CHAPITRE II Le vestiaire
Nous ne nous doutons pas, nous qui sommes bien logés, bien vêtus, bien nourris, bien chauffés, que des milliers d'individus à moitié nus et mourants de faim habitent des taudis glacés; nous ignorons — le grand nombre ignore — que des milliers de misérables n'ont pas d'habitation du tout, qu'ils s'entassent chaque nuit chez des logeurs qui, pour dix centimes, les hospitalisent soit de huit heures du soir k deux heures du matin, soit de deux heures du matin à six heures. Tout près de chez moi, un de ces industriels, qui se figure peut-être faire de la philanthropie, reçoit chaque soir, et pour le même prix, huit cent cinquante femmes sans domicile. Tout ce peuple grelottant et affamé est logé, mais non couché; on a sa place sur un banc de bois, on s'appuie contre le mur, sur une table....
Dans les campagnes, les victimes de la misère sont moins nombreuses; on y meurt de faim et de froid cependant. Ceux qui ont entendu parler de
tant de maux, ou qui les ont côtoyés, et qui ne font rien pour les soulager, ne sont dignes ni des vêtements qui les couvrent, ni du toit qui les abrite, ni du feu qui brûle dans leur àtre, ni des repas qui les réconfortent; ils ne méritent que le mépris. Les ignorants n'ont même pas Texcuse de leur ignorance; car le devoir de tout individu est de chercher k s'instruire, non seulement des vérités de la science, mais de toutes les vérités poignantes de la vie sociale.
Ce qui rend notre devoir à tous d'autant plus précis, c'est que les forçats de la misère ont des enfants dont un grand nombre fréquentent nos écoles maternelles et primaires. Nous les avons à notre portée, il faut les aider, sans renoncer à attirer ceux qui nous ont échappé jusqu'ici.
Leur douloureuse situation se trahit par des vêtements insuffisants et en loques, par la pénurie des aliments renfermés dans leur petit panier, par leur mine souffreteuse. L'enquête s'impose dès le premier coup d'oeil. Dans les petites villes — et chaque quartier d'une grande ville constitue une petite ville,
— rien de plus simple : les voisins sont, en ce cas
— qui n'entraîne aucune responsabilité, — trop heureux de dire ce qu'ils savent, et de devenir ainsi collaborateurs d'une bonne action. En cas d'insuffisance de renseignements bénévoles, les registres de secours tenus à la mairie, les notes des visiteurs des pauvres permettent de s'éclairer en peu de temps. La lumière faite, il s'agit de soulager les misères dévoilées.
« L'argent se recueille difficilement », nous dira-
REFUGE DE L'eNFANT PAUVRE. 73
t-on. Mais aussi n'est-ce pas d'argent qu'il s'agit surtout ici : les dons en nature sont plutôt indiqués; surtout les vêtements chauds et les bonnes chaussures. Or il est rare qu'une mère de famille dont les enfants sont pourvus ne s'empresse pas de fouiller dans leur vestiaire, devenu trop court ou trop étroit, au profit des malheureux qui grelottent. Agir autrement d'ailleurs, garder chez soi des choses devenues inutiles, est un acte d'égoïsme impardonnable.
En peu de jours, si la campagne est bien menée par les institutrices, les vêtements afflueront dans les écoles. Il s'agira dès lors de les approprier à la taille des enfants auxquels ils sont destinés; car affubler de pauvres petiots de pantalons sur lesquels ils marchent, de manches qui descendant jusqu'au bout des doigts, gênent tous leurs mouvements et les rendent grotesques, c'est pécher à la fois contre la bonté, et contre le respect de la dignité humaine.
D'ailleurs un vêtement qui va bien réchaufl'e mieux et dure davantage.
La mise au point de ces vêtements, recueillis ici et là, devra être confiée aux élèves des écoles primaires, qui presque partout manquent de matériaux à l'heure de la leçon de couture. Ces fillettes trouveront double profit à la combinaison charitable, puisque le travail manuel, trop dédaigné dans nos écoles, sera ennobli par le sentiment de la bonne action. Et que l'on n'attende pas l'époque des grands froids pour se mettre à l'œuvre. C'est pendant toute Tannée qu'il faut se préparer à défendre les indigents contre les rigueurs de l'hiver. Dans toute école
primaire de flUes bien organisée, une leçon de couture par semaine devrait être consacrée, depuis la rentrée jusqu'aux vacances, au vestiaire des enfants déguenillés *.
Mais il ne suffit pas que le vestiaire soit suffisant et en bon état de conservation ou de réparation, encore faut-il qu'il n'ait pas été rendu temporairement malsain par un accident quelconque, par une averse par exemple.
En effet, lorsqu'il pleut, lorsqu'il neige, que de précautions à prendre, que de petits soins h prodiguer! Il faut d'abord, dès que l'enfant arrive à l'école, enlever son vêtement de dessus, parce qu'il a le plus souffert, et le suspendre, pour qu'il sèche le plus promptement possible (les maîtresses savent que l'entassement empêche Thumidité de s'évaporer ; mais les femmes de service l'ignorent ou l'oublient). Le pardessus ou le châle enlevé, on visite le reste du costume, qui n'est en général atteint que superficiellement, à moins qu'il ne pleuve à torrents; puis on s'occupe de la chaussure qui a toujours subi les plus sérieuses avaries.
Il est un principe dont une maîtresse ne doit jamais se départir : c'est que l'enfant ne doit pas garder les pieds mouillés ; et je n'aurai, pour ma part, aucune tranquillité d'esprit tant que nous n'aurons pas, à ce point de vue spécial, assuré son bien-être matériel. Il faut donc enlever les pauvres souliers réduits à l'état d'épongés, et les bas qui ont bu, eux
1. Ce conseil a été mis en pratique dans quelques écoles. A Bordeaux, l'œuvre des « vieux vêtements » fonctionne et rend des services inappréciables.
REFUGE DE l'ENFANT PAUVRE. 75
aussi, puis asseoir Tenfanl près du poêle, après avoir enveloppé ses petits pieds glacés, et le maintenir ainsi jusqu'à ce que les bas soient secs, ce qui du reste ne sera pas long. Pour les souliers, c'est plus grave, et il faut y mettre le temps.
Mais que de peines pour un résultat encore fort contestable, alors qu'il serait si simple de remédier en bloc à cet inconvénient, en organisant, dans nos écoles maternelles, un uniformepour les pieds : chaussons de laine à semelles de cuir et sabots de bois I
« Mais c'est beaucoup exiger, me dira-t-on : les familles sont pauvres.... »
Les familles sont d'autant plus pauvres qu'elles sont moins industrieuses et moins prévoyantes; une maladie de leur enfant leur coûtera plus cher que beaucoup de paires de chaussons; et, ce qui est bien plus grave, le pauvre petit, affaibli, débilité par le manque de soins et par des maladies successives, traînera sa vie au lieu de la vivre gaillardement. Des chaussons! mais les mères de famille pourraient en tricoter par douzaines! Une femme tricote en marchant, elle tricote en voiture ou en charrette; elle tricote sur un àne lorsqu'elle porte ses légumes au marché. Il n'y a pas de jour où je ne rencontre, en omnibus ou en tramway, des femmes faisant de la dentelle à l'aiguille ou au crochet, de la tapisserie, de la couture même. Quand les enfants n'ont pas de chaussons, c'est que leurs mères ne veulent pas leur en tricoter; il faudra établir une règle qui les y contraindra. « Mais la laine? » On la fournira aux indigents, la caisse du vestiaire scolaire sera ,pour cela mise à contribution. Enfin
les fillettes de l'école primaire confectionneront des chaussons pour leurs petits frères et leurs petites sœurs, tant que Ton voudra. Il ne faudra que vouloir.
Les chaussons et les sabots ont des avantages incontestables. D'abord, ainsi que je le disais tout à rheure, grâce à ce genre de chaussure, l'enfanta les pieds secs dès son arrivée à l'école. Ensuite, comme il dépose ses sabots k l'entrée du préau, il peut marcher, courir, sauter, faire ses évolutions sans que le bruit assourdissant lui fasse contracter l'habitude désagréable de crier pour être entendu de ses camarades; la bonne éducation a donc beaucoup à gagner à mon système, et aussi la tête si souvent endolorie des maîtresses. Enfin les récréations en plein air seront moins souvent sacrifiées. En effet, dès que la cour est humide, les maîtresses craignant les rhumes laissent les enfants au préau ; il en résulte que des journées entières se passent pour eux dans l'air vicié des salles — vicié malgré toutes les précautions que l'on peut prendre, — et que, pour leur épargner un mal, on leur en impose un pire; car si l'enfant a besoin de chaleur, il a aussi besoin d'air et de mouvement. L'air, il l'a dans la cour, le mouvement aussi, tandis qu'il est rare que celui qui reste au préau, pendant que ses camarades s'amusent dehors, ait l'énergie de s'amuser aussi. Il faut une sorte d'excitation pour le jeu, et l'hiver, dans les salles chauffées par le poêle, l'enfant se laisse facilement aller à la torpeur. Ohî ce préau fermé I il faut insister encore et rappeler aux maîtresses que l'enfant qui leur arrive chaque matin,
sort, non pas de la maison, mais de la chambre paternelle — un logement composé de deux ou trois pièces étant un luxe pour des ouvriers. — Dans cette chambre, le plus souvent, on fait la cuisine, on mange, on dort; s'il s'agit d'ouvriers en chambre, on travaille ; aussi le mobilier a-t-il beau être réduit à sa plus simple expression, la pièce estelle encombrée. Ce qui manque surtout, c'est l'air. Il faut être entré le matin de bonne heure dans ces réduits, alors qu'une partie delà famille est encore au lit, pour se rendre compte de l'atmosphère que respirent les pauvres; elle est, pour nous, irrespirable.
On sort du lit, et l'on procède à une toilette sommaire ; c'est-à-dire que l'on reprend les vêtements de la veille — quand on n'a pas couché avec, faute de draps et de couvertures — et qu'on se lave sommairement aussi la figure et les mains. D'abord parce que l'on est pressé; ensuite, parce que le savon fait peut-être défaut; surtout, parce que le milieu dans lequel on végète n'encourage pas à la propreté.
Et ne me dites pas que j'exagère; je rends compte de ce que j'ai vu; en même temps je me rappelle beaucoup de détails qui me sont donnés par le personnel, pendant mes inspections : « Celui-ci arrive tard tous les matins, parce qu'il ne fait pas jour dans sa chambre; celui-là est venu, quoique malade, parce que sa mère, sans feu et sans pain, préfère le savoir à l'école maternelle; un autre pourrait être propre, car il a été compris dans la dernière distribution de vêtements; mais la
maladie est dans la famille : le père est à Thôpital, la mère fait des prodiges et n'arrive pas à entretenir la propreté dans le ménage; un quatrième n'est jamais lavé le matin; sa mère, éplucheuse aux halles, passe les nuits dans le sous-sol, rentre tombant de sommeil.... »
Le résultat, c'est que la population des écoles maternelles, en général et surtout dans certains quartiers des grandes villes, est, dans la famille, privée d'air et privée des soins qu'exige la propreté. Or, comme l'air est l'élément le plus nécessaire h la vie, le premier devoir de l'école maternelle est d'aérer les enfants; en second lieu, comme l'air vicié est presque aussi redoutable que le manque d'air, et que la malpropreté le vicie, le second devoir de l'école maternelle est d'entretenir la propreté.
L'accomplissement du premier devoir est si facile, que je ne me console pas de le voir si dédaigné; l'accomplissement du second demanderait plus d'efforts; mais le résultat en serait si précieux, que je ne me console pas non plus de le voir si négligé !
Il faudrait « aérer » les enfants, ai-je dit. Ils arrivent d'autant plus emmaillotés que Tétoffe de chacun de leurs vêtements est moins douillette ; la plupart des garçons ont des collets k capuchon, sans préjudice des bérets de laine et des cache-nez; les petites filles ont des échafaudages de châles croisés et attachés derrière, des cols de fourrure, des capelines.... Gênés aux entournures, ficelés comme des saucissons, ils sont tous gauches, peu disposés à bouger.
REFUGE DE l'eNFANT PAUVRE. 79
La première chose à faire, la toute première^ serait de leur faire enlever toutes ces enveloppes de propreté douteuse, qui apportent à Fécole les émanations de la chambre dont je parle plus haut, et de les faire secouer au grand air, dans la cour (puisqu'on ne peut les faire passer à Tétuve, ce qui vaudrait encore mieux) ; puis de procéder immédiatement à Texamen de propreté, un examen méticuleux, suivi, en cas de besoin, d'un lavage vraiment approprié, après quoi Tenfant reprendrait sa coiffure, irait jouer dans la cour,*toutes les fois qu'il ne pleuvrait pas, toutes les fois qu'il ne neigerait pas.
// irait jouer, et non pas s'asseoir, ou se coller contre le mur. Naguère encore, cette prescription aurait paru très difficile à mettre en pratique, les jeux en commun étant à peine organisés; mais aujourd'hui que l'élan a été donné par la Ville de Paris, aujourd'hui que les écoles maternelles ont leurs « jeux scolaires » comme les grandes écoles ont leur lendit, la difficulté n'existe plus : quelques tours de la cour au pas gymnastique, quelques tours à cloche-pied, quelques tours en jouant au chemin de fer réchaufferaient les corps et les âmes, et les maîtresses elles-mêmes, participant à ce courant de vie joyeuse, seraient réconfortées au moment — toujours un peu douloureux — de se « remettre en train ».
Au lieu de cela, les enfants, couverts comme je Tai dit tout à l'heure, s asseyent dans le préau dès leur arrivée; peu à peu les bancs se remplissent, les épaules se touchent, les pieds se cognent les
uns contre les autres. Comme il fait chaud, les natures inertes s'engourdissent, les autres s'énervent ; on se dispute, on se bouscule ; le bruit remplit la grande salle, et, sans s'en rendre compte, les maîtresses se fatiguent dix fois plus que si elles faisaient jouer les enfants en plein air. Quant à l'atmosphère du préau, elle devient bientôt nauséabonde, comme celle de la chambre paternelle.
Conclusion :
Les enfants, n'ayant pas chez eux la quantité d'air nécessaire à leur santé, et le peu d'air qu'ils y respirent étant vicié, sont encore privés d'air à l'école maternelle, et le peu d'air qu'ils y respirent n*est pas suffisamment pur.
Ce qu'il y a de plus déplorable dans l'afiFaire, c'est que le personnel n'est pas convaincu de la justesse de notre observation; il objecte le froid, l'humidité, l'âge des enfants surtout.
Certes, le froid et l'humidité sont à craindre pour des enfants immobiles; mais s'ils jouent! Regardez donc nos jardins publics pendant l'hiver I Les enfants s'y ébattent comme en été. Les maîtresses objectent encore la débilité de certains enfants; mais ce sont les délicats, les pâlots, les moroses qui ont surtout besoin d'air pur. Elles objectent, enfm, les parents.... Mais cette objection est inacceptable comme les autres; les parents sont ignorants; le progrès doit se faire malgré eux. Autrefois, les gens du peuple croyaient que l'on arrêtait le développement intellectuel d'un enfant en lui coupant les ongles; que l'enfant dont on avait dit l'âge exact mourait dans Tannée ; que les poux sur la tête étaient
un signe de santé ; que le bain était un médicament et non uiï élément d'hygiène. Il croit encore tant de billevesées, le peuple, parce qu'il est ignorant I Si les parents croient aujourd'hui que l'air pur est malsain, nous ne pouvons faire comme si nous étions de leur avis.
En ce qui les concerne, vous pouvez user de deux procédés, dont l'un n'exclut pas l'autre. Parlez-leur toutes les fois que l'occasion s'en présente; même faites naître l'occasion. Je suis sûre qu'ils ne savent pas qu'aujourd'hui la Faculté ordonné des cures d'air, comme elle ordonne des cures d'eau salée et des cures d'eaux thermales; qu'elle envoie des phtisiques demeurer sur les montagnes, où ils dorment les fenêtres ouvertes....
Le second procédé consiste à faire dans vos écoles ce que vous croyez bon de faire ; ce que vos guides vous conseillent de faire, sans vous inquiéter de ce que l'on pense au dehors.
Tout dernièrement, j'engageais une petite écolière à enlever sa capeline — on était en classe, et le thermomètre indiquait 16 degrés.
« Sa mère ne veut pas, me répondit la maîtresse.
— Mon enfant, dis-je à la petite fille, si ta mère savait combien il fait chaud dans la classe, elle te dirait elle-même de ne pas rester la tête couverte. »
L'enfant obéit, sans que l'autorité maternelle eût rien perdu de son prestige.
Je me résume : le jour où l'école maternelle comprendra cette partie de son devoir qui consiste à donner à l'enfant le bien-être dont il a besoin, et à atténuer, en une certaine mesure, les effets désas-
treux de sa situation chez lui, les maîtresses voudront un vestiaire, et ce vestiaire recueilli, puis distribué, elles obligeront leurs petits élèves à se débarrasser de leurs pardessus (quelle que soit leur forme, leur étoffe, ou, si vous aimez mieux, de tous les vêtements destinés à atténuer l'insuffisance de ceux qu'a pu donner la famille); elles les feront vivement secouer dans la cour; puis, l'examen de propreté étant fait, et méticuleusement fait, et la propreté étant acquise, les enfants reprendront leurs coiffures et iront jouer dehors jusqu'à ce que l'heure de rentrer en classe ait sonné. Dans la cour, ils s'exerceront aux « jeux scolaires », aux jeux organisés. Tout le monde s'en trouvera mieux, maîtresses et enfants.