‹ L'éducation maternelle dans l'écoleChapitre 21 sur 34 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

I. Propreté du corps et des vêtements. — II. L'école maternelle doit renrplacer la mère malade, trop occupée, trop pauvre, ou incorrigible. — III. Les waters-closets. — IV. Les repas.

Un Anglais qui aime sa mère et son chien dit : « / love my mothei\ I like my dog ». C'est-à-dire qu'il emploie deux mots différents pour exprimer deux sentiments de nature différente. La langue anglaise est, en ce cas, plus logique que la nôtre; mais rien qu'un peu, car il faudrait une longue série de mots pour exprimer, d'une façon tant soit peu précise, les. mille et une nuances de l'amour, de même qu'il y a mille et une manières pour un être raisonnable de prouver qu'il l'aime à un autre être raisonnable. Mais dès qu'il s'agit du petit enfant, incapable d'apprécier les mobiles de notre conduite envers lui, il n'y a qu'un seul moyen de lui prouver que nous l'aimons; il consiste à le choyer, à le

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caresser, à le consoler, avec des paroles émues, à sécher ses pleurs avec des baisers....

Cette preuve, l'école maternelle ne la donne pas encore; elle enseigne, au lieu de cultiver, au lieu d'entourer de soins.

J'étais un jour dans une école maternelle où, au milieu d'une population relativement propre, car de grands progrès ont été réalisés en ce sens dans toute la France, se trouvaient une douzaine d'enfants non peignés, non lavés, et un petit garçon d'une malpropreté tout à fait répulsive.

J'interrogeai la directrice. Les mères de la plupart de ces enfants étaient, me répondit-elle, d'une négligence invincible; quant à celle du plus malpropre, elle était forcée de sortir tous les matins au petit jour pour aller à son travail, et ne pouvait lui donner aucun soin !

Tous les enfants non soignés qui fréquentent nos écoles appartiennent à l'une ou à l'autre de ces deux catégories : ou la mère ne veut pas, ou la mère ne peut pas. Dans les deux cas, il y a une victime, toujours la même : l'enfant. Or l'école maternelle dans laquelleily aune victime est une école déshonorée....

Mais qu'est donc l'école maternelle, je vous le demande, si elle ne supplée pas la mère? Si l'enfant non soigné chez lui n'est pas davantage soigné à l'école?... Examinons les conséquences de cet oubli de son devoir par notre établissement de « première éducation ».

D'abord l'enfant ne se développe pas d'une façon normale; il est gêné par des bobos qui s'éternisent : premier dommage, essentiellement physique.

Ensuite, ses camarades propres ne frayent pas avec lui ; il est quasiment solitaire ; il ne prend pas sa part des jeux en commun — à moins qu'une maîtresse n'intervienne, — il se donne donc moins de mouvement : encore un dommage physique. Mais ce deuxième dommage, physique, se complique d'un dommage intellectuel, car Tenfant qui ne joue pas avec les autres se développe plus lentement; il se complique enfin d'un dommage moral, car ce petit, délaissé par ses camarades, délaissé par les maîtresses qui ne peuvent le caresser — il est vraiment répulsif, — ce petit délaissé souflFre dans son âme, et cette souffrance n'est pas de celles qui font éclore les bons sentiments.

c< Est-il vraiment aussi délaissé que cela, l'enfant malpropre? me demandera-t-on.

— Suivez-moi dans une autre école maternelle : « Le préau est sombre et bas de plafond; dans la

partie la moins mal éclairée se trouvent quelques petits, une quinzaine, assis sur des bancs sans dossier — le dossier est un luxe que l'on ne rencontre pas tous les jours; — dans le coin le plus triste est un enfant tout seul, un enfant de cinq à six ans. « Que fais-tu là, mon petit?

— Nous ne pouvons pas le mettre avec les autres, répond la femme de service ; tout ce que nous pouvons faire, c'est de le garder là.

— Tout seul! assis! dans le coin noir!

— Regardez-le : il est à peine habillé; et puis il est trop sale. »

« Il était, en effet, couvert de haillons, le pauvre enfant, et malpropre!...

« Va te laver, mon petit, lui dis-je; lave ta figure et tes mains : tu es assez grand pour le faire tout seul; et puis, quand tu seras bien propre, tu viendras me rejoindre dans la salle d'exercices pour que je t'embrasse ; j'aime beaucoup à embrasser les figures et les mains fraîchement lavées. »

« L'enfant quitta le préau, et j'allai voir la directrice, qui, occupée avec les plus grands, ne savait pas que j'étais dans son école.

<c Mon inspection terminée (et l'enfant n'ayant pas encore paru), je questionnai à son sujet la directrice; je lui fis part du douloureux étonnement que j'avais éprouvé, d'abord en voyant cet enfant tout seul, ensuite en entendant les explications de la femme dç service.

« C'est que... les parents des autres enfants me défendent de le mettre avec les leurs; il est couvert de vermine.

— Je comprends certes leur répulsion; mais ce que je n'admets pas, c'est que cette répulsion ait sa raison d'être. L'enfant doit venir propre à l'école; un établissement d'éducation ne peut pas être le dernier refuge de la malpropreté.

— Il n'y a rien à faire avec cette mère, et je suis fort tourmentée; les parents des autres enfants m'en veulent de le garder; sa mère m'injurie si je parle de le lui rendre....

— Qu'elle le nettoie, alors !

— Elle ne le peut guère : elle part de chez elle tous les matins avant quatre heures....

— Si elle le lavait tous les soirs avant de le coucher, il serait plus acceptable, et vous auriez dû lui

suggérer cette idée. Cependant, comme ce ne serait encore qu'une atténuation et non une solution, il faut que l'école se charge de donner à ce pauvre petit ce qui lui est dû.

— Mais il est plein de vermine !

— Il faut le laver, le brosser, le peigner.

— Mais... ses vêtements sont en loques!...

— Si vous le voulez bien, et vous le voudrez, il aura des vêtements ce soir, car je ne puis admettre qu'il n'y ait pas en ville une femme pouvant faire le bien qui reste insensible à cette situation désolante....

— Les vêtements que nous lui procurerons seront dans deux jours aussi sales que ceux qu'il a sur le corps, et peut-êre même que la mère les vendra.

— Gardez-les à l'école alors; chaque matin, le petit fera sa toilette en arrivant; chaque soir, il vous laissera son costume. Ce procédé excitera peut-être un peu d'émulation chez la mère; peut-être pourrezvous bientôt lui confier les vêtements en lui disant que vous les lui prêtez; peut-être même pourrezvous finir par les lui donner. »

L'affaire est arrangée. Notre sauvetage a-t-il réussi complètement? Aurait-il échoué, cette déception ne changerait en rien notre devoir. Nous ne pouvons pas laisser un enfant dans des conditions où le sentiment de la dignité ne peut se développer, où la souffrance fait naître la haine ; nous ne devons pas instituer dans l'école une classe de parias; nous ne devons pas y élever des ennemis de la société* On ne se doute pas des douleurs que peut contenir un petit cœur d'enfant !

Puisque nous avons créé des écoles maternelles, il faut que nos pupilles soient heureux chez nous, et pour cela il faut les soigner comme s'ils étaient nos propres enfants.

Cela nous ne le faisons pas; non par manque de cœur, mais parce que nous sommes habitués à nous figurer qu'une école est une maison où Ton apprend exclusivement ce qu'il y a dans les livres, au lieu d'être un home où l'on apprend à se bien porter physiquement et moralement; un home où, sous Tégide de celle qui remplace la mère, on apprend à être heureux en faisant son devoir.

Mais, m'objectera-t-on, vous allez encourager la paresse des mères de famille.

Pas du tout; je stimulerai au contraire de tout mon pouvoir celles qui ont besoin d'être excitées; je leur enseignerai peu à peu à remplir leur devoir maternel, j'instituerai des primes pour récompenser les progrès; je créerai une émulation au foyer comme à l'école. Mais il faut bien nous rendre compte de cette douloureuse vérité, c'est qu'il y a des mères de famille qui, malgré leur bonne volonté, ne peuvent pas soigner leurs enfants. J'en ai eu pour ma part sous les yeux des exemples vivants; entre autres, vis-à-vis de chez moi, dans une maison exclusivement habitée par des ouvriers, et qui par conséquent reste à peu près vide pendant toute la journée. Dans une des chambres, cependant, trois enfants, dont un très jeune encore, restaient tout seuls et les heures traînaient en une dispute perpétuelle. Lasse d'entendre les cris du plus petit, j'allai chez la concierge : elle m'apprit que ces

enfants étaient seuls, parce que la mère était à son travail; qu'elle partait de très bonne heure et ne rentrait que très tard. Bref, je guettai son retour, et le soir même j'allai lui faire une visite. Elle me dit que le père était phtisique à Thôpital; qu'elle travaillait dans un atelier situé de l'autre côté de Paris; qu'elle partait à cinq heures et demie chaque matin, c'est-à-dire qu'elle passait quatorze heures hors de chez elle. A peine arrivée, elle faisait le souper ; — elle couchait les enfants, et elle raccommodait leurs vêtements. Cela durait jusqu'à onze heures!

Cette femme n'a pas été jetée là pour les besoins de ma cause ; à Paris, elle se nomme « légion » et « légion » aussi dans les grandes villes manufacturières. Exigerez-vous que, pendant la semaine, sa plus petite fille arrive propre à l'école? Refuserezvous de la recevoir parce qu'elle ne le sera pas? Eh non I Mais puisque vous avez le cœur bien placé, vous ferez la seule chose humaine qu'il y ait à faire, vous nettoierez la pauvre enfant; vous la soignerez et la dorloterez, avec d'autant plus de tendresse qu'elle est plus abandonnée, et comme elle est frêle, comme il faut réagir, et contre la faiblesse de tempérament que lui a léguée son père, et contre les douloureux effets de la misère, vous lui ferez prendre les médicaments ordonnés par le médecin.

« L'école maternelle est donc un dispensaire?

— Elle devrait l'être jusqu'à un certain point, comme la famille qu'elle remplace. Remplacer la famille est sa seule raison d'être.

— Mais... les deux sœurs aînées ne sont donc

bonnes à rien? Ne pourrait-on exiger qu'elles remplissent leurs devoirs envers la pauvre petite?

— N'oublions pas que le devoir est proportionné à la notion que nous en avons reçue; or les deux aînées, abandonnées comme leur jeune sœur, n'ont pas eu l'occasion d'acquérir de bonnes habitudes. Peut-être ont- elles fréquenté l'école primaire à bâtons rompus. Là elles ont entendu le précepte; mais où ont-elles vu l'exemple? »

Certes, au petit enfant malpropre, ou bien à celui qui refuse de se laisser laver, il y a quelque^ chose à dire. Est-il tout petit :

« Si tu étais plus propre, tu serais plus joli et je pourrais t'embrasser. »

Un peu plus tard :

« Si tu étais plus propre, tes bobos guériraient plus tôt; tu te porterais mieux. »

Plus tard encore :

« Il y a en toi quelque chose qui aime ton papa, ta maman, tes frères, quelque chose qui aime le soleil et les fleurs : c'est ton âme, je la vois dans tes yeux, quand ils me regardent tout droit; je la vois sur tes lèvres quand tu souris ; je la vois aussi dans tes larmes quand tu as du chagrin. Ton âme habite dans ton corps; ton corps, c'est la maison de ton âme. Il faut que la maison de ton âme soit propre. Ton âme, c'est comme un bouquet de fleurs; est-ce que tu mettrais un bouquet de roses dans un vase souillé? »

Oui, il y a quelque chose à dire; mais il importe de joindre l'action à la parole; il faut que l'enfant malpropfe soit nettoyé. Tous doivent être propres,

car tous ont besoin de caresses, surtout ceux qui en sont privés dans leur famille ; tous doivent être propres, car tous ont une âme à honorer.

D'ailleurs, je le répète, Técole maternelle est un établissement d'éducation, et Téducation est un ensemble de bonnes habitudes : de bonnes habitudes matérielles, de bonnes habitudes morales.

Il est évident que c'est par les bonnes habitudes matérielles qu'il faut commencer.

Comment s'y prendre à l'école ?

De même que la mère digne de ce nom, et à qui sa situation matérielle permet de se rendre digne de ce nom, donne au début de la journée des soins de propreté minutieux à ses enfants, les maîtresses employées dans les écoles maternelles doivent consacrer aux soins matériels les premières heures de la matinée.

N'attendez donc pas, comme cela a lieu trop fréquemment, que tous les enfants soient arrivés pour faire l'examen de propreté. Tenez-vous à l'entrée du vestibule, et, autant que possible, devant la mère ou devant les sœurs aînées, inspectez les corps et puis les vêtements,... des cheveux à la chaussure. La tête est-elle vraiment propre? les cheveux sont-ils soignés? (Donnez aux mamans le conseil de renoncer à la pommade, aux huiles parfumées qui encrassent sans aucun profit.) La chemise et le corps sont-ils criblés de piqûres d'insectes, engagez à saupoudrer le lit, le matin, avec de la poudre insecticide, et à consacrer une chemise sur trois au service de la nuit.

Les bas tombent-ils sur les talons, faute de jarre-

146 l'éducation biaternelle.

titres,, ou parce que les jarretières sont mal attachées ou. trop distendues, ipdiquez un moyen très pratique de maintenir le bas : un lacet ou un caoutchouc s'accrochant à la petite brassière.

Les bottines manquent-elles de boutons^ les sou^ liers de lacets, faites comprendre que dans ces conditions la iparche qst pénible, que les foulures et lesentorses sont à craindre, et — ce qui touchera malheureusement davantage — que la chaussure s'usera beaucoup plus vite.

Un des vêt.ements est-il décousu, déchiré, dites

que le dommage ira eu; s'aggravant jusqu'à midi,.

jusqu'au soir.... Et ce que la mère ne peut pas ou

ne veut pas faire, faites-le vous-mêmes autant que

possible.

Les enfants mangent-ils à l'école, exigez une serviette; ne les laissez pas commencer leur repas avant, qu'ils se soient lavés; lavez-les encore ou faites-les laver quand ils ont fini; ne remettez pas dans leur panier la serviette humide; étendez-la pour qu'elle sèche. Enfin que l'heure du repas soit ce qu'elle devrait toujours être dans la famille : un des éléments les plus précieux pour apprendre à bi^n vivre en commun.

Malheureusement l'école maternelle n'est pas encore entrée dans cet ordre d'idées, et il est bien rare que j'aie été satisfaite d'un repas auquel j'ai assisté dans mes inspections. Voici à ce sujet un de mes souvenirs les plus récents.

Les enfants étaient littéralement collés les uns aux autres des deux côtés d'une table trop courte. On aurait pu remédier sans peine à cet inconvénient,

car il y avait, dans une autre partie du préau, deux tables inoccupées.

Ces tables, trop courtes, étaient aussi trop étroites, et Ton avait aggravé ce second inconvénient en plaçant tous les paniers en une rangée au milieu. Vous voyez cela d'ici : une rangée d'assiettes ou de gamelles de chaque côté de la table et, entre les deux, une rangée de paniers; de telle sorte que Fenfant, déjà gêné à droite et à gauche par ses voisins, était, de plus, gêné devant lui.

Pourquoi n'avoir pas placé chaque panier par terre derrière l'enfant à qui il appartenait?

Les maîtresses se tromperaient si elles pensaient que le bien-être ou la gêne n'a aucune influence sur la digestion; la question est au contraire de fort grande importance.

Il y a ici deux choses à envisager : l'hygiène et l'éducation. Pour que la mastication et par conséquent la digestion se fassent convenablement, il faut que l'enfant soit à l'aise. Pour qu'il apprenne à manger proprement, délicatement, il faut que les maîtresses puissent s'approcher de lui. Quant à l'usage des serviettes, si difficile à enraciner, il est de toute nécessité.

« Mais, m'objecte -t- on , pour des enfants si jeunes qui mangent de la nourriture demi-liquide, soupe, haricots, lentilles, il faudrait une serviette par jour. »

Adoptez la serviette de toile cirée sur laquelle on passera une éponge humide après chaque repas. Elle est plus chère, mais n'exige aucun frais de blanchissage.

En tout cas, ce qui est inacceptable c'est la souillure fatale de la robe ou du tablier.

Que dirai-je encore à Tégard des habitudes matérielles?... Surveillez attentivement ceux qui se rongent les ongles : l'habitude est physiquement et moralement détestable; surveillez plus attentivement encore, avec toute la sollicitude que vous devez à la santé et à la moralité de l'enfant, les habitudes contractées dans le berceau même, et que l'oisiveté des petits à l'école maternelle, les longues stations aux gradins et sur les bancs augmentent d'une façon si désolante.... Rappelez- vous que l'activité seule en guérit les enfants. Donnez toujours un aliment à ce besoin d'activité : faites sauter, courir, faites dépenser l'exubérance enfantine de façon à procurer des sommeils profonds et paisibles. Les maîtresses des écoles maternelles, quel que soit leur âge, ont le devoir strict, absolu, de se préoccuper de ces choses-là.

Je me reprocherais de passer sous silence les soins à donner aux petits, et la surveillance à exercer sur les grands avant leur sortie des cabinets.

Une provision de carrés de papier doit être suspendue par une ficelle à un clou à crochet dans chaque logette, et renouvelée chaque jour; l'ordre très précis doit en être donné à la femme de service, et la maîtresse veillera quotidiennement à ce qu'il soit exécuté.

Faire contracter une bonne habitude est relativement facile pour l'éducateur persévérant; faire perdre une mauvaise habitude est au contraire si

difficile, que j'engage les maîtresses à s'ingénier pour la prévenir.

Voyez, par exemple, Thabitude de cracher, si invétérée chez les hommes, habitude contre laquelle, au nom de la santé publique, TAcadémie de médecine a demandé des règlements prohibitifs. A-t-on naturellement besoin de cracher à chaque instant? Évidemment non; les hommes bien élevés ne le font pas, les femmes encore moins. Alors?... Eh, mon Dieu ! on fait naître des besoins factices ; le tabac à chiquer, puis le tabac à fumer ont été les agents les plus actifs de la mauvaise habitude, et, comme l'idéal est d'être « grand », de faire comme son père, le petit garçon s'exerce à cracher. Il y réussit si bien, que l'on parle, en ce moment, de placer des crachoirs dans les écoles. (Cette concession, je ne la ferais que l'hiver pour les enrhumés, car je suis féroce â l'égard des cracheurs qui me gâtent mes voyages en omnibus, en chemin de fer, et même mes courses dans la rue.)

Empêchez donc les enfants de cracher. Ils n'en ont pas besoin, ils se fatiguent à essayer, et puis c'est malpropre, c'est grossier, c'est dégoûtant I

Ce souci des bonnes habitudes, cette sollicitude en vue de procurer le bien-être et de fortifier la santé, je voudrais les rencontrer partout et je les rencontre très rarement. Ma mémoire est pleine à ce sujet de souvenirs mélancoliques; en voici plusieurs choisis au hasard entre mille :

Il est près de deux heures; dans la cour, tous les enfants sont assis au soleil, sans chapeaux.

« Pourquoi sont-ils assis? — C'est parce qu'on va

leur donner à boire. — Pourquoi n'ont-ils pas de chapeaux? — C'est qu'ils vont rentrer en classe. » La première raison est bonne. La maîtresse fait bien de ne pas donner à boire à des enfants pendant qu'ils sont en sueur. La seconde raison est mauvaise : le soleil peut les rendre malades; il est, à certains moments, très dangereux; la tête doit donc être couverte.

La femme de service et l'adjointe commencent alors à distribuer des gobelets pleins d'eau, de l'eau prise sous mes yeux à la pompe.

« Vous n'avez donc pas de filtre?

— Si, madame, me répond la directrice, mais il a besoin de réparations.

— En avez-vous averti votre inspecteur?

— Non, j'ai écrit à la mairie.

— Combien y a-t-il de cela?

— Environ cinq semaines.

— Il est probable que si vous vous étiez adressée à l'inspecteur, comme c'était votre devoir, la chose serait arrangée aujourd'hui, et vous n'auriez pas assumé une très grave responsabilité.

— Oh! cette eau n'est pas mauvaise; lorsque je n'avais pas de filtre, j'en ai bu souveht.

— Vous avez un filtre et vous n'avez pas l'idée de vous en servir pour vos petits élèves?

— Il ne contient que trois litres.

— Mais combien peut-il filtrer de fois trois litres dans un jour?... »

Bref, on n'y avait pas pensé : non pas par manque de cœur, mais parce que l'hygiène est malheureusement regardée comme la question négligeable;

PROPRETÉ. -loi

elle n'existe pour ainsi dire pas; et j'ai cent preuves à Tappui de mon assertion.

Il y a, par exemple, dans nos écoles maternelles un grand nombre d'enfants dont les yeux sont malades. L'aflFection dont ils souffrent n'est peutêtre pas contagieuse — et il y aurait presque de l'inhumanité à les tenir éloignés de l'école, surtout si leurs mères sont occupées au dehors. Mais ne pourrait-on du moins atténuer leurs souffrances? L'un supporte difficilement la lumière : pourquoi ne pas le placer dans l'ombre? Un petit abat-jour vert lui procurerait peut-être du bien-être : pourquoi ne pas lui confectionner un petit abat-jour vert? Un autre enfant guérirait plus vite si on lui lavait les yeux plusieurs fois par jour avec un collyre indiqué par le médecin : ce collyre devrait être apporté chaque jour à l'école, et la maîtresse devrait s'en servir comme une mère intelligente et soucieuse de son devoir. Peut-être que de simples lotions à l'eau fraîche ou à l'eau chaude — Teau chaude est fortement recommandée aujourd'hui — suffiraient à un troisième enfant... En tout cas, la plus grande propreté s'impose. L'enfant est presque invinciblement entraîné à se frotter les yeux, et il est très difficile de l'en empêcher absolument. Au moins faut-il qu'il ait lesmains propres, un mouchoir propre, un tablier propre. Certes c'est difficile à obtenir ; mais encore faut-il essayer. Une petite réserve de linge, mouchoirs, tabliers, morceaux de toile fine, est indispensable dans toute école maternelle digne de ce nom.

Il y a quelque temps, je remarquai, au milieu

d'enfants très vivants , une fillette absolument blême.

« Est-elle malade? demandai-je à la maîtresse.

— Je ne crois pas^ elle était ainsi la première fois qu'on me Ta présentée.

— Il y a longtemps?

— Huit jours environ. »

Je m'approche de l'enfant, je lui prends les mains : elles étaient glacées.

« Est-elle toujours froide comme maintenant?

— Je l'ignore, je ne m'^n suis pas aperçue. »

Il est cependant tout naturel de palper un enfant qui vous parait dans des conditions anormales; d'appuyer votre main sur sa tête, de la passer entre ses épaules et sa chemise, de constater si son pouls est normal, et aussi d'interroger ses parents. Un enfant doit être chaud comme une petite caille; glacé, il est malade; brûlant, il doit vous préoccuper. Il faut donc prendre sa température, observer ses yeux, le son de sa voix, son humeur; je vous assure une fois de plus que c'est autrement utile, autrement humain, autrement noble que de lui enseigner trop tôt à lire, à écrire !

Autre manque de sollicitude :

« Savez-vous pourquoi tel enfant que vous dites inexact ne vient pas tous les jours à l'école?

— Comment le saurais-je?

— En le demandant. »

Quoique l'assiduité à l'école maternelle ne soit pas nécessaire au point de vue des notions intellectuelles à acquérir, la maîtresse a besoin de savoir ce qui en éloigne l'enfant. Peut-être est-ce l'état précaire

de sa santé. En ce cas il a droit, lorsqu'on le lui confie, à une attention toute particulière, à des soins spéciaux, pour lesquels elle doit toujours demander les conseils d'un médecin. Dans cet ordre d'idées nous avons presque tout à faire.

Tenez! une anecdote encore! En me rendant daus une école d'un des quartiers excentriques d'une grande ville, je vis une fillette, de huit ans peut-être à moitié étendue sur le trottoir; malpropre, mal peignée, un air de petite vagabonde, pour tout dire. Fidèle à mon principe de m'occuper toujours des enfants que je trouvé dans la rue pendant les heures de classe, je lui adresse la parole.

« Pourquoi n'es-tu pas à l'école?

— Parce... que....

— La raison est loin d'être suffisante. Où est Ion école?

— Au bout de la rue (c'était juste l'école primaire attenante à l'école maternelle que j'allais inspecter).

— Je vais t'y conduire, viens avec moi. »

L'enfant se met à pleurer.

« Maman m'a dit de garder mon petit frère....

— Mais tu ne le gardes pas, puisque tu es sans lui dans la rue. Où est-il?

— A la maison; il dort.

— Où est ta maison ?

— Dans telle rue (une rue perpendiculaire à celle dans laquelle nous nous trouvions).

— Viens toujours avec moi. »

Je la conduis à l'école primaire, je la présente k rinstitutrice en lui disant :

154 l'éducation BiATERNELLE.

« Connaissez-vous cette fillette?

— Il me semble....

— Comment...?

— Je vais demander à la maîtresse du cours élémentaire si elle la connaît.... »

Renseignements pris, Tenfant était en effet inscrite, elle avait fréquenté Técole pendant quelques jours, puis elle n'était pas revenue et... on Tavait oubliée, ce qui est absolument inacceptable; et elle vagabondait, ce qui est scandaleux et inhumain, parce qu'un enfant vagabond — une petite fille surtout — est un enfant perdu.

Mais j'avais des scrupules à l'interner en ce moment; car enfin le petit frère était peut-être seul dans la chambre, et vous savez toutes les conséquences de la solitude pour un bébé. Je priai donc l'institutrice de faire reconduire l'enfant chez elle. On y trouva le bébé dormant sous la surveillance d'une voisine : la petite fille avait donc menti. Mais pourquoi n'allait-elle pas à l'école? Elle n'allait pas à l'école parce qu'elle n'y allait pas,... parce que sa mère ne veillait pas sur elle; et cela durait... parce que l'institutrice ne cherchait pas à savoir pourquoi elle manquait à l'appel.

On est convaincu, d'après ce qui précède, que si l'école primaire fait avec soin son examen de conscience, elle s'adressera de graves reproches ; mais elle cherchera, comme c'est son droit, ses propres circonstances atténuantes, et elle se demandera tout d'abord si l'école maternelle a vraiment créé les habitudes que l'école primaire doit développer.

En août ou septembre dernier, j'ai assisté au

départ d'une colonie de vacances. Les enfants avaient été habillés de neuf, les unes par leurs parents, les autres par les soins de la municipalité, et toutes paraissaient si propres, si élégantes même dans leur simplicité, qu'il était difficile de se figurer que l'on était en présence de la population enfantine de l'un des arrondissements les plus pauvres de Paris. Cette propreté, cette élégance relative, m'avaient tellement frappée que j'avais écrit en rentrant à un de mes amis, promoteur des colonies de vacances :

« C'est excellent, votre œuvre; mais elle ne s'adresse qu'aux enfants déjà privilégiés; c'est presque un luxe. » (Eh oui, c'est un luxe, si l'on pense aux nombreux enfants qui sont restés dans le même arrondissement, se roulant en tas dans les rues, se vautrant et continuant à se pervertir.)

Eh bien ! parmi les fillettes habillées de neuf, un certain nombre, m'a dit l'institutrice à qui elles avaient été confiées, n'avaient aucune habitude de propreté, et il a été extrêmement difficile à la maîtresse de leur en faire comprendre l'importance. C'est qu'une habitude à prendre, cela demande du temps I L'entretien de la chevelure a donné toutes les peines du monde. On était bien coiffée le jour du départ; mais bien peignée^ non; il y avait parmi les cheveux des... habitants, des germes d'habitants I » A qui la faute ? Aux mères d'abord ; aux enfants ensuite — si elles sont déjà grandettes, — mais surtout à l'école maternelle.

Si les mères désordonnées et malpropres s'étaient vu refuser leurs enfants lorsque à deux ans elles les ont présentés la tête toute recouverte de l'affreuse

croûte (on obtient à la crèche que les bébés en soient débarrassés, pourquoi ne Tobtenons-nous pas?); s'il avait été bien entendu, une fois pour toutes, que Técole est faite pour être respectée, et que tout enfant qui y entre doit s'y présenter bien lavé et bien peigné ; si pendant les quatre ans que dure la fréquentation à Técole maternelle on n'avait pas permis de défaillances; si Ton avait toujours suppléé la mère morte, ou la mère malade, ou la mère incorrigible, les habitudes se seraient créées^ et Técole primaire, fidèle à son rôle, n'aurait eu qu'à les développer, tandis que nous la forçons à remplir notre tâche I

« Ces fillettes, m'a dit aussi l'institutrice — au moins un certain nombre, — ne semblaient pas se douter qu'il y a une façon de manger qui dénote la délicatesse intime. Il fallait leur enseigner à se bien tenir, à couper convenablement leur viande, à manger proprement enfin ! »

Ohl les repas de nos écoles maternelles I J'ai un petit neveu de trois ans; il sait très bien pousser avec son pain son morceau de viande jusque dans sa petite cuillère ; il sait très bien essuyer son petit bec d'oiseau avant de boire ; il montre ses menottes à sa maman dès qu'il a commis une petite maladresse et demande par monosyllabes, puisqu'il dédaigne de se lancer à parler, qu'on les lui nettoie. Et soyez bien sûres qu'il n'est pas d'une essence supérieure; on l'y a habitué, voilà tout, comme vous-mêmes vous y habituez vos propres enfants.

Certes, la difficulté est considérable dans nos écoles, à cause du grand nombre; mais est-ce donc

une raison pour ne pas s'en préoccuper? Est-ce une raison pour laisser à la femme de service et à une seule adjointe la surveillance des repas? Est-ce une raison par exemple pour ne pas enseigner, par une sorte d'entraînement collectif, à essuyer ses mains et ses lèvres, à porter adroitement son verre à sa bouche, à se servir de sa cuillère ou de sa fourchette, à pousser avec une bouchée de pain, au lieu de fourrer ses doigts dans la sauce et de barbouiller son tablier ou sa serviette et sa figure ?

Beaucoup d'enfants sont admis avec la tête malpropre ; aux repas ils mangent comme ils peuvent et comme ils veulent : — or Tenfance ne tient pas par elle-même naturellement à être propre ; — dans la classe, ils crachent sur leurs ardoises et les essuient avec leurs mains; beaucoup encore se mouchent avec leur robe ou leur tablier....

Tant que nous aurons de tels faits à signaler, Técole primaire pourra nous reprocher de n'avoir pas rempli nos devoirs envers elle; les enfants, de n'avoir pas rempli nos devoirs envers eux.

Mais la propreté, si difficile à obtenir dans la belle saison, est presque impossible à exiger des parents indigents pendant un hiver rigoureux. Les gens superficiels, ceux qui répètent sans y réfléchir les lieux communs qui traînent partout, ceux qui vivent dans leur carapace d'égoïsme, disent : « On n'a pas besoin d'être riche pour se laver, l'eau ne coûte rien ». Ont-ils jamais mesuré la dislance qui existe entre la richesse et l'indigence? entre l'abondance et le dénuement?

Lorsque le thermomètre descend à plusieurs

degrés au-dessous de zéro, lorsque Ton casse la glace dans les rues, lorsque les rivières sont prises, si Ton n'a pas chez soi du feu pour faire chauffer de Teau, si Ton manque de savon, si le malheureux placard est vide de Hnge, il est impossible de nettoyer son enfant. Faire des reproches à la mère en proie à cette impossibilité, c'est manquer d'intelligence autant que de cœur.

Le nettoyage d'hiver doit donc être organisé en grand dans nos écoles maternelles. Figurez-vous le bien-être, je dirais presque la volupté qu'éprouveraient nos pauvres enfants si, dès leur arrivée, on trempait leurs pieds transis dans un bain d'eau de son sufQsamment chauffée; si on les chaussait ensuite de bas bien secs, de moelleux chaussons. La perspective de cette jouissance leur donnerait la force de venir en gambadant jusqu'à l'école, au lieu de s'y faire.traîner en pleurant.

La toilette achevée, il faudrait servir une soupe bien chaude à ces petits dont beaucoup sont venus l'estomac à peu près vide. Ce dernier devoir rempli, les enfants auraient la force de jouer.

Deux objections se présentent : 1<* la question d'argent; 2** la question de temps. La première, déjà en partie résolue, grâce aux municipalités, le sera complètement par les patronages. C'est sur les trois ou quatre mois les plus rigoureux qu'il faudra répartir la plus grande partie des fonds alloués aux écoles. Plus tard, lorsque le soleil réchauffera la terre, les enfants s'épanouiront en même temps que les fleurs, et leur santé réclamera beaucoup moins de soins,... s'ils n'ont pas trop pâti

pendant l'hiver; caries forces que Ton dépense à souffrir, on ne les retrouve plus pour se développer ensuite. Pendant la belle saison, le lieu commun que je critiquais il n'y a qu'un instant a sa raison d'être ; on n'a pas besoin d'être riche pour se tenir propre; l'eau ne coûte rien, et la nécessité des aliments chauds à l'école maternelle n'est plus impérieuse.

Reste la question de temps, qui ne peut être tranchée que par le sacrifice du programme pendant toute la matinée. Ce sacrifice nécessaire, je serais trop heureuse qu'on le fit; nos écoles maternelles deviendraient alors ce que je les rêve; elles n'auraient qu'un but : procurer la santé, la force et la joie....

Or, même pour l'application du programme, il faut que les enfants soient dans de bonnes conditions matérielles; auriez-vous par exemple la prétention d'exiger de ces petites mains gonflées, rougies, glacées un dessin acceptable, une ligne d'écriture lisible, un piquage ou un tissage réguliers?... Certainement non. Que vous reste-t-il alors? Que resterat-il à ces pauvres petits pour se réchauffer le corps et l'âme? 11 leur reste les leçons : la lecture, l'histoire, la géographie. Rien que d'y penserj'en ai froid jusqu'à la moelle.

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