CHAPITRE I
I. Nécessité des jeux, surtout pour permettre à l'éducateur de faire des observations psychologiques. — II. Le jeu individuel pour les tout petits. — III. Le jeu à combinaisons. — IV. Notes prises sur le vif. — V. Fêtes scolaires.
L'école maternelle organisée d'après les règles de la pédagogie rationnelle doit mettre les jeux en tête de son programme.
Ohl je sais bien qu'au premier abord ces deux mots — la pédagogie et les jeux, — rapprochés l'un de l'autre, font l'effet de certaines unions malheureuses, caractérisées surtout par l'incompatibilité d'humeur des conjoints; mais cette impression cesse dès que l'on réfléchit, car on comprend alors que la pédagogie, au lieu d'être restreinte à l'instruction, embrasse la culture de l'être tout entier.
La pédagogie — il faut absolument s'en rendre compte — n'est pas exclusivement la science du professeur; c'est essentiellement celle de Téducateur. Elle comprend la culture du corps, comme la culture de l'esprit; et la culture de la conscience, comme celle de l'esprit et du corps. Elle comprend TOUT cela, et c'est parce que nous restreignons constamment l'étendue de son domaine que nous faisons fausse route, et que les enfants ne trouvent pas à l'école maternelle les trésors que cette institution doit receler.
Je suis si douloureusement frappée des conséquences, produites par l'interprétation erronée du mot, qui cependant résume nos devoirs (à nous, instituteurs de tout ordre), que j'ai sérieusement cherché dans ces derniers temps à le remplacer, pour nos écoles maternelles, par un autre tellement explicite, que l'erreur n'eût plus été possible. Mais trouver un mot à la fois juste et transparent (j'entends qui laisse voir l'idée) est une bonne fortune très rare; j'en ai fait l'expérience, car j'ai cherché sans succès. Alors je me suis adressée à des amis; j'ai positivement mendié ce mot qui ne pouvait jaillir de ma cervelle.... Mes amis n'ont pas été plus heureux que moi.
<c Comment ne dites-vous pas tout simplement l'éducation enfantine? m'écrivait l'un d'entre eux. L'éducation, cela dit tout. » — La pédagogie aussi devrait dire tout, et cependant beaucoup s'y trompent, comme beaucoup se trompent sur l'idée que représente le mot éducation. Beaucoup de parents confondent l'éducation avec la tenue que l'on doit
avoir en société, avec une certaine convenance de ton et de langage. Ils la détachent, pour ainsi dire, de l'instruction, et s'ils acceptent, par grâce, que, tout en enseignant à lire et à écrire à leurs enfants, Técole leur enseigne aussi à bien saluer et à ne pas déchirer des vêtements qui coûtent cher, ils ne veulent pas comprendre qu'elle puisse s'occuper surtout de leur santé, de la façon dont ils respirent, dont ils marchent, dont ils mangent, puis de la façon dont ils pensent, dont ils jouissent, dont ils souffrent, dont ils aiment.
Aussi n'ai-je pas été beaucoup plus satisfaite du mot « éducation » que du mot « pédagogie », et j'ai porté envie aux Anglais, qui ont trouvé l'expression baby-culiure^ c'est-à-dire la culture du bébé !
Si nous parvenions à faire accepter pour nos écoles maternelles cette expression : la culture enfan-tine^ nous indiquerions, il me semble, sans méprise possible, que, l'enfant étant d'abord une plante, nous avons dahord à cœur sa vie végétative, dont dépendent absolument sa vie intellectuelle et sa vie morale. Les parents seraient dès lors avertis. Ils sauraient qu'ils n'ont plus à intervenir, et que leurs instances seraient vaines en ce qui concerne les leçons prématurées et le surmenage intellectuel* Quant aux directrices, qui ont besoin, hélas I d'être converties, elles aussi, elles finiraient par se convaincre que s'adresser aux bébés est une chose ^ et que s'adresser à des enfants relativement développés EST UNE AUTRE CHOSE, et nous cu aurious définitivement fini avec cette école préparatoire, qui est un crime de lèse-enfance.
Malheureusement, cette expression « culture enfantine » a le défaut d'être formée de deux mots distincts, alors que j'aurais voulu un seul mot, ou tout au plus un nom composé; mais il m'a été impossible de trouver mieux, à moins de tomber dans le pédantisme. Or Dieu nous garde de ce fléau!
C'est bien entendu I Dans nos établissements de culture enfantine (est-ce que cette expression n'évoque pas des joues roses, des minois éveillés, des cheveux tout en soie, et des notes claires d'oiseaux voletant dans les branches?), dans nos établissements de culture enfantine, nous placerons, pour être logiques, les exercices physiques en tête de notre programme; nous commencerons par les jeux.
Or comment joue-t-on maintenant à l'école maternelle?
Je ne serais pas démentie si j'affirmais que, sauf exceptions, « les chevaux » pour les garçons et la « ronde » pour tout le monde sont presque la base, le milieu et le couronnement de l'édifice*. Or les petits de deux ans ne peuvent pas jouer aux chevaux, et il n'y a qu'à les voir à la ronde (où ils entravent d'ailleurs leurs camarades plus âgés) pour être convaincu qu'ils n'y prennent qu'un plaisir médiocre.
Il faut donc une méthode pour les jeux, comme il faut une méthode pour l'enseignement, et de la méthode résultera le programme. Parlons des petits
1. Les « jeux scolaires » sont organisés depuis peu dans les écoles maternelles de Paris.
d'abord; je ne cesserai de le répéter : les petits d'abord.
Les petits de deux ans et de trois ans ne prennent pas de plaisir aux jeux qui dépassent leurs forces physiques ou leur développement intellectuel; tout ce qui est course les fatigue, et la moindre combinaison les déroute ; ils ne comprennent pas Vassocia" tioHj encore moins la discipline^ sans laquelle l'association ne peut exister.
Pourvu que je me fasse bien comprendre! Prenons un jeu qui n'exige que deux joueurs, quoiqu'il puisse en admettre un grand nombre : « cachetampon » ou plus vulgairement : « cache-mouchoir ». Deux enfants de deux à trois ans ne peuvent y jouer : l*' parce qu'ils ne savent pas cacher; 2" parce qu'ils ne savent pas chercher et que, ne sachant ni cacher ni chercher, ils sont insensibles, l'un au plaisir d'intriguer et de faire chercher son camarade, l'autre à la satisfaction d'amour-propre qui résulte de la découverte de l'objet caché ; 3° enfin parce que leur conscience n'est pas assez développée pour que celui qui cache comprenne qu'il y a des endroits où l'on ne cache pas, et pour que celui qui cherche comprenne qu'il ne doit pas regarder quand un camarade cache.Cache-tampon est donc prématuré.
Je pourrais multiplier les exemples, mais celui-là suffit pour éveiller l'attention, inviter à observer, et pour amener à cette conclusion que le jeu est d'abord individuel.
Regardez un enfant dans son berceau : s'il ne dort pas, il joue avec un objet quelconque accroché au rideau, ou avec un hochet suspendu à son cou,
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ou avec un objet mis entre ses mains par sa mère pour le faire rester tranquille.
A peine sur ses jambes, plus tôt encore, dès qu'il peut marcher sur ses genoux, il saisit les objets qui sont à sa portée et il les utilise selon sa fantaisie ; ses combinaisons, d'abord très élémentaires et en bien petit nombre, se compliquent et se multiplient chaque jour, à mesure que Tesprit d'imitation se développe en lui; mais ce n'est que plus tard qu'il deviendra apte à comprendre les finesses du jeu en commun, et à faire les concessions que le jeu en commun nécessite. Au début, je tiens à poser ce principe : l'enfant joue seul^ avec un objet quelconque, avec un^oue^
Ces jeux individuels des petits devraient avoir lieu soit au préau, soit au jardin; de là des jouets de préau et des jouets de jardin. Les jouets de préau sont plus spécialement : les animaux en bois ou en caoutchouc, les pantins, les poupées, les cubes, les arcs et les colonnettes pour les constructions, les collections de soldats, les albums d'images, etc., etc.
Les jouets de jardin sont d'abord le sable, les pelles et les seaux, puis les balles, les brouettes, les chariots, etc., etc.
Les jouets que nous venons d'énumérer, absolument indispensables aux petits, amusent tous les enfants de l'école maternelle, et servent peu à peu à des jeux collectifs à mesure que le petit monde se développe. On se groupe dans le préau pour construire, pour jouer au ménage, pour ranger en bataille les soldats, pour regarder les images; on se groupe aussi dans le jardin pour remplir les
brouettes et les chariots, pour « travailler » dans le sable, pour faire des parties de balle, des parties de quilles; et puis on fait courir les cerceaux, on saute à la corde. Il y a une gradation évidente : 1<» jeu individuel à Taide de jouets; 2° jeu collectif avec ces mêmes jouets; 3° jeu collectif à Taide de jouets plus difficiles à manier.
Un jour arrive où l'enfant peut aborder certains jeux collectifs qui sont des combinaisons d'actes propres à développer ses forces, sa souplesse, sa grâce, son adresse et aussi certaines qualités intellectuelles : sa sagacité, son esprit d'observation, de discipline, sa prudence, sa complaisance, sa générosité, son support, sa bonne camaraderie en un mot; par exemple le jeu du marché. Apportez quelques tables dans la cour, à Tombrè, et sur ces tables étalez de vraies marchandises : de vraies pommes de terre, de vrais haricots, quelques fruits de la saison, quelques fleurs aussi, autant de fleurs même que vous pourrez. Divisez les enfants en plusieurs catégories : vendeurs, acheteurs, porteurs. Soyez vous-même aide-marchande, tantôt à un étalage, tantôt à un autre. Engagez la conversation avec vos clients.
« Comment ferez-vous cuire vos pommes de terre, monsieur ou madame? Savez-vous écosser vos haricots en grains? Savez-vous enlever le fil aux haricots verts? — Essayez devant moi; voyez comme ils sont frais et tendres. Ces pommes de terre feront d'excellentes soupes , d'excellents ragoûts , ou d'excellentes purées si vous vous y prenez ainsi. Quant aux haricots, si vous voulez vous régaler, il faudra les
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apprêter comme je le fais moi-même. Ces fruits sont mûrs à point; mangez-les aujourd'hui; demain il serait trop tard ; ceux-là au contraire ne seront mangeables que dans deux ou trois jours. Quelles fleurs voulez-vous? des roses? des reines-marguerites? du réséda? des capucines? des mauves? des fuchsias? Voyez comme elles ont de longues tiges; elles se conserveront longtemps dans les vases, si vous renouvelez Teau tous les matins, et si vous coupez chaque jour un petit bout de leur tige. Celles-là ont encore leurs racines. Il faut les planter dans des caisses ou dans votre jardin. » Et puis indiquez le prix en francs et en centimes et faites-vous payer en francs et en centimes, aussi. On a peine à croire que, dans le pays du système métrique, les enfants soient encore forcés de faire un calcul,... qui est loin d'aller tout seul, pour réduire les sous en centimes. Il faut s'y mettre enfin I et nous relever de cette infériorité ; allez en Angleterre, où le système monétaire est extrêmement compliqué : les enfants y sont habitués à résoudre mentalement des calculs qui épouvanteraient nos enfants à nous. Il semble que nous ayons été gâtés par là simplicité du système décimal. Oh oui, gâtés! il fallait peu d'efforts, on n'en a pas fait du tout.
Pourquoi le jeu de l'oie est-il inconnu dans nos écoles maternelles? Le trouve-t-on antipédagogique? Cependant il constitue un procédé amusant, varié et peu subversif d'enseigner aux enfants à compter jusqu'à soixante-trois, non pas d'une façon routinière, d'un bout à l'autre sans s'arrêter, mais, au contraire, à grand renfort d'incidents heureux qui