‹ L'éducation maternelle dans l'écoleChapitre 23 sur 34 · FT · texte numérisé non relu

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VOUS font brûler les étapes, ou d'accidents qui vous font rétrograder ou bien attendre en un point donné qu'un camarade atteint par la déveine vienne vous remplacer.

Non seulement le Jeu de Voie est un bon exercice de calcul, mais il permet le groupement. Six enfants peuvent sans difficulté s'asseoir autour d*un même carton. Faites présider chaque groupe par un enfant relativement développé et qui comprend le jeu, allez d'un groupe à l'autre pour éclaircir un point obscur, pour empêcher la discussion de dégénérer en dispute, pour aider un petit retardataire à faire son calcul et à poser sa « marque » dans la case qui l'attend; soyez là pour être là surtout, et la joie des joueurs vous sera une fête.

Mais,... comment se procurer les huit ou dix feuilles enluminées qui permettent de suivre ce conseil?

Une feuille de jeu de rote coûte cinq centimes; collez-la sur une feuille de carton, sur un vieux calendrier, sur un vieux fond ou sur un vieux couvercle de boîte, sur une planche, ou bien épinglezla sur la table même ; les deux dés vous coûteront aussi cinq centimes; c'est-à-dire que pour un franc peut-être vous aurez de quoi faire jouer tous les enfants.

Quel sera l'enjeu?

Il vaudrait mieux qu'il n'y en eût point, et que le

plaisir d'arriver le premier fût le seul appât; si

vous préférez faire gagner quelque chose, mettez

. une pastille, une image ; dans les grands jours, un

dessin ou un objet confectionné par un camarade.

Ajoutez à ces jeux : cache-cache, cache-tampon, colin-maillard, le furet, le jeu des couleurs, etc., etc., et les récréations seront autant de fêtes pour les enfants.

Une cinquième et dernière série de jeux intéressera les plus développés. Ce sont les jeux allégoriques, où les enfants jouent des rôles, en se rendant bien compte que, pour un instant, ils représentent un personnage, voire même un animal. Le jeu des métiers^ du moissonneur, de la ménagère, du ver à soie sont des types bien connus à l'école maternelle ; ils menacent même d'y devenir monotones.

La variété manque en effet. Et cependant, que d'additions charmantes on ferait avec un peu d'initiative intellectuelle? Il n'y aurait qu'à mettre en action le récit qu'a fait la directrice, la fable que l'on a apprise et que l'on comprend très bien, les divers incidents ou événements qui ont eu lieu dans le village. Vous verriez alors, mes chères lectrices, déborder la vie de tout votre petit monde !

Cette dernière série de jeux demande de notre part beaucoup de tact pédagogique. L'enfant comprend-il assez pour entrer, comme l'on dit, « dans la peau de son rôle » ? En ce cas, l'exercice sera pour lui profitable et charmant. Si, au contraire, il ne comprend qu'à demi, s'il reproduit des gestes et des paroles que vous lui enseignez péniblement, l'exercice sera pour lui une fatigue et un ennui. Il faut donc : d'abord savoir choisir son sujet; car une grande partie de ces jeux allégoriques, en usage dans un petit nombre d'écoles maternelles de France, mais qui font partie de l'emploi du temps dans

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presque toutes celles de Suisse et d'Angleterre, sont des à peu près parfois inintelligibles pour nous, et les enfants les exécutent plutôt en machines inconscientes qu'en acteurs convaincus. Il faut ensuite ne faire participer à ces jeux allégoriques que les enfants assez développés pour y trouver un véritable plaisir, car il en est des jeux comme de tous les procédés éducatifs : ils doivent être proportionnés aux forces physiques et aux forces morales des enfants auxquels ils s'adressent.

Cette question des jeux est extrêmement intéressante. Si les maîtresses en étaient bien convaincues, elles en feraient un sujet d'études, elles inventeraient des combinaisons, et notre programme de récréation serait bientôt aussi riche qu'il est pauvre maintenant. En mêmB temps, la psychologie enfantine ferait des progrès, car la récréation — si elle est vraiment libre — est le seul moment où l'enfant se montre tel qu'il est. Non seulement il se révèle lui-même dans ses jeux, mais il donne alors, à ceux qui savent l'observer, des indications du plus haut intérêt sur le milieu dans lequel il vit, indications que les maîtresses devraient mettre à profit pour atténuer les mauvaises impressions reçues en dehors de l'école, pour neutraliser l'effet des mauvais exemples donnés.

Observez deux fillettes jouant avec leur poupée. L'une est la fille d'ouvriers honnêtes et rangés, l'autre est née dans une famille paresseuse et débauchée; leur manière d'être vous ouvrira, pour ainsi dire, une porte sur le monde moral où elles vivent, et vous tirerez parti de vos observations, non seulement

pour Téducation des deux enfants, mais aussi pour essayer de faire pénétrer votre bonne influence dans le triste milieu où grandit Tune d'elles.

Pendant que les fillettes de la classe bourgeoise jouent « à la dame », « aux visites » ; pendant que tous les enfants qui fréquentent Técole continuent à « faire la classe » dans les jardins publics et sous les arbres des boulevards (révélant sur les habitudes de leurs maîtres plus de vérités qu'un inspecteur n'en apprend dans dix inspections) ; pendant que les petits garçons dont les familles font partie du « grand monde » jouent au « rallye-paper », et que les fils d'ouvriers se livrent à des exercices plus ou moins dangereux qui rappellent très souvent le métier de leur père, l'éducateur doit regarder de tous ses yeux et écouter de toutes ses" oreilles, car tous les enfants, je le répète, à quelque condition qu'ils appartiennent, font inconsciemment des confidences sur le milieu moral dans lequel ils vivent, des révélations qui illuminent la route de ceux qui les étudient, tandis que cette même route reste obscure et n'est qu'un vrai casse-cou pour ceux qui les conduisent comme l'on conduit les moutons dans les prés : tous par le même chemin, ne se préoccupant que d'une chose, c'est qu'il ne s'en égare pas en route.

Ces observations ont un attrait irrésistible pour ceux qui s'y adonnent; malheureusement, elles ne sont pas toujours publiées, et restent, pour ainsi dire, le trésor égoïste de quelques-uns.

Voici quelques observations faites dans un square de Londres et que nous a racontées une de nos

amies; il y en a une, entre autres, la dernière, qui est un vrai trésor pour la psychologie.

Des groupes d'enfants reproduisent en petit les scènes de la vie de boutique, d'autres des scènes de la vie d'atelier; ceux qui habitent près du port jouent surtout aux marins, tandis que ceux de la Cité parlent presque toujours d'affaires et de « grosses affaires ». Des petites filles entourent une camarade qui arrondit les épaules et branle la tête : c'est la grand'mère ; on joue à lui enfiler son aiguille : n'est-ce pas ravissant? Mais à quelques pas plus loin on voit des minois timides, apeurés, tremblants; une grande fille qui fait la mère tâche de rassembler son petit monde, on sent qu'elle veut le protéger.... Qu'est-ce donc? C'est que là on joue « aux enfants et à la maman qui ont faim et qui attendent le "père pour avoir à souper ». Rentrera-t-il sain d'esprit? Alors la mère allumera le feu; la fille aînée ira acheter de quoi faire le pudding; on arrangera sur la table les misérables objets qui constituent le couvert. Mais s'il rentre ivre? s'il a bu sa paie?... Un bruit s'est fait entendre, la mère prend un air tragique, les enfants se collent contre elle, on cherche à se cacher. C'est que le pas lourd du misérable a fait gémir l'escalier, et que sa voix avinée est arrivée aux oreilles de la pauvre famille. Puis l'ivrogne entre; il profère des paroles grossières, il se précipite sur sa femme et la brutalise.... Heureusement, il tombe sur le sol, puis s'endort. Alors la pauvre mère fouille délicatement dans les poches du monstre. Quelle joie! il y a encore un peu d'argent! Les enfants ne se coucheront pas

mourant de faim; la joie éclate, les préparatifs vont leur train, et bientôt, pendant que le père ronfle, la famille soupe gaîment! »

N'est-ce pas qu'il faudrait être bâti en pierre pour ne pas avoir le cœur serré et pour ne pas se jurer de répandre sur la terre autant de lumières et de joies que l'ignorance et la brutalité y ont semé de ténèbres et de douleurs!...

Or il faut savoir que Londres n'a pas le monopole des enfers pour les enfants. Beaucoup d'entre nous ont surpris ou deviné des choses navrantes, que notre devoir est d'atténuer.

Une récréation digne de ce nom doit répondre au besoin d'air, de mouvement et de liberté; elle doit aussi donner la joie. Sur ce point spécial nos écoles maternelles sont en faillite.

Voici à ce sujet quelques notes prises sur le vif.

Note 1 . — C'est l'heure de la récréation dans une école maternelle où les maîtresses connaissent leur devoir; elles sont toutes dans la cour et s'occupent manifestement des enfants; il n'y a sur leurs chaises ni travail au crochet, ni tapisserie, ni livres, ni journal; elles sont bien mêlées au petit monde. Les bébés s'amusent tout seuls; non pas comme des égoïstes, mais comme des êtres trop peu développés encore pour saisir les combinaisons du jeu en commun; les plus grands jouent « aux chevaux », et les plus grandes dansent une ronde. Mais comme il faut toujours quelques ombres aux tableaux , une vingtaine d'enfants bayent aux corneilles; ils paraissent las, ennuyés comme tous les fainéants; plusieurs otit laissé rouler leur balle à quelque dis-

tance, d'autres laissent pendre leur corde à sauter ou la traînent nonchalamment. « Il faut jouer », disent les maîtresses; on leur obéit, puis, quelques minutes plus tard, la mollesse reprend le dessus.

Organisez un jeu pour ces endormis, et faites-en partie. Nous rassemblons les vingt enfants, nous faisons le compte des balles, il n'y en a que huit; nous envoyons quatre petits garçons rejoindre ceux qui jouent aux chevaux, en leur recommandant de ne pas mériter trop de coups de fouet, et nous mettons nos seize joueurs de balle sur deux lignes parallèles, les enfants se regardant, à quatre pas de distance. Ceux qui composent une des lignes lancent la balle, les autres l'attrapent ou ne l'attrapent pas; on commence à vivre, on applaudit les joueurs adroits; on rit un peu aux dépens des autres, qui se rattraperont bientôt, soit en montrant plus d'ardeur ou de coup d'œil, soit en rendant moquerie pour moquerie. Après trois ou quatre reprises du jeu, nous espaçons les lignes de deux pas, et le jeu recommence; puis nous éloignons encore les joueurs; cela devient de plus en plus chaud et animé*... Il y a des enfants qui ne jouent . que lorsque les grandes personnes veulent bien les y aider.

Notre jeu organisé a fait florès; voulez-vous que nous en organisions un autre? — Ouil un exercice de saut. Nous prenons tous les enfants qui veulent venir. Nous les plaçons à la file, à la queue leu leu« Le premier en tête part au signal, fait six pas, et saute... aussi loin qu'il peut. Ce n'est pas beaucoup, mais tout est relatif. On marque par une raie Ten-

ne l'éducation maternelle.

droit qu'il a atteint; chacun à son tour part au signal, fait six pas, saute et se remet en file, se plaçant par ordre de mérite, c'est-à-dire par ordre de souplesse de jarret. Bientôt les plus petits euxmêmes ont sauté et ils ont '< marqué » aussi. Ce second jeu organisé a autant de succès que le premier.

C'est, à n'en pas douter, le défaut d'organisation qui rend parfois nos récréations si lourdes pour les maîtresses, et si peu réconfortantes pour les enfants. Nos écoles primaires ne font pas beaucoup mieux, ni nos lycées, et il est avéré que notre jeunesse ne joue pas.

Note 2, — 11 pleut à torrents, et il ne saurait être question de faire jouer les eufants dans la cour. Ils sont dans le préau, assis sur les bancs inoccupés.

— Nous attendons l'heure de la rentrée, me répond la directrice.

— Et... c'est pour les préparer à être sages et attentifs en classe que vous les fatiguez préalablement par l'inertie?

— Je crains qu'ils ne se fassent mal en jouant dans le préau.

— Mais il n'y a rien dans votre préau, qu'un poêle non allumé! Il y aurait autre chose que je vous dirais encore : laissez les enfants s'ébattre, tout en les surveillant. Vous n'avez donc jamais vu des enfants grimper aux arbres, dégringoler vingt fois pour leur plaisir du haut des falaises, marcher sur des pierres branlantes.... Les enfants du peuple sont aussi adroits qu'intrépides; au lieu de déve-

lopper cette adresse et cette intrépidité qui leur seront utiles pendant toute leur vie d'ouvriers, vous les atrophiez, vous les supprimez. Ils se tireraient si bien d'affaire eux-mêmes! Vous n'avez donc jamais observé des enfants en liberté?

— Mais si, me répond une adjointe : j'ai des enfants.

— Où sont-ils?

— Hélas I il y en a un ici.... » Et mon interlocutrice fond en larmes.

« Pourquoi pleurez-vous? pourquoi votre exclamation douloureuse?

— Je pleure parce que mon enfant est privé de liberté I »

Note 3. — Tous les enfants sont dans la cour et jouent, ils s'escriment aussi de la voix et font du tapage. Un peu plus ce serait trop; mais dans cette mesure les cris sont un bon exercice pour les poumons. Un seul enfant est resté dans la salle d'exercices; il est tout seul, assis sur un banc. Tout naturellement, je questionne à son sujet une des maîtresses.

« Cet enfant, me dit-elle, est peu solide sur ses jambes, et très retardé intellectuellement : il ne sait pas bien jouer avec les autres, et les autres pourraient le faire tomber. »

Cette explication ne me satisfait pas du tout, et ne me persuade pas davantage. Où cet enfant, arriéré d'esprit et faible de corps, se développerat-il et se fortifiera-t-il, si ce n'est à l'air et au milieu de camarades qui s'amusent? Mettez-le dans un groupe de petits qui ne peuvent pas encore courir

et qui savent à peine jouer; ou bien confiez-le à quelques petites filles dont vous éveillerez la sollicitude ; mais à aucun prix ne l'isolez ainsi, juste au moment où le séjour à l'école lui serait profitable : ce n'est pas au gradin que ses jambes se délieront et que son esprit se développera.

Note 4. — Toujours à l'heure de la récréation, un enfant est solitaire et oisif dans la classe. Il est enrhumé. Pas assez cependant pour être resté chez lui ; c'est-à-dire qu'il a déjà fait une course dehors le matin, et qu'il en fera une autre le soir : deux courses : l'une au moment où le pâle soleil d'hiver ne s'est pas encore montré, l'autre à l'heure où il est déjà caché. Si ce petit garçon est bien chaussé, bien vêtu, une bonne sauterie dans la cour, une partie de cache-cache ne lui feraient certainement pas de mal. Mais en admettant qu'il ne doive pas aller dans la cour, est-il le seul dans ce cas? Sur plus de cent enfants, n'y en a-t-il vraiment qu'un seul qui tousse en plein mois de janvier? Pourquoi ne pas réunir alors dans le préau tous les enrhumés pour les faire jouer ensemble? Et s'il est enfin prouvé que le petit enrhumé est bien seul de son espèce et que la réclusion lui soit nécessaire, pourquoi ne pas lui donner des jouets? L'isolement et l'oisiveté lui sont tout à fait nuisibles.

Note ô. — Il pleut, le préau est sombre ; les enfants sont assis sur les bancs symétriquement arrangés entourant le poêle d'un quadruple quadrilatère. L'atmosphère est lourde. Éveillons ce petit monde et organisons une bonne partie qui secoue la somnolence. « Debout I mes petits. Enlevez ces bancs

qui nous gênent et placez-les contre le mur. — Impossible, madame, me dit la directrice, ils sont cloués. — Comment! là! au beau milieu de la pièce!... »

Ce matériel que Ton ne peut déplacer fait mon désespoir. Ah! c'est un reste de Tancien régime, ou plutôt de Tancienne discipline, qui sacrifiait Tenfant au local, au matériel, au mobilier. Mais aujourd'hui que c'est pour lui que nous faisons Técole, il faut que tout dans rétablissement lui soit subordonné. Clouer des bancs autour d'un poêle, c'est condamner la population enfantine à avoir trop chaud à un moment donné; les clouer contre le mur, c'est défendre aux plus frileux, aux moins bien vêtus, de se réchauffer à l'arrivée; les clouer auprès des tables, c'est décider que, parmi les enfanls, les uns seront placés trop loin, les autres trop près, tous mal à l'aise. D'ailleurs un mobilier et un matériel indépendants du plancher et des murs sont indispensables pour organiser des nettoyages sérieux ; il faut que l'air circule, que le balai, l'éponge et le torchon puissent passer partout, ftien de plus facile heureusement que de transformer en mobilier libre le mobilier rivé. Les municipalités ne refuseront jamais aux directrices le payement d'une journée d'ouvrier, et dans une journée un ouvrier enlève bien des clous.

Note 6. — Il est une heure, c'est-à-dire que l'école maternelle doit être en pleine récréation. La femme de service balaye la salle d'exercices — une seule fenêtre est ouverte, soit dit en passant; la poussière ne s'échappera pas toute par cette seule issue ; —

.quelques enfants jouent à grand bruit; d'autres se disputent; d'autres ont l'air ennuyé et ils s'ennuient en effet, car ils sont oisifs. Où est la directrice? où est l'adjointe? Elles sont là, au fond de la cour, assises à une certaine distance l'une de l'autre., La directrice fait lire une petite fille; l'acUointe en a deux ou trois autour d'elle, auxquelles elle donne aussi une leçon de lecture.

Que de zèle! diraient ceux qui ne réfléchissent pas. Quel zèle malencontreux I disons-nous. D'abord, ces enfants qui lisent ou qui essayent d'être attentifs pendant que leurs camarades sont censés jouer, ces enfants-là rfei^miew^ jouer. Il est essentiel qu'ils jouent, tant pour leur santé physique que poUr leur santé morale; il est essentiel qu'ils jouent pour eux, et puis pour entraîner les plus petits.

Pendant que la directrice et l'adjointe s'occupent d'eux, elles ne peuvent ni surveiller des jeux qui deviennent par trop bruyants, et où les bousculades sont trop à craindre, ni donner ua coup d'oeil à la manière dont la femme de service s'acquitte de sa tâche.

Et puis, qu'est-ce que c'est que ces leçons particulières, alors que le règlement dit d'une façon tout à fait impérative : « Tous les exercices de l'école maternelle sont collectifs ».

Note 7. — Quoiqu'il ne pleuve pas,, quoiqu'il n'ait pas plu la veille, les enfants, au lieu de jouer dans la cour, s'amusent dans le préau.

Le premier inconvénient de cette manière de faire, dis-je à la directrice, c'est, qu'au lieu d'êtfe à l'air, au bon air — r aussi pur que possible dans

une ville, — ils sont enfermés; Tair est vicié, on couperait la poussière au couteau. C'est incontestablement d'une mauvaise hygiène.

Le second inconvénient, c'est un bruit assourdissant. Les petits pieds sont chaussés de souliers à bouts de fer, mais surtout de sabots (il y a des régions où tous ont des sabots). Sans mauvaise intention, rien que pour se faire entendre de son camarade, rien que pour dominer le bruit, chacun frappe des pieds aussi fort que possible, chacun élève la voix aussi fort que possible aussi.... Il faut être habitué à ce vacarme pour le supporter; je suis étonnée que l'on s'y habitue, et c'est une fort mauvaise habitude à prendre.

« Mais les enfants adorent le bruit.

— En étes-vous bien sûre! Quanta moi, j'ai tout lieu de croire que ce n'est bon pour eux ni au physique ni au moral, et que nous devons leur créer autant que possible un milieu paisible quoique animé, joyeux mais non tumultueux. Le bruit et le mouvement sont deux choses distinctes.

— Mais comment faire? les empêcherons-nous de jouer?

— Jamais de la vie; mais faites-les jouer dans les meilleures conditions possibles. Et d'abord dans ta cour LE PLUS souvent; vos objections contre le froid et l'humidité sont la plupart du temps contestables. Puisque les enfants ont des sabots, ils peuvent aller dehors; et puis quand on joue de bon cœur, on se réchauffe. Ne laissez personne assis; ne tolérez personne par terre, et, dix-neuf fois sur vingt, on pourra s'amuser en plein air. Pour les jours de

pluie, il y aurait peut-être à demander aux parents — à ceux qui peuvent le faire — de donner de bons chaussons qui permettraient de laisser les sabots sur le seuil du préau ou de la classe. Et qui sait si les municipalités ne fourniraient pas de tels chaussons aux enfants indigents? C'est une chose à tenter. »

Et... tout en causant ainsi, j'entre dans la salle d'exercices et j'y trouve deux enfants de quatre ou cinq ans, un garçon et une fille, assis sur un banc, causant gentiment ensemble et mangeant leur goûter avant l'heure.

« Pourquoi ces enfants sont-ils ainsi tout seuls? pourquoi ne jouent-ils pas avec les autres? sont-ils frère et sœur?

— Ce sont deux nouveaux, pas de la même famille; le bruit que font les autres les fatigue, les effraye presque, ils ne veulent pas rester dans le préau. »

Quelle indication précieuse pour l'éducatricel L'enfant est, sans contredit, le meilleur livre de pédagogie; mais il faut le lire, l'étudier sans cesse.

Note 8. — Puisque nous sommes au préau, restons-y; il est cent fois plus intéressant que les salles d'exercices, parce que l'enfant y jouit d'une liberté relative.

Un pauvre petit — trois ans peut-être — est tout mélancolique à son banc; il ne pleure pas; c'est peut-être une nature délicate, qui déjà a la pudeur de son petit chagrin.

« Qu'as-tu, mon chéri? »

Il ne répond pas.

« Tu as bobo2

— Oui.

— Où est ton bobo? »

Il me montre sa tête, et ses yeux se remplissent de larmes. Je le prends dans mes bras.

« Avez-vous un jouet?» (Ohl les jouets I... ils sont toujours dans un placard fermé, ou dans un endroit éloigné du préau ou de la cour.) Et on m'apporte une balle élastique; je la fais rouler sur le plancher, Tenfant se lance à sa poursuite... il n'a plus de « bobo ».

Note 9, — Encore au préau. Cette fois tous les enfants sont dans la cour, où ils s'amusent à cœur joie. Une fillette — six ans peut-être, maigre, pâle, pauvrement vêtue — est seule et... comme inerte. Je m'approche et lui dis en souriant :

« Bonjour, mignonne, que fais-tu là? »

L'enfant sort de sa torpeur, m'enlace de ses bras et frotte sa figure contre la mienne; c'est... passionné, maladif.

« Cette enfant a eu des convulsions et elle est un peu idiote, me dit la maîtresse. — C'est évident; mais... elle ne l'est qu'un peu^ il n'est pas dit qu'elle ne puisse se développer. Or, c'est avec les enfants de son âge qu'elle apprendra quelque chose, il n'y a rien de répulsif en elle, pourquoi l'isoler? »

Les autres rentraient, la pauvre petite ne pouvait se mêler à une récréation terminée. Bientôt elle se trouva au milieu des enfants, ayant une voisine de droite et une voisine de gauche, et comme ni l'une ni l'autre ne s'occupa d'elle, pas même pour la regarder, elle retomba dans sa torpeur. Seulement, toutes les fois que je m'approchais d'elle, l'enfant me tendait encore les bras et recommençait ses caresses.

I8i l'Éducation maternelle.

Certes, il faudrait des maisons spéciales, des traitements spéciaux pour de tels cas,mais,en attendant, quelle occasion favorable au développement de la pitié et de la bonté dans les petites âmes I L'enfant dont il est ici question n'aura sans doute jamais de jouissances intellectuelles; elle restera sans doute un être exclusivement sensitif, accessible seulement à la souffrance et aux jouissances physiques; donnezlui au moins ce minimum auquel elle a droit.

Trop souvent, on rencontre dans nos écoles des enfants qui, moins bien doués que la moyenne, moins aimables par conséquent, sont laissés à l'écart; ce sont dans une certaine mesure des parias.

Une école où il y a un paria, — je ne saurais trop le redire, — est une école déshonorée.

Et c'est pendant les récréations surtout qu'il faut veiller à ce que chacun ait sa part de vie.

Note iO, — Un local aussi mauvais que possible. La salle des petits donne sur une cour très sombre, commune à tous les locataires des maisons voisines ; l'un y grille son café (au moment de ma visite), l'autre fait battre des tapis. Si l'on ouvre les fenêtres, on est étouffé par la fumée et la poussière; si on les ferme, on risque de s'endormir de chaleur et de mélancolie dans cette prison. Cependant, dès l'abord, mon oreille est charmée par un chant joyeux. J'entre chez les petits, tous ont en main une torche (une sorte de grosse fleur en papier rouge, faite par les grands et montée sur une baguette). « C'est la retraite aux flambeaux du 14 juillet, me dit-on. Les enfants vivent pour ainsi dire de cette fête. On la

prépare six mois d'avance ; on s'en souvient six mois après. »

Grâce au personnel de cette école, le proverbe a menti : il y a quelquefois « de belles prisons ».

Aux récréations proprement dites, il faudrait ajouter des fêtes scolaires, ne fût-ce qu'une fois l'an, pour que tous nos petits enfants — c'est-à-dire ceux qui fréquentent nos écoles maternelles — aient leur rayon de soleil, le jour du i^'' janvier. Certes nous avons fait sous ce rapport de grands progrès depuis quelques années : les distributions de vêtements sont, presque partout, accompagnées de distributions de jouets; dans quelques villes on allume l'arbre féerique aux branches chargées de noix dorées, de raisin sec, de pommes d'api et de menus jouets ; peu à peu l'usage s'étendra au pays tout entier ; la fête scolaire entrera dans les mœurs, et l'école sera, enfin, ce que nous la rêvons : la maison hospitalière où l'âme de l'enfant s'ouvrira à toutes les joies, comme son esprit y deviendra apte à raisonner, sa conscience à discerner le bien d'avec le mal et à choisir le bien.

Peut-être m'obj cetera- t-on que c'est à la famille qu'incombe le devoir et que revient l'honneur de procurer aux enfants des joies supplémentaires, comme elle leur doit celles de tous les jours; mais il s'agit ici exclusivement de la population de nos écoles maternelles, et je demande encore une fois à mes lecteurs de se mettre au point à ce sujet

Les parents de nos petits élèves peuvent se diviser en trois catégories : celle des ouvriers travailleurs dont le salaire quotidien subvient, à force d'éco-

nomie, aux besoins de la famille ; celle des ouvriers laborieux aussi dont la maladie ou la malchance ont paralysé les efforts ; celle enfin des ouvriers fainéants et débauchés, qui dilapident dans les cabarets le fruit de leur travail intermittent. Les premiers peuvent bien acheter un jouet au jour de Tan, de même qu'ils peuvent faire rôtir ce jour-là Voie aux marrons traditionnelle, mais il leur est impossible d'organiser, même en petit, une de ces fêtes collectives dont l'importance sur l'éducation morale de l'enfant est incontestable. Les seconds ne peuvent même pas donner un jouet. Les derniers ne voient dans le renouvellement de l'année qu'une occasion de plus de séjourner au cabaret. C'est donc à nous, dans les trois cas, de suppléer la famille. L'ouvrier honnête — que nous admettons à jouir de la joie de son enfant — en ressentira une profonde gratitude; l'autre continuera son triste métier, tandis que son fils ou sa fille prendra, grâce à nous, l'habitude des plaisirs délicats.

Quelques pays nous donnent en cela un bon exemple qu'il faudrait suivre, et ce serait plus facile qu'on ne le pense, même ce serait peu coûteux, si l'on amenait les enfants eux-mêmes à fournir une partie des éléments des réjouissances. .

L'idée est très pratique, si j'en juge par un souvenir assez récent. Je faisais en septembre une tournée dans la vallée du Rhône. Ce n'est pas la première fois que je choisis l'époque des quasi- vacances des écoles maternelles pour aller voir comment on occupe son temps pendant cette période tout particulièrement difficile. J'avais déjà visité quelques

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localités, dans lesquelles j'avais trouvé des enfants indisciplinés avec de jeunes maîtresses débordées; d'autres où tout le monde semblait mourir de chaleur et d'ennui, lorsque j'arrivai dans une des écoles de Valence. Avant même d'avoir tiré le cordon de la sonnette, j'avais compris qu'il se passait dans la cour quelque chose de très intéressant. Pas de bruit, mais une sorte de frémissement joyeux. La porte s'ouvre, la directrice vient à moi :

« Ah! madame, vous nous trouvez bien occupés, quoique nous ne soyons pas dans la classe. C'est aujourd'hui la répétition générale.... »

Et, répondant à mon regard interrogateur, la brave femme m'explique qu'elle avait organisé, pour le dernier jour de l'année scolaire, une fête qui devait remplacer la distribution des prix; mais qu'une circonstance imprévue ayant retardé l'exécution de son projet jusqu'au jour de la rentrée, fixée au surlendemain, elle consacrait son après-midi à s'assurer que tout le monde était à la hauteur de son rôle.

Le hasard m'avait favorisée; je pris place avec l'inspecteur d'académie dans la partie de la cour réservée quelques instants auparavant à un public imaginaire, et la fête — dont j'ai joui de tout mon cœur — commença par des chants, comme toute solennité qui se respecte. Les « grands », — petits garçons et petites filles, — massés au milieu de la cour, entonnèrent un chœur fort gai, très bien nuancé, que les « petits », assis sur des bancs en gradins, applaudirent chaleureusement; et nous aussi, cela va sans dire.

Peadant le chœur, la directrice avait copié un programme qui m'avait été remis, et j'étais au courant de la suite des exercices, lorsqu'elle appela les enfants qui devaient figurer au n^ 2. C'était un concours de brouettes pour les « petits ». Les concurrents furent placés en ligne droite, le tambour battit aux champs — une estrade avait été réservée pour la musique,... oh! une estrade très élémentaire, une large planche, s'il m'en souvient bien, appuyée sur deux chaises, — le trompette poussa quelques notes d'une justesse douteuse, la maîtresse frappa trois fois dans ses mains, et les marmots s'ébranlèrent. C'était tout à fait délicieux. Puis on distribua les prix : quelques bonbons et des images aux trois premiers arrivés au but.

Le no 3 consistait en une course aux cerceaux pour enfants plus âgés; on partit ensemble dès que la musique eut donné le signal ; les plus adroits arrivèrent les premiers, aux applaudissements répétés de la « foule » ; les retardataires prirent leur parti de leur défaite; après il y eut un intermède musical, c'est-à-dire que les enfants chantèrent un nouveau chœur.

Le n° 4 fut un concours de sauts en hauteur et en longueur ;

Le n® 5, un concours de sauts à la corde ;

Le n° 6, l'ascension du mât de cocagne au sommet duquel était attaché un jouet.

Le no 7 fut un jeu mimique accompagné de chant, « le jeu du blé », d'après Mme Pape-Carpantier, mais beaucoup plus mouvementé, aux couplets très bien appropriés, au refrain enlevant,... à mon avis

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le « clou » de la fête, qui se termina par. le défilé de toute la troupe, les petits devant, précédés du trompette et du tambour.... J'avais passé deux heures délicieuses, et, à ma demande, plusieurs numéros avaient été bissés.

Qu'avait coûté cette fête? A peine quelques francs — et, me dira-t-on, beaucoup de peine pour la directrice,, — D'accord, mais elle était bien dédommagée, car elle pleurait de joie... et moi aussi.

Il n'en faudrait pas davantage peut-être pour acclimater chez nous les fêtes scolaires. En été, elles auraient lieu dans la cour, dans le jardin, qui sait encore? sur une place ombragée et solitaire de la ville. En hiver, elles s'abriteraient dans la grande salle ornée de branches de houx et de fusain. Deux ou trois fois par an, au l*'^ janvier surtout, elles seraient plus brillantes — ce serait le cas d'allumer Tarbre féerique, — plus solennelles; on y inviterait les notabilités, qui signaleraient leur présence par des distributions plus abondantes....

Puisque cela se fait à Valence, cela peut se faire ailleurs, et, si cela peut se faire, cela doit se faire *.

Car il faut attirer l'enfant vers l'école et la lui faire aimer; il faut aussi que les parents réfractaires (ceux que j'appellerai sans remords « les indignes ») soient, pour ainsi dire, captés; qu'ils fassent par cupidité ce qu'ils ne font pas par sentiment du devoir. Or il y a dans les masses ignorantes beaucoup de parents

1. L'usage des arbres de Noël se généralise; Paris, Bordeaux, Limoges, toute l'Isère, etc., ont eu les leurs cette année.

réfraclaires. La misère est une école dangereuse. Certes il y a des natures d'élite qui peuvent, sans aucune faiblesse, sans jamais faillir, la supporter, malgré toutes les souffrances qu'elle entraîne à sa suite; mais il faut enfin ouvrir les yeux à cette vérité qui les crève : c'est que ces âmes d'élite sont rares, et que le dénûment est le pire des conseillers, surtout quand il est la conséquence de la paresse, de rincurie, de la débauche. Il se trouve malheureusement, ici et là, sur les hauts échelons, et sur les échelons moyens de la société, des parents dénaturés qui n'ont même pas besoin de prétexte pour faire souffrir leurs enfants; mais ces monstres sont en infime minorité : tandis que le nombre en est considérable dans les bouges où l'on a froid, où Ton a faim, où l'on vit dans la malpropreté, dans la débauche hideuse, dans les bouges où l'on en veut aux faibles des torts dont on s'est rendu soi-même coupable.

Une quantité d'enfants ne vont pas à l'école parce que leurs parents les envoient mendier, pendant qu'eux-mêmes croupissent dans la paresse; vous les rencontrez à demi nus par les rues, ces pauvres petits. Arrêtez-vous avec eux; dites-leur qu'à l'école on a de bons vêtements (et c'est vrai, puisque les municipalités en distribuent); qu'à l'école on a un repas chaud ; qu'à l'école il y a de bons poêles; qu'à l'école on s'amuse beaucoup lorsqu'on a bien travaillé; qu'il y a même des fêtes, de vraies fêtes comme dans la ville à certains jours, et ces malheureux désireront aller à l'école, et vous aurez remporté la moitié de la victoire ; il ne s'agira

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plus que de gagner les parents. Avec quelques-uns, c'est plus facile qu'on ne le pense : ils se sentent coupables et n'osent pas toujours résister.

Laissez-moi vous raconter, à ce sujet, un fait tout récent, qui vous prouvera ce que vaut l'audace. Une de mes amies, membre de V Union française pour le sauvetage de Venfance^ recherche dans la rue, et jusque dans les taudis les plus abjects les enfants d'âge scolaire (même pour l'école maternelle) qui vagabondent dehors ou s'étiolent chez eux, au lieu de se moraliser et de se développer à l'école. Elle rencontrait depuis quelque temps, dans son quartier, une troupe de six petits bandits, frères et sœurs, déguenillés, gelant, mendiant des sous ou bien recueillant de la soupe, dans des récipients invraisemblables, à la porte d'une caserne voisine. Plusieurs fois elle leur avait parlé; elle avait pris leur adresse, et finalement avait déclaré à la mairie qu'elle considérait son arrondissement comme déshonoré par la misère et l'abjection de ces malheureux. « Il faut les habiller, avait-elle dit an maire, car il faut qu'ils aillent à l'école. Je me charge des filles, occupez- vous des garçons. » Mon amie se met en campagne, recueille des vêtements pour les deux fillettes, leur fait leur toilette, les conduit elle-même à l'école, les recommande tout particulièrement à l'institutrice, lui fait faire l'inventaire du costume, la prie de veiller à ce qu'il reste en bon état, et demande enfin qu'on l'avertisse directement si l'assiduité laisse quoi que ce soit à désirer.

Comme elle rentrait chez elle, elle reçut une lettre

du maire : « Les garçons X... ont été habillés et doivent être à l'école depuis ce matin ». Mon amie, qui ne croit eu cela que ce qu'elle voit, se rend au domicile de ses protégés. Elle entre dans l'unique chambre, meublée de Ytinique lit^ sans couvertures, dans lequel couchent pêle-mêle les six enfants, le père et la mère, et trouve le fils aîné mélancoliquement assis sur une chaise boiteuse, près d'un petit brasero. « Pourquoi n'es-tu pas à Técole? — Parce que maman a dit que les vêtements de la mairie étaient trop courts. — Où sont tes frères? — Dans les rues. — Viens avec moi les chercher. » On part, on fouille le quartier, et, un à un, on parvient à réunir les quatre garçons. Mon amie les conduit directement à la mairie, et elle prie un garde d'aller chercher à leur domicile les vêtements fournis par la municipalité. Le garde de retour, avec le vestiaire, elle se fait ouvrir une salle en ce moment inoccupée, elle habille les quatre mioches : les vêtements allaient très bien; elle conduit les trois aînés à l'école primaire et le plus jeune à l'école maternelle. Les parents n'ont pas protesté, et qui sait? l'instituteur et les institutrices rendront à la société six consciences honnêtes à la place des six malheureux qu'on leur a confiés. Quand on est d'accord avec la justice, quand on est d'accord avec la charité, l'audace est plus qu'un droit : elle est un devoir. Dans le douloureux combat que nous livrons contre le mal, la victoire sera pour les audacieux.

Oui, il y a des enfants qui vagabondent parce que nous ne faisons pas tout notre devoir; parce que nous les regardons vagabondet^; parce que la loi qui

interdit la mendicité, celle qui oblige à fréquenter l'école sont des armes négligées, et cette négligence nous rend complices des parents indignes. Mais le jour où nous ferons tout notre devoir en arrachant les enfants à la rue, il faudra nous rappeler que la vie à Taventure, malgré ses privations et ses souffrances, a un attrait incomparable : la rue, c'est la liberté. Dans la rue ces malheureux ont froid, ils ont faim, ils ont peur d'être arrêtés par la police, mais ils sont libres, et pour eux plus que pour tous autres la liberté est le bien par excellence. Aussi, lorsque nous les forçons à prendre des habitudes contraires à celles que l'abandon dans lequel ils ont vécu leur aurait fait contracter s'ils n'y avaient été enclins déjà par héritage, il faut leur rendre l'école agréable, séduisante même.

Les fêtes scolaires seraient un des plus précieux éléments de séduction. On soignerait tout particulièrement celle du renouvellement de l'année, parce que cette époque est une sorte d'étape dans laquelle on éprouve le désir très moralisateur de jeter pardessus bord ses gros défauts et ses petites imperfections, et où l'on prend de très bonne foi de bonnes résolutions pour l'année qui commence. Les écoles d'un même quartier, celles des villes de moindre importance pourraient s'associer. Ce n'est pas irréalisable. En tout cas, rappelez-vous ce que je vous ai raconté plus haut de la fête de Valence : c'est un essai qui donne de l'espoir pour l'avenir.

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