d'excursion intéressante, d'une partie de botanique récréative, d'herborisation; vous les mettrez en goût, vous les tiendrez en haleine, par tous les moyens, directs ou détournés, que des parents tendres et ingénieux savent faire naître; puis, vous les laisserez à eux-mêmes. Soyez sans inquiétude sur le résultat.

L'initiative, la curiosité, le désir de voir et d'apprendre du nouveau, d'aller tout seul ou presque tout seul à la découverte du vaste monde : voilà les instincts et les énergies qu'il faut éveiller, exciter, développer chez l'enfant pendant les vacances. Vous avez vu comment de bonne heure ces trois mots d'un petit bonhomme déjà résolu : « Moi tout seul »,

révèlent sa fierté naissante, sa décision, et réjouissent le cœur des mères. Ne perdez pas de vue vos enfants, mais, sans vous dispenser d'être présents et attentifs, accoutumez-les à se passer de votre présence; laissez une corde longue et souple à ces chevreaux pour qu'ils aient le sentiment ou l'illusion de leur liberté.

Je suis persuadé que les Aventures de Robinson Crusoé, si différentes des Aventures de Télémaque, ne sont pas pour rien dans l'esprit d'entreprise et d'énergie de la race anglaise. Le héros de Daniel de Foë a suscité des imitateurs : il a fait du petit Anglais un self-man qui, pour se tirer d'affaire, apprend à compter sur la Providence, sur son ingéniosité personnelle, sa force d'âme et les dix doigts de ses deux mains.

Voici votre enfant en vacances, dans une maison de province, où tout, du hangar au grenier, est pour lui un sujet de surprise et d'exploration, dans un grand jardin, dans une cour de ferme, dans un village. Il est là comme Bobinson dans son île, maître d'un royaume où les circonstances l'ont jeté,

qu'il ne connaît pas encore, mais qu'il veut connaître. Si vous le suivez partout et toujours, s'il ne peut faire un pas sans votre surveillance inquiète et tracassière, si — après vous être assuré toutefois qu'il ne court aucun risque — vous craignez à chaque instant pour lui des dangers et des aventures chimériques, si vous lui dites constamment : « Où vas-tu? D'où viens-tu? Par où as-tu passé? » vous le couverez peut-être tendrement, amoureusement, mais vous lui rendrez un bien mauvais service; vous ne ferez de lui qu'un poussin timide, qui ne cherchera, qui ne trouvera nulle part le grain de son esprit.

Il vaudra bien mieux, quand il reviendra d'expédition, lui faire raconter et décrire ce qu'il a vu, ce qu'il a découvert, de ses propres yeux, ingénus et vifs, si faciles à émerveiller. Vous prendrez part à ses émerveillements : il vous en dira les causes et vous en verrez les effets. Sa sensibilité, son imagination, son activité naissante se révéleront à vous dans leur libre jeu; vous préciserez, vous rectifierez au besoin ses premières impressions confuses; vous vous

rajeunirez de toute sa jeunesse; vous le mûrirez, sans hâte, de toute votre expérience. Ce sera, tous les jours, entre vous et lui, un sujet d'entretiens, un échange d'idées, de réflexions diverses et, si vous savez vous y prendre, un petit cours, à bâtons rompus, de leçons de choses qui sera plus agréable et plus productif que tous vos devoirs de vacances. Il croira vous instruire et c'est lui-même qui s'instruira, sans travailler. Une fois sa curiosité en mouvement, l'œuvre des vacances sera commencée. Nous en verrons la suite une autre fois, si vous le voulez bien...

Tout le plaisir des jours est en leurs matinées...

Ce joli vers, qui devrait être de Racan, est de Malherbe, comme vous savez. Le vieux Malherbe avait raison. Habituez vos enfants, quand ils peuvent déjà courir les prés et les bois, à se lever de très bon matin, comme les oiseaux auxquels ils ressemblent; pas tout à fait aussitôt, puisque les oiseaux s'éveillent en ce moment même vers quatre heures, mais un peu après : faites leur voir la grâce du soleil levant. Il faut apprendre aux enfants à connaître et à aimer le sourire des choses. Le plus charmant et le plus frais de ces sourires est

celui de l'aurore quand elle ouvre la porte du matin et que la pourpre légère du jour naissant colore ses doigts de rose. Les Grecs l'ont dit avant nous d'une manière inimitable. Rien ne vous empêche d'ailleurs de faire à vos enfants, le long des chemins emperlésde rosée, un petit cours de mythologie amusante; vous ne les ennuierez pas : il faudrait être un pédant bien triste, bien dépourvu d'imagination et de fantaisie, pour ennuyer des enfants avec ces fables divines, ces contes de nourrice merveilleux, qui ont égayé le berceau de l'humanité.

Il y a quelques années, en octobre, dans l'aimable jardin du Luxembourg, j'ai surpris ce fragment de dialogue entre trois garçonnets du même âge, qui se racontaient les plaisirs et les impressions de leurs vacances. « Moi, disait l'un, mes parents m'ont conduit en Suisse : j'ai vu des montagnes, des sapins, des vaches, un grand hôtel au bord d'un lac et beaucoup d'Anglais. » « Moi, disait l'autre, on m'a promené en automobile : nous allions très vite; j'ai vu écraser un chat et deux

poules. » « Et moi, dit le troisième, les yeux brillants, j'ai vu le soleil se lever sur les bois : c'était très joli! » Les deux autres, éblouis et humiliés, baissèrent le nez avec ce petit air de vexation rentrée que nous prenons toujours quand on nous révèle un plaisir simple et magnifique qui nous a échappé.

Se lever matin, de très bon matin, à l'aube du jour, la bien nommée, à l'heure blanche et allègre des réveils joyeux, a toute espèce d'avantages pour l'hygiène et pour la récréation de nos chers petits. Le lit, la couche molle, avec sa plume, sa tiédeur et son nonchaloir, est l'ennemi de la santé des hommes : il rend les uns lourds et obèses, les autres languissants et neurasthéniques. Votre petit monde sur pied, emmenez tout de suite vos enfants se débarbouiller dans la rosée, comme les lapins, boire l'air frais de la vallée ou de la colline, respirer la bonne senteur de l'herbe humide, des feuillages, dont les brises de la nuit ont renouvelé l'oxygène, du thym, de la menthe et du mélilot. Ne craignez pas pour eux les fraîcheurs et les rhumes de cerveau, la marche leur

dégourdira les jambes; la montée, la course fouetteront leur jeune sang; ils auront bientôt la joue rose et tiède, comme le matin luimême. Ils déjeuneront à merveille, tout en marchant, d'un morceau de pain et d'une tablette de chocolat. Laissez-les ouvrir les yeux ingénument sur tout ce qui les entoure : la jolie matinée les instruira, en les amusant. Vous n'aurez besoin ni de diriger ni de concentrer leur attention : elle s'éparpillera toute seule, comme la fumée de leur jeune esprit, ou se fixera librement et à son gré sur les choses qui sauront lui plaire.

Est-il pour les enfants une meilleure leçon de travail, d'activité, que celle qui sort naturellement, à cette heure matinale, des gens et des choses de la campagne? La journée va commencer, c'est-à-dire l'activité universelle. Vos enfants traversent le village pour aller aux champs. Le forgeron est déjà levé : on l'entend battre le fer sur son enclume ou on le voit, devant sa porte, ferrer le cheval d'un laboureur; les hirondelles sont déjà en chasse pour aller chercher la pâture de leurs petits;

les coqs et les poules picorent, chantent et gloussent dans la rue; les vaches vont à l'abreuvoir ou en reviennent; on rencontre un faucheur, sa faux sur l'épaule, qui va couper les avoines mûres ; les premières charrettes sortent du pays pour aller prendre dans la plaine environnante la charge de javelles qui les attend.

Ne faites pas à vos enfants de prêches et d'homélies ; épargnez-leur les graves sentences sur la beauté, sur la noblesse du travail humain. M. Prudhomme est toujours un sot, même à la campagne : ne lui empruntez jamais son éloquence. Pas de pédagogie, niaise ou solennelle, dans ce cadre rustique, simple et charmant. Donnez à votre enfant, sans gravité inopportune, sans prolixité, tous les éclaircissements, toutes les explications qu'il vous demandera lui-même, mais n'allez pas trop au-devant de sa curiosité, qui aime mieux être capricieuse qu'avertie et vagabonde que tenue en laisse. S'il ne vous demande rien et ne songe qu'à se distraire et à s'égayer, laissez-le tranquille. Croyez-vous que les

abeilles travailleraient mieux si l'on pouvait les arrêter quand elles butinent, pour leur faire un cours, même très savant, sur les sucs qui leur conviennent et sur la meilleure fabrication du miel? Non, n'est-ce pas? Laissez donc butiner votre enfant à sa guise et à son aise : il fera sans vous sa cueillette, sa récolte et sa provision.

La joie de vivre devant un large et libre horizon, en aspirant les souffles du ciel, en écoutant la chanson des feuillages, le murmure des eaux courantes, les bruits divers de la route et de la campagne, est, à elle seule, un plaisir, un profit et même, si vous y tenez, un enseignement. L'attention s'accroche à un buisson où chante un oiseau; elle s'arrête sur une fourmilière en plein travail où vont et viennent les industrieuses petites bêtes noires, la gent trotte menu; elle s'amuse à voir un rat des champs, un campagnol sortir de son trou; un lézard gris, effarouché, courir sous la ronce et rentrer dans un vieux mur; un merle noir, à bec jaune, s'échapper en sifflant d'une haie et filer, comme une flèche, à travers le

val pour se sauver au bois. Tout cela c'est de l'histoire naturelle en action, une fable de La Fontaine en mouvement et en peinture...

Oh! surtout, pas de photographie, pas d'instantanés. L'enfant qui prend son appareil et le braque sur les choses oublie de les regarder pour les attraper ; il quitte une occupation charmante pour un métier; ce petit observateur naïf devient un photographe appliqué, détourné de son plaisir par son outil, et insuffisant. J'aimerais mieux, s'il a déjà quelques dispositions pour le dessin et si, par conviction ou par amour-propre, vous vous plaisez à l'encourager, qu'il emportât avec lui, dans sa poche, un album et deux ou trois crayons. Au moins , il regarderait les choses lui-même et non pas, pour ainsi dire, avec l'œil de son objectif, avant de s'essayer à en dessiner l'image.

L'art du dessin, même gauche encore et inhabile, sous des doigts novices, est beaucoup plus personnel et attrayant que la photographie. Voici un saule, une haie, une petite cabane de vigneron, un pan de vieux mur fleuri de vigne-vierge ou de clématite, la dentelle.

si délicatement ouvragée, d'une plante ombellifère, d'un panais sauvage. Si votre enfant veut s'amuser une minute à croquer ces choses, ne l'en détournez pas; même, si vous pouvez et si vous savez, faites profiter de votre expérience ce jeune apprenti; mais, à moins d'une vocation très déclarée, d'un plan d'étude méthodique complétant une initiation professionnelle assez avancée, que son jeu, que sa promenade ne dégénèrent pas en séance de croquis, de fusain ou d'aquarelle ! Entre six et dix ans, même plus tard, la vocation de ce jeune « pleinairiste » s'épanouira, se développera plus librement, sans transformer en atelier la Nature souriante où il se promène. Courir, sauter, rêver, penser un peu, pas beaucoup, sans application tendue et sans fatigue, voilà l'emploi, le plus simple et le plus heureux, de son loisir, la fonction la plus naturelle de son âge. Le reste viendra en son lieu et en sa saison. En vacances, tout ce qui gâte un plaisir par un souci est à contretemps.

Rien n'est plaisant et instructif, pour des enfants, comme un moulin de campagne au milieu des prés. Il y en a un de charmant à six kilomètres de mon village, le moulin de Charrey. Que de fois, jadis, j'y ai mené en promenade de jeunes enfants et même de grandes personnes! Au lieu de suivre la grand'route on chemine, plus gaîment, le long des prés : la petite Seine, encore limpide et légère, y roule son eau bleue entre des saules trapus, centenaires, rongés par le temps, dont quelques-uns n'ont plus guère que leur écorce et

de grands peupliers, effilés et bruissants, où nichent la pie et la tourterelle.

Nous voici au moulin. Les abords et l'intérieur d'un vieux moulin sont un spectacle et une leçon pour les enfants. La grande roue, armée de palettes et d'augets, tourne dans l'eau et met en branle tout le mécanisme; à l'intérieur, les larges courroies, souples et luisantes, relient Tune à l'autre les différentes pièces de la machine en mouvement. Chemin faisant, vous pourrez apprendre à vos petits, qui voient faire la farine, passée au blutoir, comment on fait le pain et même, si vous voulez, comment on le gagne. Vous leur conterez, à la manière des Grecs, nos maîtres en pédagogie (ils ont inventé le nom et la chose) et qui furent justement des pédagogues merveilleux, parce qu'ils étaient des conteurs incomparables, vous leur conterez l'histoire du grain de blé, sans leur réciter cependant V Histoire d'une bouchée de pain. Le grain de blé, donné par la bonne Cérès à Triptolème, l'ingénieux Brise-Famine, semé par l'homme au geste large et fécondant, a été

reçu par la terre nourrice où il a germé. Il devient l'épi dru, le bel épi, tour à tour vert et blond, renflé par la pluie et mûri par le soleil, puis coupé, rentré et engrangé par le laboureur, battu sur l'aire par le fléau ou, de place en place, par la batteuse; enfin, porté au moulin, où l'on doit le moudre. Le voilà changé en farine blanche. Elle-même va du moulin à la huche, de la huche au pétrin, du pétrin à la corbeille, de la corbeille au four : elle donnera le beau pain long, doré, « le pain du bourgeois », la couronne croustillante, ou le pain de ménage savoureux et odorant, la miche ronde que l'on coupera en tartines, trempées le matin dans un bol de lait ou chargées, à l'heure du goûter, de beurre, de miel ou de confitures... Ne craignez pas trop pour vos chers petits le péché de gourmandise : la voracité, la gloutonnerie, est un vilain défaut; mais la gourmandise, qui n'est qu'une forme du goût, est, au contraire, une qualité : elle éveille, stimule et récompense l'appétit; elle est la preuve, la condition peutêtre, d'un bon estomac et quelquefois la cause

d'un bon caractère; la gloutonnerie se donne des indigestions, la gourmandise se donne des satisfactions : vous voyez la différence... Revenons à notre moulin. La cour et les abords du moulin sont une basse-cour très diverse et très animée. Nous voilà bien loin de ces jardins d'acclimatation où des poules exotiques, des canards étrangers, des demoiselles de Numidie, oiseaux rares, si vous voulez, mais distants, sont défendus par des grillages. Ici on peut voir et on peut toucher. Les enfants, curieux et vifs, et qui n'aiment pas les prohibitions, voient manger et font manger toute cette volaille. Ils aiment d'instinct la volaille, même quand elle n'est pas rôtie, et ils se plaisent à la regarder. Tout ce monde gloussant, caquetant et cancanant est une joie pour leurs yeux, qui apprennent à distinguer les espèces : le coq, fier et luisant, droit sur ses ergots, la crête rouge et mouvante; la mère-poule, qui traîne derrière elle sa bande de poussins; les canards et les canes : le canard terne et commun, qui barbotte près du fumier dans une petite mare;

le beau canard, vert et mordoré, qui ne fraye pas avec ces malpropres et qui va se baigner dans l'eau courante où on le voit plonger drôlement, la queue en l'air; les bonnes oies blanches, à l'œil candide et inquiet, qui se dandident à la queue leu-leu, le ventre ballant; le jars, le mâle, qui les conduit, plus maigre, plus résolu et quelquefois plus méchant. Pas très loin, dans leurs cabanes grillagées ou dans un petit enclos, des lapins de toutes couleurs s'ébattent en mangeant. Ceux-là passent leur vie à manger; ce sont des gloutons : il leur faut toujours de l'herbe fraîche, des feuilles de chou, de salade et de carotte que les enfants s'amusent à leur jeter et qu'ils dévorent en un moment de leurs dents aiguës.

Les prés attenants sont comme la banlieue du moulin. Un petit garçon ou une petite fille, leur gaule à la main, accompagnés de leur chien, à poil ras et aux oreilles pointues, y gardent et y surveillent les bonnes vaches laitières, brun clair ou brun foncé, noires ou blanches. Chacune a son nom, qu'elle entend

très bien, lorsqu'on la gronde, si elle s'écarte, pour aller mordre les saules, et qu'on la rappelle. Le petit veau, que l'abbé Delille, l'arrière-grand-père de nos descriptifs, appelait avec émotion « le folâtre enfant », saute et cabriole, un peu grisé, cemme les chevreuils au printemps, par le grand air et l'herbe nouvelle. Le taureau broute et rumine à l'écart, l'œil farouche, les jambes entravées ou gêné par le rouleau mobile et oscillant qu'on lui a pendu au cou pour arrêter ses élans et réprimer ses colères. La plupart de ces vaches à robe claire viennent du Charolais; les autres, les plus petites et les plus sombres, viennent de la Nièvre et du Morvan, où la race est plus courte et plus ramassée...

Les enfants des villes qui viennent passer leurs vacances à la campagne hésitent parfois à traverser les prés et ont une peur instinctive des bêtes à cornes; j'ai même connu des chasseurs armés, des citadins bien entendu, qui en évitaient la rencontre. Habituez vos enfants à être plus braves; accoutumez-les à ne pas craindre à l'excès la rencontre et le voisinage

de ces bonnes bêtes ; approchez-vous-en avec eux et avant eux; passez la main sur l'encolure et sur la croupe d'une vache en train de paître. Encouragés par votre geste, rassurés par votre présence, ils en feront autant par imitation ou par amour-propre; la bonne bête ne leur dira rien, ne leur fera pas de mal et ne s'arrêtera pas pour si peu de manger son herbe. Et ainsi — toute proportion gardée — vous n'aurez pas besoin d'aller chercher une leçon et un exemple de courage chez les héros de l'antiquité, qu'il vaut mieux laisser dormir pendant les vacances ; une simple vache, dans un pré, vous aura servi d'occasion pour éprouver ou pour exciter la hardiesse de vos chers petits.

Plus réfléchi ou plus observateur que ses petits compagnons, un de ces enfants vient de s'arrêter devant une motte de terre friable et fraîchement remuée. Il s'étonne et il vous demande : « Qu'est-ce que c'est? — Une taupinière ou, comme on dit chez nous, une taupinée; un petit tronc de cône, formé par la taupe elle-même, ce sapeur, et qui vient de

la terre qu'elle a rejetée, en creusant son trou, hors de sa galerie souterraine. — Mais qu'estce 'qu'une taupe? » Vous le lui direz, sans étaler votre savoir. Vous lui apprendrez pourquoi on dit communément : « Voir comme une taupe » ou « Noir comme une taupe ». Il saura de vous que cette taupe, qu'il n'a peutêtre jamais vue, est un petit animal qui se nourrit d'insectes (les naturalistes disent : un mammifère insectivore), qu'elle a les yeux tout petits et très rapprochés, des yeux de myope, que son pelage est noir et velouté, qu'on fait avec sa peau des porte-feuilles, des

porte-monnaie, qui sont quelquefois en

cuir de Russie. Vous pourrez lui dire encore, en dévidant votre fil, ce que c'est qu'un « chien taupier » et un « taupier », c'est-àdire un preneur de taupes, comme on en voyait autrefois, comme on n'en voit plus guère dans nos villages, suivis de leur basset à courte queue, à courtes pattes, et portant sur l'épaule une longue perche, mince et pointue, ou une vieille broche rouillée, avec sa brochette de taupes, prises dans leur trou.

Vous reviendrez ainsi du moulin, les uns et les autres, plus contents et plus savants. Les petites filles rapporteront des œufs frais pondus, dans leur panier. Le déjeuner n'en sera pas plus triste si votre petit monde, après toutes ses découvertes, sait maintenant, de visu, d'où viennent le pain, les œufs, le beurre et la crème qui sont sur la table.

La lande sèche et parfumée qui part du chevet de la vigne pour mener au bois est encore un bon champ d'exercices pour vos chers petits. Le sentier devient caillouteux ou incertain : mieux vaut marcher devant soi à travers les herbes. Si, à l'heure où vous sortez, l'herbe est encore mouillée de pluie ou humide de rosée, votre petit monde mettra ses jambières et ses gros souliers. La première idée, la première découverte de vos enfants sera de voir, de là-haut, tout le pays environnant s'étendre et se déployer à perte de vue... Vous pourrez leur faire, tout en marchant, un petit cours sans prétention de géographie

et de topographie ambulantes ; vous leur apprendrez à se rendre compte des distances, de la perspective; vous leur nommerez tous les villages dont ils voient surgir de place en place les clochers pointus; vous leur direz leur petite histoire, s'ils en ont une, ancienne ou récente, et si vous la savez ; vous les intéresserez à la vie régionale de cette contrée qu'ils habitent provisoirement, qui éveille leur curiosité, leur sympathie et qui ne leur doit être ni inconnue, ni indifférente.

En bas, dans la vallée, un ruban bleu reluit et miroite au soleil à travers les saules. Vous leur direz le nom, la source, le voyage et la destinée de cette eau courante, de cet arbre fluide et mouvant, si différent des autres arbres, fils de la terre. Les autres arbres, une fois jaillis du sol, prennent d'abord un tronc robuste et de grosses branches, puis s'élèvent, s'amincissent et s'effilent jusqu'à leur sommet, du pied au faîte; l'arbre fluide, le ruisseau qui deviendra rivière ou fleuve, va toujours en s'élargissant, de sa source humble et cachée & son embouchure.,. Nos enfants comprennent

très bien que nous mêlions un peu de poésie et de morale à nos entretiens avec eux : l'essentiel est de ne pas forcer la dose, de rester à leur portée, à leur niveau, de ne pas prendre, quand on leur parle, cet air de supériorité pédante qui les humilie en les assommant. Vous pourrez leur dire que notre vie active doit ressembler à un ruisseau et notre pensée à un arbuste : notre vie active, en se chargeant le long du chemin, comme le ruisseau, de tous ses affluents utiles, de toutes les tâches humaines qui rendront service à autrui; notre pensée en montant toujours, comme l'arbre, plus droite, plus fière et plus dégagée, vers le bleu du ciel...

Ne montons pas si haut tous les matins et restons à terre, sur la lande même. Je voudrais être un botaniste, un entomologiste et un géologue moins ignorant pour vous dire ici toutes les découvertes, toutes les distractions que la lande va offrir à vos enfants; mais nous avons aujourd'hui des petits livres élémentaires très bien faits qui vous apprendront là-dessus tout ce que j'ignore. Il ne faut pas

d'ailleurs être un grand savant pour nommer à vos chers petits quelques-unes des plantes et des fleurs sauvages qu'ils respirent et qu'ils cueillent en passant : la marjolaine, si jolie, si élégante, avec sa petite fleur rouge ou rose vif ourlée de blanc; la prunelle, violette et veloutée; la scabieuse; la mille-feuilles, dont la tige, au feuillage frisé, porte un dôme de fleurettes rondes et blanches. Donnez à chacun de vos enfants la petite boîte verte et cylindrique du botaniste; à défaut de boîte, les filles prendront un panier de vendangeuse, les garçons, leur sac d'écolier ou la petite hotte légère, qui, bien ajustée aux épaules, ne ralentit pas la marche et ne gêne pas les mouvements. Laissez-les mettre là dedans tout ce qu'il voudront, tout ce qui leur fera plaisir à récolter et à emporter : une jolie plante, des baies rouges ou noires cueillies aux ronces, un simple caillou, un coquillage incrusté, dont la forme les étonne et les amuse ; le triage s'opérera tout à l'heure à la maison. Chacun fera son butin à sa guise et selon ses goûts. L'un chassera aux papillons

et aux insectes qui abondent sur la lande, pendant qu'un autre cueillera des plantes et qu'un troisième s'arrêtera devant un nid abandonné que le vent balance, comme un berceau vide, au creux d'un buisson. N'atrophiez pas les sens de vos enfants; faites d'eux, au contraire, ce qu'ils doivent être à leur âge, de petits animaux, légers et bondissants, aussi près que possible de la nature : sur la lande enchantée, la vue, le toucher et l'odorat leur donneront les joies naïves et saines dont ils ont besoin.

Laissez-les tout bonnement aspirer l'air pur, courir, gambader, sans trop vous alarmer de quelques chutes et même de quelques égratignures, chanter comme des oiseaux, jouer à chat-coupé, comme les hirondelles, ou même s'arrêter, en rêvant un peu, pour écouter, pour regarder le vent qui passe. Ne craignez pas qu'il en reste une bouffée dans leurs cervelles légères et qu'ils aient un jour, comme on dit, la tête à l'évent, pour avoir trop respiré l'air de la lande. Et puis, où serait le mal, quand ce vent qui passe, dans

son vol brusque, hardi et fou, tout chargé des senteurs de la plaine et de la colline, leur insufflerait un peu de sa fantaisie ailée, de son humeur nomade et indépendante?

En le regardant, en l'écoutant avec eux, déposez vous-même un moment le faix de votre existence, la charge pesante de vos années; oubliez une minute, si vous pouvez, tout ce qui vous incline, tout ce qui vous ramène vers la terre; retrouvez votre enfance et votre jeunesse qui, elles aussi, au matin des jours, se sont égayées et promenées sur la lande; soyez dans tous les cas un bon philosophe, un vieil homme tendre et conteur, indulgent aux émerveillements et aux ignorances, complice joyeux des illusions et des divertissements de vos chers petits; laissez-vous gagner auprès d'eux, par la douce magie de la lande qui vous environne. Voici votre petit peuple assis en cercle autour de vous et qui demande, qui attend une bonne histoire. Dites-leur, sans les dépasser, sans les ennuyer, d'où vient ce vent qui voyage, ce rôdeur, ce chemineau, ce curieux, et où il va; ce qu'il a

vu, ce qu'il verra en voyageant, sur sa route immense; le bien qu'il peut faire quand il rafraîchit et fertilise; le mal qu'il fait à de pauvres gens, à des chaumières, à des récoltes, à des arbres, quand il est méchant et furieux. Un vol de ramiers ou de corneilles passe justement à votre portée; le panache de fumée blanc d'un train en marche flotte, traîne et se dissipe dans la vallée bleue ou violette qui est à vos pieds; profitez de tout pour intéresser vos enfants au spectacle et à la leçon de choses, à la vie universelle et toujours renouvelée du petit coin de terre qui est maintenant pour eux un raccourci du vaste monde et une sorte d'abrégé de la création.

Une leçon, quelle qu'elle soit, ne vaut que par la manière dont elle est reçue. Vous ne fatiguerez jamais, sur la lande, l'attention de vos petits compagnons si vous savez — et ce n'est pas bien difficile — l'exciter, la retenir et la promener, comme elle veut l'être, dans le cadre familier et attrayant que la nature ellemême dispose et arrange autour de vous. Ne réglez pas trop l'ordre et la marche de votre

promenade, pour la rendre « éminemment instructive » et profitable : le meilleur profit, en temps de vacances et d'excursions, est celui qu'on n'a pas cherché. Laissez la bride sur le cou à vos chers petits; ne vous gendarmez pas, dans un amour exagéré de la discipline, de la tenue, de l'obéissance, si votre bande de gamins et de gamines, frais échappés de l'école et de la maison, ressemble à une petite caravane désordonnée et aventureuse. N'ayez pas de sifflet et ne faites pas la grosse voix pour rappeler sévèrement une arrière-garde trop lente ou une avant-garde trop hardie : le train de chacun dépend à la fois de ses jambes et de son caractère. Rien qu'à les voir marcher et se hâter ou se traîner sur la lande, vous pourrez, avec un peu d'observation, juger sommairement du caractère, du tour d'esprit, de la curiosité plus ou moins paresseuse ou impatiente de vos chers petits... Et ainsi votre promenade sur la lande, en leur compagnie, vous aura instruit et peut-être amélioré vous-même, puisque vous serez devenu, sans y songer, plus attentif, plus clairvoyant — et plus indulgent.

Vous avez observé, comme moi, que nos enfants, qui aiment tant à courir et à chanter le long des chemins, ralentissent leur marche et se taisent tout à coup à l'entrée des bois. Un historien traditionaliste, Henri Martin, par exemple, le bon Celte, eût trouvé là une trace et une preuve d'hérédité, un souvenir ancestral et persistant des temps druidiques. Ne remontons pas si haut. C'est tout bonnement, je crois, le sentiment et l'idée du mystère; un étonnement recueilli et silencieux, au seuil du Silence. Les enfants qui entrent aux bois croient entrer dans un des temples <}e la

Nature. Tout se tait autour d'eux ; l'herbe des sentiers étouffe le bruit de leurs pas ; ils se taisent eux-mêmes instinctivement dans ce « sombre asile », sous ces arceaux de verdure dont les arbres sont les piliers, dont la brise du matin est l'orgue invisible et le bruissement des feuillages le soupir confus et religieux....

Tout les étonne et tout les amuse dans la forêt verte. Les arbres d'abord, qui ne sont plus ceux des vergers, des jardins et des squares. Apprenez-leur, ce qui n'est pas bien difficile, à en discerner et à en reconnaître les essences, au tronc, à la feuille, au murmure, à la senteur même : le chêne, noueux, robuste et large, aux bras énormes et tordus, dont la feuille dentelée a une odeur acre et salubre ; le beau hêtre, droit et lisse, qui pousse en hauteur ; le bouleau argenté, avec son panache de verdure légère et chantante qui ressemble, sous un coup de vent, à une chevelure dénouée, l'arbre symbolique de la Mélancolie, cher aux élégiaques et aux rêveurs ; le charme, le frêne, l'épicéa, le mélèze, d'un vert tendre

si joli, dont le bois est incorruptible et dont l'écorce servait jadis, avant les inventions de la chimie, à tanner les peaux; les pommiers et les poiriers sauvages dont les gens de la campagne ramassent les fruits acidulés pour en faire des tartes et des confitures; les noisetiers, qui offrent leurs floches de noisettes à portée de la main, au bord des sentiers. Racontez à vos chers petits la vie d'un arbre, les services qu'il rend, outre son ombrage et sa beauté ; ce qu'on a fait, par exemple, ce qu'on peut faire encore des glands et des faînes : des glands, qui ont nourri les hommes d'autrefois et qui, aujourd'hui encore, grillés au feu, donnent du « café de glands doux » aux bûcherons; des faînes, qui engraissent les sangliers et qui, écrasés au moulin d'huile, donnent une huile qui, sans valoir celle de l'olive ou de la navette, n'est pas désagréable. La forêt bruissante et animée loge et cache tout un monde ailé, bondissant ou bourdon nant, qui émerveillera, qui instruira vos chers petits, à mesure qu'elle leur deviendra mieux connue et plus familière. Leur premier étonne-

ment passé — et il ne dure guère chez des enfants — ils se sont mis, comme de coutume, à courir et à chanter à travers bois. Ils ont fait peur aux geais en sentinelle, postés sur la lisière, qui signalent de loin, en se répondant l'un à l'aul e, l'approche de l'homme. Le geai criard les interpelle et les amuse par son caquetage; un écureuil rouge, la queue en panache, brusquement éclairé par un rayon de soleil, saute de branche en branche et les étonne par sa voltige; un lièvre, un lapin, une belette, traversent la route : le lièvre détale, les oreilles droites, le nez au vent; le lapin déboule, plus gris, plus rond et plus effrayé; dame belette, discrète et sournoise, se coule posément, furtivement, l'échiné allongée. Quelquefois, les jours de grand vent et de grande surprise, un brocart et sa chevrette ou un chevrillard aventureux s'arrêtent au milieu du chemin ; puis on ne sait quoi les effarouche : d'un coup de jarret ils se rejettent en plein taillis : on ne les voit plus... Les bêtes sont presque aussi curieuses que nous, comme vous le savez; la présence de l'homme,

cet intrus, les dérange à la fois et les attire; elles viennent se rendre compte de ce bruit insolite, de cette visite inattendue qui troublent leur solitude. Ces brèves et brusques apparitions de bêtes libres qu'ils n'ont pas l'habitude de voir, à qui les grandes personnes, armées de fusils, vont faire la chasse, distrairont vos chers petits : vous leur parlerez alors de la vie des bêtes; vous leur direz, au milieu du cadre même où elles vivent, ce que vous en savez. Regardez à vos pieds cette longue procession de grosses fourmis qui, l'une derrière l'autre, dans une ornière, procèdent à une installation, à un déménagement : vous n'avez qu'à les suivre pour arriver à leur fourmilière, à la Coopérative où elles travaillent si activement pour le bien commun, sans grève et sans chômage.

Des hommes travaillent aussi dans la forêt, chacun de son métier, pour gagner leur vie ou pour rendre service à d'autres hommes : des carriers, des bûcherons, des charbonniers. Trouvez-moi un livrç, même un livre à images, qui ait plus d'attrait, plus de diversité pour

vos chers petits, dont la curiosité ne sera jamais à bout, que cette forêt toute vivante? Le carrier, armé de son pic, extrait du sable ou de la pierre à bâtir de la carrière qu'il exploite au milieu des bois. En bas, dans l'excavation, les pierres qui ont déjà reçu la première façon s'empilent et s'alignent en tas égaux; en haut, sur la plate-forme, le tombereau attelé d'une paire de bœufs ou de forts chevaux attend la cargaison qu'il descendra tout à l'heure au village. Nous sommes déjà presque à l'avant-veille de l'hiver : chacun va rentrer sa portion de bois, son affouage. Le bûcheron, qui travaille pour le compte de la commune ou pour celui du marchand de bois, abat à grands coups de sa forte hache les arbres désignés par le marteau du forestier, dans le périmètre du lot d'exploitation fixé pour l'année. Après lui, le charbonnier s'installera pour cuire lui-même son charbon sur place : il dressera sa meule de terre, sa chape circulaire de glaise; il construira dans la clairière sa petite maison, sa hutte de branchages, où il logera sa femme et ses enfants, où il

prendra son repas du soir et où il passera les nuits. Vos petits, qui ont lu, je pense, le Petit Poucet, apprendront de vous à connaître et à aimer tout ce peuple des gagne-petit, des travailleurs de la forêt, dont la vie chétive et rude est plus saine et, tout compte fait, plus heureuse que celle des ouvriers d'usine que l'industrie moderne entasse dans ses ateliers. Vos enfants — laissez-les faire et laissez-les dire, s'il y en a déjà parmi eux de songeurs et de romanesques — rêveront un peu (où est le mal?) devant cette hutte de charbonnier, imprévue, pittoresque et avenante. J'ai connu jadis un petit garçon — il a suivi depuis lors d'autres chemins — qui, dans son enfance, voulait, à tout prix, être charbonnier. Il se faisait sans doute des illusions sur l'agrément qu'il y eût trouvé ; mais il rêvait d'une cabane à l'ombre des bois, d'une solitude parfumée par tous les arômes, enchantée par toutes les harmonies, égayée par toutes les visions de la forêt verte : il en a eu longtemps l'envie, l'obsession et la nostalgie.

Croyez-vous qu'une simple promenade en

forêt, si vous savez la couper, la varier utilement, sans pédantisme et sans oublier de mettre votre enseignement à leur portée, ne soit pas pleine de profit et d'attrait pour vos chers petits? Tout ce qu'ils verront, tout ce qu'ils apprendront ainsi, sans surmenage, sans fatigue pour l'attention et pour le cerveau, sans devoirs de vacances, leur entrera dans la tête par les yeux et n'en sortira plus. Avec et après leurs mamans, quand elles sont intelligentes, la Nature est la meilleure des éducatrices. Elle éveillera en eux, dès les premières années, tout ce que leur instinct réclame : elles les habituera doucement, maternellement, à la regarder et à la comprendre; elle mettra toute seule dans la cervelle d'oiseau d'un enfant la petite encyclopédie élémentaire qui est pour lui le premier trésor de la connaissance ; elle l'associera, elle l'intéressera au vaste monde dont il fait partie et dont il serait cruel et sot de l'isoler...

Il pleut, il pleut, bergère, Rentre tes blancs moutons..

Il pleut donc; il a même plu souvent pendant ces vacances peu ensoleillées : gardons, nous aussi, nos agneaux à la maison; ils ne s'ennuieront pas si vous les aidez à se distraire. C'est une première distraction, un peu monotone, que de regarder tomber la pluie. La porte est fermée, mais la fenêtre est ouverte sur le jardin : l'eau qui tombe, sonore et rafraîchissante, n'est pas encore, heureusement, la petite pluie maussade et glacée qui annonce déjà le prochain hiver ; c'est l'averse brusque ou l'ondée large des fins d'orage,

fouettée par le vent d'ouest qui chasse devant lui le troupeau des nuées...

Cloîtrés par le mauvais temps, vos chers petits se demandent et vous demandent : « A quoi jouerons-nous? » Ce ne sont pas les jouets et les divertissements qui manquent ; la grande salle claire et spacieuse où ils sont à l'abri va se transformer en chambre de jeux. Voici les jeux de loto et de patience — on en fait maintenant pour un prix modique, de très jolis, de très ingénieux, le loto zoologique par exemple — qui leur apprennent quelque chose en les amusant. Voici la boîte de constructions pour vos jeunes architectes; les cubes à images, l'album à colorier avec son étui de crayons multicolores, la boîte de vannerie, avec ses modèles; le ménage en fer blanc; la ferme et ses animaux, à vingt-cinq sous; les poupées de toute taille, de tout costume qui ne demandent qu'à être habillées, déshabillées, pouponnées, dorlotées, quand elles sont malades, etc. Voici encore les beaux livres avec ou sans images, les Revues, anciennes ou modernes, à l'usage de la jeunesse, l'Odyssée,

mise à la portée des enfants, Gulliver, Robinson Crusoè'y les Contes de Perrault, les romans délicieux de Mme de Ségur ou de Jules Girardin , l'incomparable Tartarin de Tarascon , pour les plus grands. Les très grandes personnes causent, fument, lisent le journal, écoutent de la musique ou se livrent aux douceurs du bridge : c'est bien le moins que nos enfants prennent leur plaisir où ils le trouvent, à côté de nous.

Variez vous-même leurs plaisirs. Groupezles tantôt tous ensemble autour d'un passetemps commun dont chacun prendra sa part et qui exercera inégalement leur activité ; tantôt laissez-les choisir eux-mêmes, suivant la diversité des âges, des sexes, des caractères et des goûts, l'emploi de leur loisir renfermé qui leur sourira ou qui leur conviendra le mieux. Ayez confiance dans leur propre décision. Les enfants savent très bien choisir et reconnaître pour organiser leurs jeux celui d'entre eux qui a le plus d'invention, d'initiative ou d'expérience : ils se subordonnent à lui presque toujours avec une discipline con-

sentie; ils l'écoutent, dans leur intérêt même, avec déférence; il a sur eux l'ascendant que mérite son utilité. Leur petite troupe fait ainsi l'apprentissage de la vie en société, d'une vie fraternelle et joyeuse, qui.se compose, comme toute vie, de concessions et d'égards réciproques, d'assistance mutuelle, de cordialité, de bonne humeur. La partie installée, le jeu en train, ne les dérangez pas, ne les régentez pas trop ; bornez-vous à les surveiller du coin de l'œil et, à l'occasion, riez avec eux; faites doucement votre office silencieux de bon berger.

Ne poussez pas à s'abstraire et à s'isoler mais ne forcez pas non plus à quitter sa chère solitude, pour se mêler aux jeux plus bruyants de ses camarades, le petit liseur, le petit songeur, que vous voyez là, sur sa chaise basse, plongé dans un livre qui l'enchante et qui absorbe toute son attention. Je vous l'ai dit et vous l'avez remarqué du reste aussi bien que moi : les goûts, les caractères et les aptitudes se dessinent et se révèlent de très bonne heure chez les enfants. Rien ne fait éclore les dispo-

sitions naturelles comme un jour de pluie passé à la maison. Etudiez et observez cette végétation naissante; vous vous instruirez le premier dans la connaissance, si utile pour eux et pour vous, de vos chers petits.

Des enfants qui jouent dans une chambre ne peuvent pas, bien entendu, rester immobiles comme des piquets et muets comme des carpes : c'est une volière en mouvement. Mais donnez à vos enfants l'horreur du bruit, du tapage inutile et assourdissant. Des gamins même joyeux et animés n'ont pas besoin de se bousculer les uns les autres, de crier à tuetête, de renverser les chaises et de faire trembler les vitres : le vacarme n'est jamais un divertissement. Il suffit, sans sévérité exagérée, sans gronderie revêche et criarde, de les ramener à l'ordre, à une paix relative et intermittente. Ils vous écouteront si vous ne faites pas la grosse voix : les voix les plus douces sont toujours les plus persuasives. Il y a une petite police du jeu, nécessaire même dans les maisons où l'on gâte le plus les enfants, que vous leur apprendrez à faire tout seuls, à

décréter et à observer de leur propre mouvement, sans comprimer leur jeunesse, sans glacer leur joie, sans être pour eux ni trop débonnaire ni intimidant. On peut être un très bon papa et n'être ni un soliveau avec lequel on se permet tout, ni un Croquemitaine qui ne souffre rien.

N'achetez pas à vos enfants, même si vous êtes très riche et si vos moyens, comme on dit, vous le permettent, des jouets trop chers et trop somptueux. C'est de l'argent inutilement gaspillé, du luxe perdu et vous n'êtes pas sûr de les étonner, de les amuser davantage avec un jouet de cinquante francs qu'avec un autre plus modeste et plus maniable, de quarante sous. L'idée de richesse n'ajoute rien au plaisir des enfants, et il n'est pas utile de la leur donner ainsi de trop bonne heure. La part d'illusion qui entre dans nos pauvres joies humaines est peut-être ce qui nous les rend, quelles qu'elles soient, plus douces et plus chères. C'est surtout ce plaisir d'illusion qu'il faut procurer à vos chers petits : cela peut s'obtenir sans frais, sans profusion, sans ma-

gnificence. Il en est de leurs jeux comme de leurs goûters : ils goûteront très bien, rapidement et suffisamment, avec du miel ou des confitures sur une tartine de pain; ils s'amuseront aussi bien, ils joueront aussi bien au chef de gare et au voyage avec un train de pacotille acheté dans un bazar et qu'ils mèneront un peu brusquement qu'avec un train de luxe qui marcherait à l'électricité, mais qu'on leur recommanderait de ne pas abîmer et dont le déraillement serait une catastrophe coûteuse. De même pour les livres et pour les poupées.

Le beau livre qui fait peur à leur pouce et qu'ils n'osent pas toucher n'est pas un livre pour les jours de pluie ; la poupée qu'on admire, qui a de très belles robes, de très beaux chapeaux, n'est pas celle qu'une petite fille aime le plus : elle réserve quelquefois toute sa tendresse pour un bout de carton enveloppé d'un lambeau d'étoffe qu'elle appelle « sa fille » et qu'elle dorlotte passionnément entre ses bras. J'ai connu jadis, j'ai embrassé une de ces poupées qui s'appelait

Bérénice : j'ai été son grand-père, si j'ose dire, et son rebouteur; elle n'avait pas coûté les yeux de la tête; je ne suis pas sûr que sa tête eût encore ses deux yeux : on l'aimait tout de même. Le carton, le bois, le caoutchouc sont à la portée de toutes les bourses et en sûreté entre toutes mains.

Les jours de pluie — il faut essayer, en ce monde, de prendre le bon côté de tout — ont un autre avantage. Les parents apprennent à inventer ou à raconter des histoires et les enfants à les écouter. C'est la chose du monde la plus simple que de faire écouter les enfants, d'éveiller, de retenir et d'émouvoir leur attention; mais cela ne se fait pas tout seul, sans art et sans goût. Tout ce petit peuple est mobile et impressionnable ; au bout du compte, ils ne sont pas si exigeants. On ne les rebute jamais, on peut les intéresser indéfiniment avec la même histoire, et ils la redemandent quand elle leur a plu : les hommes aussi. Seulement, il faut bien prendre garde, en les faisant repasser pour ainsi dire par les mêmes chemins, de ne pas oublier deux choses essen-

tielles : d'abord de ne rien omettre, de ne rien changer aux passages palpitants, à ceux que les enfants attendent et où ils veulent retrouver, chaque fois, toute leur émotion; puis de varier, en cours de route, l'accessoire, le détail, ce qui renouvelle la curiosité par une surprise qui est la broderie imprévue de la trame, noire ou bleue, de ce filet des contes où vous les voyez se prendre, avec de petits cris et de petits tressaillements, comme des oiseaux...

C'est une joie et une récompense pour des enfants sages que d'aller un beau matin déjeuner dans la petite auberge d'un bourg voisin de celui où ils passent leurs vacances. La route les a déjà ravis, sans les fatiguer, et ils ont gagné de l'appétit le long du chemin. L'auberge elle-même les amuse, comme tout ce qui les change.

Ses abords, sa vieille enseigne suspendue : Au Fer d'Or, A V Étoile, Au Cheval Blanc, ou simplement la branche de houx accrochée au mur; puis son va-et-vient, sa physionomie, son air rustique et engageant, tout les attire

et leur agrée dans cette hôtellerie de campagne où ils se mettront à table tout à l'heure sans fausse délicatesse, sans cérémonie.

Vos enfants ne sont ni fiers, ni difficiles, j'en suis convaincu : il n'y a que les sots qui le soient; mais il est bon de leur donner de temps en temps une leçon d'égalité. C'est une école villageoise d'égalité que cette petite auberge, accueillante et sans prétention, où tout le monde, coude à coude, peut manger et boire, loger à pied ou à cheval, pour son argent. Des automobilistes cossus dont la grande machine est garée devant la porte ou dans la cour s'y rencontrent avec des voituriers du pays, en blouse bleue, qu'ils avaient dépassés bruyamment : ceux-ci leur indiquent le bon chemin et, en cas d'accident, de pneu crevé, leur rendent quelquefois d'autres services : les distances sociales, créées par la richesse, sont ainsi supprimées ou rapprochées par le besoin. On se retrouve tous ensemble avec une apparente fraternité, dans la grande cuisine où se prépare le déjeuner qui sera le même ou à peu près pour tous les arrivants.

Nos enfants, même à la campagne, ne vont pas ordinairement à la cuisine où ils n'ont d'ailleurs rien à faire. Ici la grande cuisine est l'antichambre de la salle à manger et quelquefois, dans les petits pays, c'est la même pièce, spacieuse et dallée, qui sert de cuisine et de restaurant : on s'attable à l'autre bout de la pièce, dans le voisinage des fourneaux en activité. Les enfants qui ont faim, ne s'étonnent pas et s'amusent plutôt de ce voisinage. Ils voient et ils regardent la vaste cheminée qui flambe, le fourneau qui ronfle, la broche qui tourne, la marmite qui bout, la longue table de noyer poli et luisant, coupée elle aussi en deux moitiés à peu près égales : l'une où l'on dresse le couvert; l'autre, chargée de la vaisselle de rechange, de la miche de pain, du dessert déjà disposé. Vous connaissez comme moi — et je n'ai pas besoin de vous le décrire — le menu très simple, mais abondant et succulent de ces déjeuners d'auberge... La cuisine de campagne, dans les endroits, nombreux chez nous, où Ton sait la faire, est odorante, savoureuse et saine : c'est la reine

des cuisines ; elle éveille l'appétit, elle le mérite, elle le contente et elle ne fait pas de mal aux estomacs.

Il n'y a pas que le plaisir du changement dans cette joie de vos chers petits en train de déjeuner à l'auberge et de mordre, avec leurs dents de loup, dans le bon pain frais et croustillant; il y entre déjà un peu de philosophie et d'observation. Ils ont là sous les yeux un raccourci du monde rustique ; des scènes familières de la vie de campagne, qui frappent leurs regards, se gravent dans leur jeune esprit, et qu'ils vous raconteront tout à l'heure, en revenant, si vous savez les interroger, sans leur faire subir pourtant d'interrogatoire, et sans les assujettir à un questionnaire qui les ennuierait. Chez l'un c'est la malice qui s'est aiguisée ; il a été sensible à tel détail d'éducation ou de service, inaperçu par vous, plus blasé ou moins attentif; il a trouvé « drôle » une manière de nouer sa serviette, de manier sa fourchette et son couteau, de verser à boire; il lui vient une première idée, encore confuse, mais déjà réfléchie et avisée, des

différences de façons que les pays et les usages mettent entre les hommes. Chez un autre, c'est le sens artistique, qui s'éveille devant ce cadre rustique, familier et pittoresque, comme il se précisera au Louvre, devant une petite toile de David Téniers ou un tableau de Le Nain. Chez un autre, que je ne blâme point, c'est tout simplement la reconnaissance silencieuse de l'estomac; il se rappellera, comme un bon souvenir, les confitures, naturelles et délicieuses, qu'il a mangées. Laissez chacun d'eux recueillir à sa manière le bénéfice de cette halte à l'auberge, et vous raconter sans contrainte ses impressions. Vous verrez combien tout ce petit monde, qui n'a pas ses yeux dans sa poche, sa langue non plus, a déjà un certain sens de la vie, où apparaissent et se révèlent une disposition de nature, un tour d'esprit, un pli plus ou moins accusé du caractère en éclosion.

Après le déjeuner et avant de repartir, on visite l'auberge elle-même. On fait le tour, non pas du propriétaire, mais du passant curieux, dans la cour assez encombrée, dans

la chambre à four, dans les hangars, dans les écuries. On voit là tout un attirail, tout un matériel nouveau, dont chaque objet surprend et renseigne, apporte une notion ou suggère une idée à vos chers petits. Un collier, un harnais, accrochée au mur de l'écurie, une étrille, une mécanique de grosse voiture, un coffre à avoine, une mangeoire et un râtelier, sont pour eux autant d'images, qui ajoutent au petit bagage de leur connaissance, puisqu'elles précisent le sens des mots. Élevés dans des villes et dans des chambres, ils ne connaissent guère que le langage et la vie de société; leur vocabulaire est assez choisi, mais restreint; ils ignorent souvent les choses et les mots de la vie élémentaire qu'ils ont maintenant sous les yeux. Ils les apprennent par la vue et par le toucher : leur vie de petits citadins, c'est-à-dire de petits raffinés, délicats et mièvres, s'enrichit de cette autre vie, moins brillante mais plus laborieuse et plus matérielle, dont l'auberge est pleine et qu'elle leur représente à chaque pas.

Le petit garçon de l'aubergiste, qui court

avec eux dans sa maison, leur sert de guide et les instruit chemin faisant. Ils l'étonnent quelquefois, ils l'effarouchent et l'intimident d'abord un peu par leur air distingué, par leurs beaux habits, par leur politesse, et il n'ose pas tout de suite les tutoyer; mais la connaissance est bientôt faite et la familiarité bientôt venue entre gamins du même âge. Lui les émerveille par tout ce qu'il sait, par son entrain robuste de petit gars dégourdi, par sa hardiesse à s'approcher des chevaux, à écarter ou à siffler un chien, à remuer une brouette, une vraie brouette, qu'il déplace, même chargée, en un tour de main. Ils regardent, ils suivent tous ses mouvements, et ils cherchent à l'imiter; ils admirent sa force, son agilité, son adresse qu'il montre sans fierté à ces petits messieurs et à ces petites demoiselles, si différents de lui par certains aspects, si pareils au fond, outre l'innocente conformité des âges, puisqu'ils sont après tout de la même espèce. Ne craignez pas pour vos chers petits, comme certains parents trop vaniteux ou trop timorés, ces contacts avec les enfants, d'une ferme ou

d'une auberge, que le hasard les amène à fréquenter : ils n'y prendront pas une rusticité malséante ; ils y dépouilleront bien des maladresses, des timidités et des ignorances, que leur éducation de luxe, renchérie et inquiète, leur a données.

Vous vous en apercevrez bientôt vousmême en les regardant agir et en les écoutant causer. On ne promène pas tous les jours des enfants bien élevés dans des châteaux, dans des musées, dans des villes célèbres, dans des paysages historiques. Il est très joli d'être un petit mondain, tiré à quatre épingles, qui a peur de déchirer son pantalon ou d'égratigner ses souliers jaunes; mais on risque de ressembler à une gravure de modes. Un simple déjeuner à l'auberge — sans conférence préparatoire ou subséquente — peut avoir, outre l'imprévu et le pittoresque, son agrément et son profit, comme vous voyez.

La route elle-même, la route blanche, où leurs petits pas s'impriment dans la poussière, amusera vos chers enfants et leur racontera quelque chose. Ce n'est pas seulement un chemin qui va d'un lieu à un autre ; c'est une sorte de rouleau mouvant et vivant, sur lequel et autour duquel se découpent des silhouettes animées; c'est le ruban, allongé ou sinueux, qui serpente à travers la contrée; l'artère de la vie rustique et toujours active que vos enfants ont sous les yeux; c'est encore le fil du chapelet de visions et de souvenirs qui éveillent leur curiosité, se gravent dans

leur esprit et tout à l'heure, quand ils rentreront à Paris, se graveront dans leur mémoire. La rivière bleue, la route blanche, la voie ferrée; à l'horizon, la ligne souple et fuyante des collines; à droite et à gauche, la vallée avec ses jardins et ses champs; derrière et devant eux, les clochers pointus des petits villages : voilà le cadre d'un tableau qu'ils n'oublieront pas.

Et sur la route que de rencontres, dont chacune est pour eux une vignette, une leçon de choses! Ne manquez pas de les intéresser, sans prédication inutile et fastidieuse, à la vie des humbles; montrez-leur, sur la route, les échantillons et les aspects divers de la race, de la société humaine dans un coin de pays. Apprenez-leur surtout, pour les rendre plus sensibles et plus réfléchis, pour leur ouvrir à la fois le cœur et la raison, à ne rien dédaigner, à ne rien mépriser, de la condition et de la destinée des autres hommes, leurs semblables... Une bonne femme qui tricote en marchant, pour s'occuper, mène sa vache, son âne ou sa chèvre brouter l'herbe du bord de

la route. Le cantonnier faucarde et cure le fossé, casse des cailloux pour l'entretien de la chaussée, creuse ou nettoie les rigoles pour l'écoulement des eaux ; le chemineau hâve, déguenillé, farouche quelquefois, chemine son bâton à la main, et porte au bout d'un échalas tout son bagage. C'est la fable éternelle du loup et du chien. Les bons gendarmes, défenseurs de l'ordre et de la propriété, Pandore et son brigadier, font sonner la route sèche sous les fers de leurs chevaux. Voici le cabriolet à deux roues, le tape-cul, bruyant et cahoté, qui emmène à leurs affaires le boucher, le boulanger, le fermier allant à la ville ou à la foire, le médecin de campagne; la longue carriole à bâche verte, du messager de village, du coquetier; des touristes, étrangers au pays, en excursion; des soldats qui reviennent des manœuvres, poudreux mais chantants, parce qu'ils sont au bout de leur étape et de leur service. Vos enfants ne regardent plus les automobiles ; ils en ont trop vu ! c'est toujours avec ces machines rapides, mais désagréables , le même vacarme , la même

poussière , la même fumée, la même odeur.

Les routes ne se ressemblent pas : chacune a sa physionomie, son caractère et son intérêt tout particuliers. Route nationale, route départementale, chemin de grande, de moyenne ou de petite communication, vous pourrez apprendre à vos enfants, sans leur faire un cours de topographie, sans être ni ingénieur, ni même conducteur des ponts et chaussées, la valeur et le sens de tous ces mots. Vous leur avez dit l'histoire d'une contrée, d'une rivière, d'un village, d'un grain de blé; pourquoi, tout en marchant, ne leur diriez-vous pas, de la même façon, familière et simple, l'histoire d'un chemin?

Dites-leur ce qu'il raconte lui-même, quand on le suit, pourquoi et comment on l'a fait, les services qu'il rend, la région qu'il parcourt, qu'il dessert et qu'il fertilise à sa manière, comme le ruisseau qui descend de la colline dans la plaine, alors que lui monte et grimpe du village pour aller aux vignes et aux bois. Ce petit sentier si modeste est une veine essentielle de la vie rurale. La grande

route, qui se continue d'un département à un autre à travers la France, aide à la circulation universelle, à la vie totale du pays; lui, ce petit sentier de rien du tout, perdu, anonyme, ne rend pas, avec son transit ignoré, de moindres services aux laboureurs, aux vignerons et aux forestiers, dont les pères l'ont tracé, il y a longtemps. Il est sans gloire, mais il n'est pas sans utilité; il ressemble ainsi aux existences villageoises. Il n'est pas non plus sans charme; il est caillouteux et inégal, si vous voulez; l'herbe y pousse et il a été raviné par les pluies ; mais il court dans un pays riant, et il mène aux fraîches solitudes. S'il est mal entretenu par des riverains négligents, si le cantonnier ne l'épluche et ne le nivelle presque jamais, il est bordé de buissons où les mûres poussent, où les oiseaux chantent, où les lièvres gîtent; il décourage les automobiles et même les bicyclettes ; c'est une compensation.

Des deux côtés de la route, grande ou petite, vos enfants auront sous les yeux les aspects divers, comme la vie elle-même, du

travail humain. Il n'y a pas ou presque pas de fainéants à la campagne; chacun ayant besoin de gagner sa vie s'emploie du matin au soir à en chercher les moyens. La moisson est finie maintenant; il ne reste plus dans les champs que d'énormes meules de paille, dressées de place en place et qui ressemblent à des huttes de sauvages; mais la vendange — une triste vendange, hélas! dans notre région — va bientôt commencer. Les villages de France, surtout au bord d'un cours d'eau, sont presque toujours entourés d'une ceinture de jardins. C'est là que le paysan, amoureux de la terre, vient prendre sa récréation : son jardin le repose, l'amuse et le nourrit; il y fait pousser des légumes, des fruits et même des fleurs; il y a creusé un puits ou installé une pompe ; il y soigne quelquefois deux ou trois ruches d'abeilles et une cabane à lapins.

Ce jardin rustique et utile ne ressemble pas plus aux jardinets affreux des environs de Paris, avec leur grotte artificielle, leur boule centrale et leur jeu de tonneau obligatoire,

qu'un paysan ne ressemble à un rentier. Une haie vive ou une clôture à claire-voie le séparent du bord de la route. Laissez vos enfants jeter, en passant, un coup d'œil sur l'homme qui bêche ou qui arrose son coin de terre, qui cueille ses pommes, qui coupe sa chicorée ou ses poireaux. Dites-leur ce que ce bout de jardin en plein rapport, fleuri et fertile, représente de travail, de patience, d'ingéniosité; montrez-leur ce que la main et l'effort de l'homme industrieux ont mis de sa sueur et de son rêve, dans ce petit supplément de bienêtre et de luxe qu'il s'est créé; apprenez-leur à distinguer les arbres et les plantes, à nommer les outils élémentaires de ce jardinier qu'ils voient à l'ouvrage.

Plus loin, une fumée blanche se répand et traîne sur la vallée : ce sont de bonnes femmes qui font brûler des tas de mauvaises herbes dont l'odeur forte vient jusqu'à vous, chassée par le vent. Plus loin encore, une autre fumée plus noire s'échappe de la longue cheminée de l'usine, tréfilerie ou scierie mécanique, qui apporte, elle aussi, son contingent de travail

et de salaires aux gens du pays ou à des ouvriers venus d'ailleurs mais qui se sont peu à peu naturalisés. Un autre chemin, la voie ferrée, qui longe assez souvent la grande route, amène régulièrement, tous les jours, ses convois de voyageurs et de marchandises. Vous avez observé comme moi que les enfants s'arrêtent presque toujours devant un train qui passe, pour le voir passer. Ce n'est pas un simple ébahissement, une badauderie ; c'est un autre mouvement de leur curiosité, de leur désir de savoir, devant cette machine à vapeur dont le mystère les étonne, devant ces inconnus qui voyagent, devant ces pièces de bois, ces blocs de pierre, ces muids et ces foudres de vins que le train charrie... Écoutez, recueillez et complétez, au besoin, leurs réflexions.

Promenés, amusés et même instruits, à l'occasion, mais librement et en plein air, pendant ces deux mois, vos chers enfants auront pris, avec vous et grâce à vous, de bonnes vacances. Sans se fatiguer et s'énerver inutilement, sans courir d'hôtel en hôtel et passer, de semaine en semaine, d'un pays à un autre, ce qui ne vaut rien, malgré le plaisir du voyage ou du changement, pour ces jeunes plantes, ils auront pris, presque sans bouger de place, un aperçu et une idée du vaste monde, dans le petit coin de pays que chaque jour leur rendra plus cher et plus familier.

Soyez sans inquiétude sur le résultat : il ne peut être qu'excellent et profitable; il le sera. Votre bon régime va produire ses fruits.

Vous avez donné à vos enfants le goût et le sens de la vie; pendant ces deux mois joyeux, qui ont passé si vite, ils ont connu et respiré la douceur de vivre. Ils ont bien le temps, au fur et à mesure qu'ils croîtront en âge, de connaître tout le sérieux, les tâches, les soucis et les tristesses de l'existence; que leur enfance soit au moins, derrière eux, comme un îlot fleuri dont le souvenir les enchantera plus tard, dans les jours mauvais... La bonne Nature qu'ils ont appris à regarder a ouvert et déployé devant eux son livre à images : la campagne qu'ils ont parcourue du matin au soir a été leur initiatrice et leur amie. Chaque journée était pour eux un événement. La maison même et le jardin, qu'ils vont quitter, ont fait avec eux un échange : ils y laissent un peu de leur âme et ils en emportent quelque chose. Tout ce qu'ils ont vu de leurs yeux frais, mobiles, émerveillés, s'est imprimé sans effort et sans peine, dans leur jeune esprit. Le grand air, les

bonnes parties, les bons goûters, les bons sommeils, les ont fortifiés et développés : ils se portent bien. Quand un enfant se porte bien, on dit chez nous qu'il est rustique; vos chers petits sont devenus plus rustiques et plus vigoureux. Et non seulement ils ont gagné, physiquement, en force, en agilité, en endurance, mais, dans leur commerce journalier avec les gens et les choses de la campagne, vous les avez vus prendre une imagination et une sensibilité plus riches et plus vraies, une intelligence plus réfléchie, une personnalité plus robuste : leur cerveau a mûri au soleil comme une grappe bien exposée.

Tous les sourires du ciel et de la terre les ont égayés. Les choses elles-mêmes leur ont raconté, mieux que des livres, le poème des saisons, le travail humain, l'histoire quotidienne, à la fois invariable et mouvante, de la vie aux champs. A travers champs et à travers bois, au milieu des prés, le long des routes, ils ont goûté, ils ont senti le charme des heures : la grâce inexprimable du soleil levant; la douceur plus pénétrante, plus triste

aussi, mais dont la mélancolie effleurait à peine leur âme légère, de la nuit tombante ; les jeux rustiques et divins de l'ombre et de la lumière ; la fuite agile des nuages ; la fraîcheur du vent qui passe; l'averse brusque, qui les faisait rire en les arrosant; la musique delà rivière et des peupliers; la joie de partir en excursion, à la découverte, celle de rentrer, un peu las, et de se mettre à table ou d'aller dormir avec plus d'appétit. Croyez-vous, papas et mamans trop soucieux de régenter et d'endoctriner vos enfants, que tout cela ne soit pas le plus attrayant et le plus complet des régimes et des programmes d'éducation; ne vaille pas mieux, à beaucoup près, que le système néfaste des devoirs et des exercices de vacances, qui prolongent cruellement pour vos chers petits la vie d'école, de contrainte et de réclusion? Prenez deux enfants et soumettezles à chacune de ces deux méthodes, si différentes : vous verrez au bout de deux mois la différence du résultat.

Rappelez-vous le mot de notre Montaigne, qui s'y connaissait : « Je ne veux pas qu'on

emprisonne ce garçon... » Lui qui ne voulait pas d'emprisonnement, même au cours de la vie scolaire, qu'aurait-il dit des vacances sédentaires, internées et assujetties? Ce petit garçon, cette petite fille, qui ont poussé librement en pleine terre, pendant deux mois, inspirés, conseillés, fortifiés par la campagne et par la nature, vous les ramènerez à Paris, où ils ne sont pas pressés de revenir, guéris à tout jamais, pour toute leur vie, de la sotte idée d'être un petit monsieur et une petite demoiselle, distingués et dégoûtés, c'est-à-dire un pantin et une poupée. La nature, qui n'est ni façonnière ni minaudière, leur a donné l'amour du naturel; la campagne, sans leur faire prendre des habitudes trop campagnardes, au mauvais sens du mot, les a corrigés de toutes les fausses délicatesses, de toutes les fausses élégances, de toutes les mièveries, niaises et artificielles, qui ôtent à l'enfance son charme naïf, pour ne lui donner, sous ce qu'on appelait, autrefois, les belles manières, qu'un vernis léger et insignifiant.

Si je faisais ici — Dieu m'en préserve! —

un cours de morale et de pédagogie dogmatiques, j'insisterais, laissant de côté le plaisir des yeux et toute la riante pâture offerte par la campagne à l'imagination et à la rêverie de vos chers petits, sur l'utilité, pour la formation de leur caractère futur, de la vie champêtre. Je demanderais (contre mon habitude) des preuves et des exemples à plusieurs lettres, trop bienveillantes, mais documentaires, que m'ont adressées pendant ces vacances d'aimables correspondants. Vous y verriez tout ce que le contact journalier avec la vie humble peut avoir de bons effets sur l'humeur, la sociabilité, la conduite, le langage, en un mot l'apprentissage de la vie réelle pour nos petits. Je livre ce sujet à vos réflexions qui s'accorderont avec les miennes, j'en suis convaincu.

Il est facile, sans philosopher à perte de vue comme ceux qui n'ont rien à dire de précis, de s'en rendre compte. La vie moderne, notre vie à tous dans les villes d'à présent, où l'air est rare, où les arbres manquent, où les maisons ne manquent pas assez, où le mouvement

est si intense et le bourdonnement humain si insupportable, est devenue de plus en plus nerveuse, fébrile et surexcitée. Nos enfants souffrent les premiers de cette existence à l'américaine, si contraire à l'instinct, à l'équilibre, à la raison — et à la santé. Les bonnes vacances, telles que je les conçois et que je viens d'essayer de les définir, en les ramenant à la vie paisible et salubre de la campagne, sont une cure excellente de simplicité, d'hygiène rustique, non seulement pour des organismes appauvris, mais pour de jeunes cerveaux et de jeunes âmes débilités par tous nos raffinements, et détraqués ou, si le mot vous semble trop fort, fatigués par toute notre trépidation.

Une fois à la campagne, vos enfants quittent leurs beaux habits, leurs « affutiaux » pour prendre le chapeau de paille large et commun , la blouse de toile à ceinture de cuir, le bâton qui leur sert de canne, les gros souliers. Laissez-les de même, franchement, changer d'idées, de sentiments et de manières d'être; prendre des façons plus

rudes et plus dégagées; parler, sans excès, un langage moins surveillé; laissez-les même se sauver au bout du jardin, quand il vous viendra des visites, pour ne pas interrompre leurs jeux, pour ne rien perdre de leur chère indépendance, et ne passez pas toute la journée l'inspection de leurs mains et de leurs habits. Ne m'accusez pas de prêcher à vos chers petits le sans-gêne et le débraillement; je vous conseille seulement, à vous et à eux, l'oubli et le mépris, pendant deux mois, de toutes les tyrannies, de toutes les servitudes, qui gâtent si souvent, pour l'enfant et pour l'homme lui-même, la douceur de vivre...

Page 1