‹ L'éducation morale au lycéeChapitre 18 sur 19 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Notre société démocratique est en mal d'aristocratie. J'ai une trop haute opinion de la vanité humaine pour croire que le mot e^a/îfe ait jamais été pris très au sérieux. Au moins faisait-on semblant. Au lieu que, depuis quelque temps, on poursuit publiquement une enquête brutale sur son compte, on le le convainc de sonner creux, on le relègue au musée de la Révolution entre Thabit bleu de Robespierre et l'écharpe de Camille Desmoulins. La responsabilité de ce déchet remonte surtout à Taine. Mais Taine a fait école. Car dans ces deux ou trois dernières années je ne compte pas moins d'une douzaine d'écrivains

qui ont achevé ce malheureux principe quoique immortel. Et cette douzaine d'écrivains ne sont pas des écrivains à la douzaine, ce sont des penseurs solides et distingués, tels que MM. Gustave Le Bon, Gabriel Tarde, Henry Bérenger, Jean Izoulet, etc. Je passe M. le comte d'Haussonville, pour ne citer que des roturiers : leur témoignage contre l'égalité est plus piquant.

La cause de ces écrivains est gagnée dans la majorité des lecteurs, sinon des électeurs. Non, si les hommes sont égaux devant la loi, ils ne le sont pas entre eux. L'inégalité est la loi des corps : il y a les formes concrètes de la vie, et il y a les indiscernables, et de ces indiscernables même on discernerait qu'ils sont inégaux, s ils n'étaient indiscernables. 11 n'est même pas absolument exact de dire que les espaces géométriques et les cristaux de matière soient égaux les uns aux autres. Et la cellule initiale, d'où tout descend, aura toujours cette supériorité sur les autres cellules

LA FOiniATION D'UNE KLITE MORALE. 205

qu'elle leur aura été antérieure. Et vous voulez que les hommes, qui sont des formes supérieures de la vie, aient entre eux cette égalité que les particules minérales n'ont probablement pas? C'est le contraire qui arrive : plus on monte dans l'échelle des êtres, plus s'accuse avec évidence leur inégalité.

Et, de fait, où a-t-on vu deux hommes égaux entre eux ? Il y a des grands et des petits, des riches et des pauvres, des imbéciles et des gens d'esprit, et parmi les grands, les riches et les gens d'esprit il y a des degrés à l'infini, comme parmi les petits, les pauvres et les imbéciles. Et, à intelligence ou à sottise égale, chacun n'a pas celle du voisin. 11 v a l'intelligence de 1 inventeur et celle du prêtre, celle du professeur et celle du banquier, celle de l'officier et celle du notaire. Il y a la sottise de Georges Dandin et celle de Thomas Diafoirus. Et chacun, pour avoir sa part, n'a pas eu à s'évertuer, il la trouvée dans son berceau .

206 L'ÉDUGATIOiN MORALE AU LYCÉE.

Que faire? Il faut en prendre son parti, et puisque l'égalité est la plus vaine des chimères, puisqu'il y aura toujours une foule et une élite, que de cette élite la démocratie ne peut pas plus se passer qu'elle ne peut rendre inutiles le génie, la science et la vertu, et que c'est à l'élite qu'incombera malgré tout la mission de diriger la foule, puisque notre société paraît destinée à voir se constituer une aristocratie nouvelle, cherchons quelle serait la meilleure aristocratie (1).

L'aristocratie nobiliaire a fait son temps. Elle avait eu sa raison d être. Après l'invasion des barbares, quand on était sans cesse en alerte pour la sécurité de sa vie et pour la possession de son champ, le seigneur montait la garde, il payait de sa personne pour défendre, avec ses biens, ceux de ses vassaux groupés autour de son donjon protecteur. La paix revenue, il rendait la justice, ce qui

(1) Avec le concours de M. Henry BÉnE>iGER, dans son beau livre l'Aristocratie intellectuelle. 'yA. Colin édit.)

n'était pas la moins bonne manière de justifier les droits qu il s'était arrogés. Mais quand l'unité du royaume fut réalisée et que tout le monde plia de gré ou de force sous un seul roi, le rôle de la noblesse changea. D'actif il devint décoratif. Elle forma la Cour. Toutefois, tant qu'elle eut à sa tète un des siens et que les hauts grades militaires lui appartinrent à peu près exclusivement, elle conserva un reste d'influence et de pouvoir. Mais depuis que le roi a disparu et qu'un vilain à la tète de nos armées n'est plus une exception, mais la règle, la noblesse n'est plus que l'ombre d'elle-même. Elle a des titres, mais sans la réalité des charges ou des honneurs dont ces titres n'étaient autrefois que la marque extérieure. Elle a les signes, non plus les choses signifiées.

D'ailleurs, la noblesse, prise dans son ensemble, n'a rien fait pour se relever. C'est une mode aujourd hui, parmi de nombreux plébéiens, de s'acharner sur elle. Je ne sacrifierai

pas à la mode. On ne piétine pas des morts, sous peine de sacrilège, surtout quand ils s'appellent Montmorency, La Tremoille ou La Rochefoucauld, et qu'ils ont légué à la France moderne un si beau patrimoine d'honneur et de gloire. Et quant aux vivants, il y a de l'ingratitude à cogner sur des gens qui ont si bien fait nos affaires. Car si la noblesse n'était pas rentrée de l'émigration sans avoir rien appris, si à la fortune, aux situations acquises, au prestige de la naissance alors intact elle eût su joindre un discernement plus habile des nouvelles conditions sociales, ainsi que les avantages du travail et du mérite personnel; si, au lieu de bouder les institutions modernes, elle les eût tournées à son profit, elle eût été en avance de toute la distance qui la séparait encore des nouveaux venus, elle eût été invincible. Mais elle s'est entêtée dans ses habitudes séculaires de frivolité et de paresse, et voilà pourquoi elle meurt d une atmosphère à laquelle elle n'a pas voulu s'adapter. Il y a et

il y aura toujours des nobles. 11 y en a même de plus en plus depuis qu'il n y a plus de noblesse. Ils jouiront longtemps encore de certains privilèges, comme de trouver plus aisémentque les plébéiens un créancier bénévole, ou pour beau-père un Américain cousu d or. Mais, en tant que caste exerçant une influence réelle sur les affaires publiques, la noblesse est bien finie. Toute résurrection, si tant est que 1 avenir nous en réserve une, serait factice et passagère. Elle durerait ce que dure une cavalcade historique, l'espace d'une demi-journée. Ce n'est donc pas sur cette aristocratie d hier, si sympathique soit-elle, que la France peut compter.

Ce n'est pas davantage sur 1 aristocratie d'aujourd'hui, sur celle de l'argent. On a tout dit contre elle. Le fameux Enrichissez-vous n'a rencontré parmi nous que trop d'écho. Je ne prétends pas que tous les Français se soient enrichis. En général, ce sont des étrangers qui l'ont fait pour eux. Mais ils ont tous con-

tracté la fièvre de larichesse, ils lui ont donné le pas sur tout, sur le savoir et surTlionneur : l'Union Générale, le Panama et les Mines d'or en sont les symptômes alarmants. Ils* jugent tout à sa mesure, et l'éclat de l'or n'a pas de peine à leur masquer les hontes ou même les crimes qui ont servi à l'accumuler. Des financiers ont surgi, formidables potentats qui, appuyés de capitaux extravagants, font la loi aux particuliers et à l'État, renversent les ministères, changent les gouvernements, ruinent un pays pour en enrichir un autre, décident de la guerre et de la paix, et cela sans bruit ni déploiement de forces, par un simple coup de bourse, au fond d'un cabinet mystérieux. Leur règne ne durera pas, ils périront par l'excès même de leur puissance. Non pas que les financiers ne soient à leur place dans un Etat. Ils aident à son crédit et à sa prospérité. On en citerait même qui sont généreux. Mais ils ne peuvent pas être l'aristocratie que nous cherchons ;

la nature de leurs services ne le peiinct pas. Quels titres en effet ferait-on valoir à la conduite d'une nation, si l'on n'a d'autre mérite que d'entasser de l'argent? L'argent, considéré comme moyen, est une chose précieuse : c'est lui qui bâtit les maisons d'école et les hospices, qui perce les tunnels et construit les voies ferrées, qui défriche les terrains incultes et lance d excellentes entreprises. Mais, considéré comme but, l'argent est une chose tout au moins stérile et sans idéal. 11 n'implique chez son possesseur ni rectitude de jugement, ni noblesse des sentiments, ni vigueur de la volonté. Au contraire, il a des chances d'apporter avec lui des préjugés, et, par la paresse autant que par la satiété qui le suivent d'habitude, il tend à affaiblir la sensibilité et Fénergie. Or l'argent, pourles financiers, est considéré confine but. C'est à qui en aura davantage en caisse, à qui brassera le plus de millions, à qui sera le maître absolu des marchés. Et pour y parvenir tout est bon,

mais la tactique la plus commune et celle qui réussit, hélas! le plus sûrement consiste à escamoter par des vols gigantesques, qu'on appelle des affaires, l'épargne des petites gens. Aussi les petites gens se révoltent à la fin, et il faudrait être bien sourd pour ne pas entendre depuis quelques années courir dans les foules déshéritées des bruits sinistres d'appel aux armes pour de brutales revendications. Il y aura toujours des riches, c'est certain, et les riches seront toujours une force avec laquelle il faudra compter, mais je constate que la richesse, qui n'a jamais imposé à l'élite, est en passe de devenir odieuse aux multitudes. L'aristocratie de l'avenir ne sera pas la ploutocratie d'aujourd'hui.

Une nouvelle aristocratie s'est levée, l'aristocratie intellectuelle, avec des ambitions encore plus vastes que celles de ses devancières. La noblesse abaissée, la ploutocratie détestée, elle s'est trouvée seule émergeant audessus de la cohue démocratique. Après avoir

pris conscience crelle-même et de sa supériorité, elle affiche la prétention d'être seule désormais capable de gouverner la foule. Elle appelle communément la société " un corps dont elle est le cerveau directeur et régulateur » . Forte des progrès des sciences, elle fait passer sous les yeux ébahis du vulgaire les merveilleux résultats auxquels elle est parvenue en moins d'un siècle. Elle a vaincu la distance et le temps, elle a terrassé et elle terrasse tous les jours les plus terribles maladies par des remèdes qui tiennent du prodige. Elle jette aux quatre vents du ciel avec un accent d'orgueil les noms triomphateurs des Taine et des Renan, des Hugo et des Pasteur.

Son programme est magnifique. L'aristocratie intellectuelle se subordonne délibérément les aristocraties nobiliaire, militaire, théocratique et pécuniaire désormais épuisées et dont elle, " la noocratie, est comme le suprême aboutissement. » Elle ne détruira

pas ces forces, elle les confisquera à son profit, ou plutôt au profit de la société, dont elle se considère comme une sorte de fondé de pouvoirs. « Elle dirigera leur emploi en limitant leurs excès. " D'elle naîtront par la pensée, par les découvertes scientifiques, par les arts ou par la parole, les puissantes idées directrices de Fhumanité, les progrès des lumières, les nobles méditations et les rêves gros de l'avenir. C'est elle qui sera chargée de pétrir à la nation une âme commune, qui abolira les antiques germes de défiance et d'antipathie. A elle reviendra la tâche de souder le futur au passé et d'adapter à chaque génération une morale toujours plus haute, mais appropriée. Elle fondera définitivement la liberté et la solidarité parmi les hommes. Jamais aristocratie n'avait parlé un langage aussi grand ni aussi persuasif. Il semble au premier abord qu'elle ait pour elle tout ce qu'il faut pour plaire à la société moderne et se faire octroyer par elle la direction de ses

destinées. Par son origine même elle satisfait, chose importante, ce que notre passion égalitaire a de juste et de fondé, puisqu'elle est une élite incessamment renouvelée dans les couches mêmes de la démocratie et qu'elle ne reconnaît pas d'autre hérédité que celle de l'intelligence, d'autres privilèges que ceux de l'esprit. Elle n'est pas fondée, comme la ploutocratie, sur l'exploitation de l'homme par l'homme. Au contraire, elle ne se donne pour mission que de travailler à son bonheur par la diminution de la souffrance et de l'ignorance, prenant pour elle seule la peine et l'effort.

Malgré tout, ce n'est pas encore à cette aristocratie purement intellectuelle que les nouvelles générations feront sagement de confier leurs destinées. L'expérience ne lui a pas été assez favorable. L'intelligence éclairée, tout comme l'argent, quand on la considère comme une fin en soi, comme un idéal à réaliser pour lui-même, ne produit les trois quarts du temps

que de fâcheux résultats. Si l'homme était bon de nature, une intelligence éclairée n'aurait d'autre effet que de rendre cette bonté naturelle plus active et plus ingénieuse. Mais il y a longtemps que les récits des voyageurs et les études des naturalistes ont fait justice de cette utopie. L'homme est par nature aussi mauvais que bon, et ceux qui ne voient en lui que de mauvais instincts ne manquent pas d'arguments. Sur ce point du moins, l'accord s'est fait entre la science et la religion, entre le dogme du péché originel et la théorie évolutionniste. 11 n'est donc pas étonnant que, parmi les hommes appelés au bienfait d'une intelligence éclairée, nous n'ayons vu surgir jusqu'ici aucun type plus perfectionné de l'espèce humaine. Presque tous l'ont mise au service de leurs instincts égoïstes et intéressés. Le nombre des habiles, des rusés et des audacieux, des hommes de proie, a centuplé, voilà tout. La statistique accuse même, depuis la diffusion à outrance de l'instruction.

LA FOr.MATION DLNK KLITIl MOIiAM.. -21"

une recrudescence marquée de la criminalité, et parmi les criminels, la proportion des lettrés (au sens le plus modeste du mot), au lieu de diminuer, a augmenté sensiblement.

L'élite, c'est-à-dire l'aristocratie intellectuelle elle-même, n'a pas donné d'exemples plus rassurants. Si elle n'est pas immorale, elle est le plus souvent amorale. Elle feint de croire à la distinction essentielle du bien et du mal, mais cette distinction est à l'usage du peuple, comme la tragédie. L'élite la relègue dans le domaine du relatif. Il n'y a pas de science, il n'y a que des opinions. Il n'y a pas de vrai, il n'y a que du vraisemblable. Le bien étant relatif comme le vrai, la morale n'est que l'art de réussir, et le train dont va le monde est une comédie amusante dont il est bon de s'offrir le spectacle, sans vouloir y rien changer. Des sceptiques et des dilettantes, voilà de (juoi surtout se conq)osc cette élite si vantée.

Vis-à-vis du peuple, le péché mignon de la

noocratie est le mépris. Des « mufles " et des '< philistins" , elle n'y voit guère autre chose. Tout ce qu'elle s'offre à faire pour lui, c'est de reprendre le projet de sophocratie de Socrate et de constituer un petit comité de philosophes et de savants, détenteurs des plus terribles secrets chimiques et militaires, qui le tyranniseraient, vertueusement. C'était le rêve, avoué ou non, de Flaubert, de Taine et de Renan. Eh bien ! ayons le courage de le dire, toute aristocratie intellectuelle, qui ne serait qu'intellectuelle, irait infailliblement à une morgue et à un esprit d'oppression mille fois plus insupportable que tout ce qu'on a pu reprocher de ce genre à la noblesse de naissance.

Que sera donc l'aristocratie de l'avenir, l'élite que l'éducation universitaire se donnera pour mission de préparer au pays ? Il faudrait qu'elle fût avant tout une aristocratie morale. Entendons-nous d'abord sur ce mot.

Une aristocratie morale signifie une élite d'hommes u attachés de toute leur âme à des

croyances morales très pures auxquelles ils conforment toute leur vie " . (H. Béreiiger.) 11 y a eu un temps où l'on parlait des libertés nécessaires, un autre des destructions nécessaires; reconnaissons aujourd'hui qu'il y a aussi les croyances nécessaires. Ne mêlons ici aucune préoccupation de confession religieuse ni de secte philosophique. Gardons chacun dans notre for intérieur ce qui nous divise pour n'évoquer que ce qui nous unit. La civilisation est assez avancée pour qu il existe un certain nombre de croyances solidement établies sur les progrès des sciences et sur un consentement quasi universel, sorte de patrimoine inviolable de l'humanité. Cellesci par exemple, dégagées un jour par M. Brunetière (1) : qu'on ne peut pas raisonner de la vie morale de l'homme comme de la vie des animaux, l'homme ayant de beaucoup dépassé l'animal dans l'évolution universelle ;

(1) Dans la Science et la Religion et dans la Moralité de la doctrine évolutive.

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que si l'homme a de bons instincts, il en a encore trop qui rappellent son origine et que ceux-là peuvent certainement être corrigés par l'éducation ; qu'on ne vaut que le prix de son âme et que l'argent n'est qu'un instrument, bon ou mauvais, suivant l'usage qu'on en fait ; que la question sociale est une question de réformes politiques et économiques, mais qu'elle est aussi une question morale qui sera sinon résolue, du moins en voie de l'être, quand nous serons persuadés que nous sommes tous frères, redevables en conscience à nos cadets de ce que nos aînés ont fait pour nous ; qu'il n'y a pas de morale possible sans obligation ni sanction, et que nous devons admettre par conséquent que nous porterons un jour, peu importe de quelle manière et ne fut-ce que dans nos descendants, la peine de notre égoïsme et de nos défaillances. J'y ajouterai enfin tous ces grands principes de dignité individuelle, de tolérance réciproque et de patriotisme dont j ai réclamé plus haut

LA FORMATION D'UiNE KLITK MOKALK. 221

qu'ils fussent les fondements de réducntioii universitaire.

Et raristocratic morale ne pensera pas seulement cet idéal, elle le «créera" . Elle le créera dans sa vie privée, en la couformant à ces hautes notions de morale qui doivent ordonner la vie des individus avant d'ordonner celle des sociétés. Elle le créera en dehors d'elle par la confession courageuse de ses croyances et en organisant une campagne persévérante par la parole et par la plume contre les doctrines dissolvantes des adversaires. Ceux qui professeront ces croyances et qui les mettront en pratique auront ce que j'appelle une vie morale, et la réunion de tels hommes formera l'élite que nous cherchons.

Ce n'est pas que je veuille mettre en opposition l'aristocratie morale et l'aristocratie intellectuelle. Comme le dit M. H. Bérenger, celle-ci est le principe et la source de celle-là. Ce sont les idées qui créent les moeurs heaucoup plus que les mœurs les idées. Les lois

îî-2-2 L EDUCATION MORALE AU LYCEE.

morales déposées dans les consciences populaires sont faites en somme des spéculations intellectuelles des philosophes. Ajoutez qu'une aristocratie morale inaccessible au mouvement des idées dégénérerait vite en une « autocratie de préjugés " , une « coalition de fanatismes " , mortelles à la liberté.

Et d'ailleurs quel pouvoir fort, le seul qui convienne au peuple français, peut-on constituer avec une aristocratie purement morale ? Elle serait sans défense contre le mal, contre les appétits et les pires instincts. 11 lui faut l'appui d'intelligences capables de guider les foules et, au besoin, de les contraindre et de les dompter. Il ne s'agit donc pas de substituer l'aristocratie morale à l'aristocratie intellectuelle. Je dis seulement qu'il est indispensable que les deux n'en fassent qu'une parce qu'il n'est pas prouvé que l'intelligence soit plus nécessaire à la force d'un peuple et à son bonheur que le caractère ; les chefs-d'œuvre de tel ou tel lettré, que la foi du charbonnier,

LA FOiniAÏION D'UNE ELITE MORALE. '223

l'abnégation du soldat, le dévouement de la sœur de charité.

On voit donc quelle part considérable revient à l'éducation dans la formation d'une société, plus considérable même que celle de l'instruction. Quelle faute, quel crime si on la négligeait! Heureux les jeunes gens qui la reçoivent d'une famille en mesure de la donner ! Mais le grand nombre de ceux qui ne sont pas dans ce cas ont besoin de la trouver dans nos écoles; je parle en ce moment de nos lycées, puisque c'est dans les établissements d'enseignement secondaire qu'est élevée l'immense majorité de ceux qui seront appelés plus tard à diriger l'opinion : poètes, savants, généraux, avocats et médecins, fonctionnaires et députés, chefs du commerce et de l'industrie. C'est à ceux-là surtout qu'il faut enseigner, à côté et au-dessus des lettres et des sciences, à dompter l'égoïsme, à vaincre la superstition de l'argent, à répudier cette affreuse théorie de la lutte pour la vie qui jus-

li(ic ropprcssion et la misère en les fondant sur une théorie scientifique mal comprise, et cette autre, non moins corruptrice, qui sollicite à la jouissance tout Je suite et par tous les moyens. C'est encore à eux qu'il faut inculquer la passion du bien d'autrui et de la solidarité humaine, le désir d'une vie morale supérieure, le goût de la vie simple et irréprochable, l'esprit d'initiative et le respect du travail , la tolérance réciproque qui n'exclut pas le courage de ses opinions.

Alors, mais alors seulement, sera constituée l'aristocratie de l'avenir, cette élite morale nécessaire, véritable état-major de caractères servis par des intelligences, destinée à conduire la société à cette moyenne de bonheur honnête et élevé auquel les hommes peuvent atteindre. Dans la hiérarchie sociale et dans le gouvernement, chacun (ou presque) sera à sa place, et c'est pour cela que les amours-propres seront peut-être disposés à se courber sans envie sous une telle aristocratie.

Que pensent, que veulent, à quoi rêvent les jeunes gens d'aujourd'hui? Se poser ces questions, c'est n'être plus très jeune soimême, mais quelle preuve plus certaine qu'on s'intéresse à la jeunesse ? On se demande si ce que nous croyions, nous, elle le croit; si ce que nous jugions être la vérité, elle continue à le regarder comme tel ; si elle s'arme pour les mêmes ambitions et si elle caresse les mêmes chimères. Ou bien a-t-elle répudié tout ce que nous avons cru et aimé pour s'embarquer dans de nouvelles théories et dans d'autres espérances ? A-t-elle vu luire des

cimes de nous inconnues? Quel est enfin son idéal?

A ces questions, vous vous rappelez peutêtre que des hommes mûrs, interrogés il y a quelques années sur ce qu'était la jeune génération, avaient déjà répondu. Mais leurs réponses, d'ailleurs moroses, n'avaient certes pas la valeur documentaire que présentent celles qu'on vient de recueillir à la source même, de la bouche de la jeunesse contemporaine. Une revue de province [l'Effort, de Toulouse) a eu l'heureuse inspiration de faire tenir aux jeunes gens de toute opinion, âgés de vingt à vingt-six ans, et qui se sont manifestés d'une façon quelconque à la vie intellectuelle, un questionnaire sur la crise morale que nous traversons actuellement. Elle a jugé avec raison qu'on ne pouvait mieux faire, pour prévoir dans quel sens elle sera peutêtre résolue, que de s'adresser à ceux-là mêmes qui seront appelés individuellement à la résoudre, et que c'était de ceux-là qu'il impor-

lait tic iL'unir l'avis touchant » l'orientation de leur énergie et la base pratique qu'ils veulent lui donner » .

Très intéressante, très suggestive, la lecture des réponses que cette enquête a provoquées. Ces jeunes gens participent assurément aux défauts et aux lacunes de la jeunesse; la plupart sont encore des étudiants, hésitants, ou trop assurés, mais ils sont intelligents, sérieux, honnêtes et sincères, quelques-uns même non sans quelque notoriété : c'est plus qu'il n'en faut pour mériter notre attention, sans que nous nous exagérions l'importance de leur témoignage.

Car, il faut bien le dire dès le début, on ne rencontre parmi ces nombreux témoins que des littérateurs. 11 y a un ouvrier, mais comme il est typographe, et lui-même rédacteur à un journal, ma constatation reste entière, et j'en ai du regret, car elle restreint, à mon sens, la portée de la consultation. A qui fera-t-on croire que la jeunesse intelligente , et qui

pense, se réduit aux étudiants des facultés de lettres ou de droit et aux apprentis écrivains? On en trouve dans l'armée, dans la magistrature, dans le clergé, dans la finance, ailleurs encore. J'eusse été curieux d'apprendre quel sentiment celle-là, du point de vue particulier des devoirs précis qui lui incombent, eût émis sur ces graves questions. L'agriculture, le commerce, l'industrie, recèlent aussi dans leurs diverses et multiples branches une jeunesse vaillante et saine, mêlée de très près à la réalité, à laquelle il serait injuste de dénier la réflexion. Je suis certain quo, présentées peut-être en de médiocre prose, il serait sorti de ces immenses ateliers d'énergies individuelles quelques bonnes et profitables idées. Les littérateurs ont une vue des choses si partielle ! Ils tournent si vite à l'idéologie !

La première impression qui se dégage de cette abondante enquête, c'est, en dépit de quelques notes discordantes, l'accord des intelligences et des volontés sur un point capi-

tal : la nécessité de sortir de soi pour travailler au bien de ses semblables, le désir de l'action (iliruisie. Il reste bien, par-ci par-là, des renanistes arriérés qui estiment que l'homme ne vaut pas qu'on s'occupe de lui, et qu'en dehors de la recherche du bonheur individuel, il n'y a que duperie ou jonglerie de mots ; mais l'immense majorité de nos jeunes gens renie le dilettantisme. Ils sont revenus des plaisirs de la pensée pure, de la rêverie solitaire et égoïste , de l'intellectualisme orgueilleux et sans frein. Ils ont vu de leurs yeux les excès de cette doctrine, aussi nuisible à l'individu par l'atrophie de la moitié de lui-même, de son sens social, qu'à la nation par les paradoxes malsains qu'elle engendre. Ils en ont assez du sonnet impeccable, du cas psychologique rare, du sourire ironique promené sur les hommes et sur les institutions. Us veulent être utiles, ils veulent agir.

Agir, c'est retourner à la foule pour y retrouver un art plus humain ; c'est descendre

de la tour d'ivoire pour entrer dans les champs immenses de la démocratie afin d'y apporter ou la faux qui rase les plantes nuisibles, ou le rayon de soleil qui mûrit les blés. Action sociale, action morale : qu'on soit poète, prosateur, artiste, philosophe, voilà le double but qu'on poursuivra désormais. Ou bien, après avoir retranché ce qui pourrit de notre état social, propagateur d'idées nouvelles, on hâtera l'évolution vers ce qu'on croit un meilleur avenir, on travaillera à diminuer sur la terre l'injustice et la douleur. Ou bien, dans un sens moins matériel et en se faisant simplement le missionnaire de l'art, on se proposera de répandre de la beauté parmi la foule, de jeter du rayon d'idéal sur les mansardes, de la lumière dans les usines, de l'espérance dans les âmes désespérées. De toute façon, on ne se restreindra pas à soi-même, on se mêlera à la vie publique, on communiera avec les masses, non pour s'abaisser jusqu'à leur niveau, mais

pour les élever jusqu'à sol et les diri{Ter vers un avenir de lumière, de bonté, d'amour et de joie; « telle, dans la nuit des vieux âges, l'étoile miraculeuse conduisit le troupeau humain vers l'immortelle vérité. "

Mais pour agir sur la foule, il faut pouvoir être compris d'elle. Ces jeunes gens s'en rendent si bien compte qu'ils déclarent renoncer au rare et à l'exceptionnel pour se replonger dans la nature, cette éternelle nourrice de l'art. Ils en ont assez des âmes de filles, de cabotins, et même d'artistes, ils veulent revenir au général, au normal, qui n'est pas tout cela, aux traditions classiques depuis si longtemps méconnues. Lassés de l'artifice et de l'analyse sèche, ils veulent vivre davantage de la vie instinctive et sentimentale. Il y en a qui entendent rester en contact avec la réalité par l'exercice d'une profession, l'agriculture, la médecine, le droit, la pharmacie et le répétitorat. Enfin il en est dont la nostalgie de la nature se traduit par des apologies enflam-

mées de la vie paysanne et par les effusions d'un panthéisme échevelé.

Tout cela est bien et tout cela est nouveau. Il y a eu un temps où la jeunesse française ne s'enivrait que de belles-lettres ; un autre où, folle de science, elle respirait le matérialisme à pleins poumons. Celle de 1870 ruminait tristement les humiliations de la défaite. Plus près de nous, nous avons vu monter une génération d'intellectuels dilettantes et pessimistes, type Bourget, à laquelle a succédé une génération d'intellectuels actifs et « arrivistes » , type Barrés, dont le Rozel de M. Henry Bérenger a été la plus récente incarnation. Notre jeunesse contemporaine ne rêve qu'action, elle aussi, mais son esprit généreux et chevaleresque n'en conçoit pas d'autre que l'action altruiste, solidariste et fraternelle. Réjouissons-nous de si heureux indices et souhaitons qu'ils se réalisent bientôt dans les faits.

Mais ce n'est pas tout que la volonté d'être altruiste, il faut encore avoir une raison de

UN iDE.vr. puni.ic commun. 233

l'être ; il faut avoir un principe qui serve de base à l'action morale et sociale, qui organise cette action et la discipline, qui, en la dirigeant, en centuple les effets. Il faut avoir un idéal. Les hommes les plus opposés d'opinions et de croyances sont unanimes sur ce point. M. Léon Bourgeois, naguère, ne demandait pas pour une autre raison qu'on instituât tous les ans la commémoration d'un grand homme : « La pensée publique a besoin d'un réconfort, disait-il. Elle n'est pas assez tendue vers les buts élevés... Notre France marche péniblement, pas à pas, parce qu'on ne prend pas assez souci de lui ouvrir les ailes, de l'entraîner vers les sommets où luit la lumière... Or maintenir au cœur de tous la passion, donner à tous une raison de croire, d'agir, supérieure à l'intérêt particulier, amener nos concitoyens à faire une grande et belle action pour quelque grande idée, c'est là notre tâche réelle. » Et un moine d'avantgarde, le P. Didon, dans une allocution à la

jeunesse s'écriait : "L'idéal est quelque chose de supérieur, de transcendant à l'individu ; il le domine et l'enveloppe comme le ciel enveloppe et domine la terre ; c'est une cloche qu'il ne voit pas, mais dont il entend l'appel lointain ; c'est une lumière divine qui élargit les idées, un ressort, un stimulant qui donne à la volonté et à l'activité une force infinie. »

Eh bien ! la jeunesse contemporaine a-t-elle un idéal?

A coup sur, elle en sent le besoin, elle le cherche. Presque tous les jeunes gens reconnaissent que le mal dont ont souffert les générations précédentes a été précisément ce manque de principe d'action, l'absence de foi, l'impossibilité de se créer une certitude quelconque. L'un d'entre eux le déclare en propres termes : « Le dix-huitième siècle a commencé une œuvre de destruction qui se poursuit encore. On a appris à démolir en se les assimilant toutes les religions et toutes les philosophies. Le doute ronge les plus saines

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consciences. " Dans rélitc le dilettantisme, dans la rue les bombes anarchistes ne sont que les signes extérieurs de cet état d'esprit. Et voilà pourquoi la crise morale existe, et on a beau vouloir espérer que ce n'est qu'une période de transition après laquelle surgira l'architecte-philosophe, le créateur de système qui nous refera une âme, on sent bien que si elle durait, ce serait la dissolution à brève échéance. Aussi voit-on ces jeunes gens en quête d'un idéal, d'une direction de vie. Il y a, d'abord, les fidèles de l'Art et ceux de la Science. A ceux-là la réalisation de la beauté et la découverte de la vérité tiennent lieu de tout, et même de morale. Ils prétendent trouver là un but suffisant à leur vie, et un moyen de l'anoblir. Ils ont raison, mais qui ne voit que ce but n'est à la portée que d'un très petit nombre? et que d'ailleurs, par un détour, il revient au même que l'individualisme, puisqu'il ne s'agit là que d'une jouissance à se procurer, très haute il est vrai,

mais égoïste ? Ou bien on n'envisage dans Tart et dans la science que les services qu'en peut tirer l'humanité? Mais alors n'étant plus des buts, mais des moyens, l'incertitude demeure sur la fin à laquelle on les adaptera, sur la manière qu'on a de concevoir le bien social.

Que parlez-vous, s'écrient d'autres, de raisons de vivre? La vie se suffit à ellemême. Donnons-nous à la vie, afin de la sentir se répercuter en nous tout entière. Vibrons à tous les phénomènes et à toutes les impressions, a Mangeons tous les fruits de la vie, sans nous demander d'où ils viennent, puisque nous ne le saurons jamais. " Que la vie soit sa fin à elle-même, vivons pour vivre, vivons. — Cette profession de foi est de purs païens, il n'y faut pas chercher trace d'altruisme. Ou plutôt ce sont les hennissements de joie déjeunes poulains échappés, avides de conquérir l'air et la lumière, et se ruant au plaisir avec la fougue de la vingtième année.

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Ils en rabattront ; tôt ou tard ils s'ennuieront de cette vie sensuelle, ils se mettront eux aussi à la recherche d'un idéal, et ce n'est pas dans la vie, mais en dehors d'elle et audessus qu'ils le placeront.

Il y a aussi les champions de l'idée catholique. Le catholicisme exprime, disent-ils, la vérité absolue. Comme il propose un ])ut suprême à la vie, qui est la gloire de Dieu et le salut, de même ses préceptes ordonnent tous les actes humains dans ce sens. Pour donnera la vie privée une orientation précise, il n y a donc qu'à accepter son enseignement. Au point de vue social également. Le bonheur des peuples dépend de leur exactitude à observer les préceptes de l'Eglise. — Voilà un langage ferme et assuré. Et il est certain que par ce temps d'anarchie sentimentale et d'utopie individualiste, le catholicisme apparaît par l'exemple de ses saints comme une merveilleuse école d'énergie. Gomme le fait observer un de ces jeunes gens, la perfection morale

qu'on nous conseille dans d'autres petites chapelles laïques, à y regarder de près, c'est toujours la sienne, avec cette différence que la sienne exige plus de la nature humaine. Pour y atteindre, il propose des directions, des exemples connus, des méthodes de culture et des exercices de perfectionnement qui ont pour eux l'avantage d'avoir depuis dix-huit siècles fait leurs preuves. C'est hien quelque chose, cela. Mais il faut reconnaître d autre part que la foi catholique rencontre, de nos jours, un grand obstacle à son action dans les sacrifices qu'elle exige de laitière raison humaine, et dont tout le monde n'est pas capable.

Enfin, il y a les patriotes Mais j'y

reviendrai tout à Iheure.

En les comptant, cela fait quatre grandes catégories d'idéal qui mènent la jeunesse contemporaine. Du premier coup on est frappé par l'extrême division qui s'y manifeste, et on en conclut que, sous ce rapport,

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les choses n'ont pas chanjjé d'une (génération à l'autre. C'est toujours le même conflit, la même anarchie de croyances et d'opinions.

A qui la faute? Pas à la jeunesse sans doute, car à cet âge on n'a pas eu encore le temps de se faire soi-même une âme, on est toujours le disciple de quelqu'un, mais au milieu dans lequel elle vit et dont elle subit l'empreinte, dont elle partage l'agitation avec l'avide curiosité qui la caractérise. Elle ne voit partout, à l'école aussi bien qu au foyer domestique, en politique, en morale, en religion , que problèmes soulevés , sans qu'aucune solution s'impose à la masse des intelligences. Livrée par sa vitalité même à toutes ces discordes, la jeunesse devait fatalement se heurter et se morceler.

Mais comment faire cette constatation sans tristesse? Le premier élément de la force d'un peuple, la première condition de sa prospérité au-dedans et de sa force d'expansion au dehors, n'est-elle pas l'union morale de

ses enfants? Si nous rêvons d'anarchie ou de ce qui la suit d'ordinaire, du despotisme, il n'y a plus qu'à se croiser les bras et à laisser faire le temps. Encore quelques générations, et la France n'aura plus d'unité morale, plus de cohésion ni d'homogénéité. A un prolétariat plus instruit de ses droits que de ses devoirs, et syndiqué, elle n'aura plus à opposer que des classes intelligentes et instruites, coalisées peut-être momentanément par les intérêts, mais qui ne seront réunies par aucun lien vraiment durable et fécond, par la communauté d'aucune foi, d'aucune vue supérieure, d'aucun idéal; poussière d'individus destinés à être submergés par le torrent débordé de la foule, ou tout au moins tyrannisés par une poignée de sectaires qui les auront domptés.

Notre pays souffre plus qu'aucun autre de cette dissociation parce qu'il est, par tempérament autant que par tradition, foncièrement voué à l'unité. « Un roi, une foi, une

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loi " — " la llépul)li(|ue une et indivisible » — " la souveraineté nationale " , ces trois formules diverses et successives de la politique française manifestent le même et identique besoin. En matière religieuse, c'est par le défaut d'unité que Bossuet a fait surtout la critique du protestantisme. Et quel pays plus centralisé que le nôtre? plus attaché à l'unité du langage et des mœurs? plus esclave de la mode? Sans l'unité de direction, sans une manière commune de penser et de sentir sur les questions essentielles, la France est comme désoriente'e, elle s'affole dans les extrêmes les plus opposés, avec, en perspective, l'inévitable affaiblissement et la décadence finale. Si nous voulons que la France existe, qu'elle dure en dépit de ses ennemis du dehors et du dedans, et qu'elle soit habitable pour tout le monde, il faut, après avoir constitué l'élite intellectuelle et morale dont je parlais plus haut, lui créer des tendances communes par 1 infusion, sur les points

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essentiels de la vie sociale, cViiiie manière commune de penser et de sentir, il faut lui inculquer de bonne heure un idéal public commun. Cet idéal doit être, en même temps que positif et précis, assez large pour que le plus possible d'opinions particulières aient la faculté de s'y mouvoir à l'aise. Étant donnés le nombre et la diversité des pièces dont se complique la machine sociale, il faut que le principe d'action soit choisi assez près du centre et de l'âme même du mécanisme pour qu'il puisse communiquer le mouvement à tous les points et dans toutes les directions.

Or, ni l'Art, ni la Science, ni telle religion, ni telle philosophie, ni tel parti, ne sauraient à bon droit s'attribuer en France, actuellement, cette puissance et cette universahte. Seul l'idéal auquel j'ai fait allusion en dernier lieu, seul le patriotisme français a chance d'être celui de tout le monde; il est celui, dans tous les cas, qu'on a le droit d'imposer à tout le monde sans violation de la liberté.

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De lui se réclament quelques-uns — en trop petit nombre — de ces jeunes {^ens. Je me H{)ure qu'on pourrait résumer ainsi leur pensée.

" Nous nous sommes donne comme but la lutte pour la nation française, qui n'est ni une abstraction, ni une vue de l'esprit, mais, somme toute, la race latine avec tous les caractères dont elle est faite chez nous, la clarté, le bon sens, l'idéologie pratique, le goût, la sociabilité, la générosité, le libéralisme , avec un long passé commun de gloires et d'épreuves, avec des mœurs et des croyances traditionnelles.

« Notre patriotisme plonge ses racines dans le passé. Nous aimons à sentir notre solidarité avec les ancêtres. Nous voulons nous maintenir dans le courant continu de la tradition nationale, qui remonte plus haut qu'une centaine d'années, nous voulons puiser force et orgueil à méditer notre vieille histoire de France, la plus glorieuse de tout l'univers, et

à reconstituer notre parenté obscurcie avec les contemporains de Jeanne d'Arc, avec ceux d'Henri IV et de Louis XIV, dont nos pères de 89 n ont été, sur bien des points, que les heureux héritiers. Loin de le renier, nous nous glorifions de ce passé, dont il serait si aisé de retrouver plus d'un filon dans notre

présent.

a Mais nous regardons aussi l'avenir. Nous avons le culte du passé sans en avoir la superstition. Instruits que l'évolution est la loi des sociétés comme de toutes choses, nous entendons bien ne pas nous enlêter à des états et à des formes usés; nous voulons conserver l'héritage de nos pères, mais avec la ferme intention de le renouveler et de l'enrichir par les procédés les plus modernes plutôt que de le voir dépérir dans des mains séniles ou passer à des mains étrangères.

« L'unité politique de notre pays est à nos yeux un bien inestimable, une conquête sacrée; elle est le palladium de notre nationa-

UN IDEAL PUHT.IC COM^IUN. 2/t5

llté, la plus homogène qui soit connue. Mais persuadés comme nous le sommes que l'amour de la grande patrie n'a pas de fondement plus solide que l'amour de la petite, nous voulons travailler à rendre la vie aux éléments communaux et régionaux, nous voulons par une large décentralisation administrative, conforme autant que possible à la nature , ressusciter les p<iys d'autrefois , chacun avec son histoire propre, avec ses libertés et ses coutumes, ses hommes célèbres et ses poètes (1). Nous n'innoverons pas, nous reviendrons à nos origines, nous reprendrons l'humeur indépendante des Gaulois et des Francs nos ancêtres, nous nous rattacherons au régime de liberté fédérative qui avec la féodalité chrétienne et l'émancipation des

(1) Sur la manière dont on pourrait s'y prendre, voir l'étude de M. P. Foncin, les Pays de France, dans \n Revue de Paris du 15 avril 1898. Personne ne conteste qu'il faille décentraliser seulement dans la mesure où la « synergie sociale », comme dit M. Henri \Iazel, n'en sera pas distendue.

communes a duré cinq siècles, et dont il a fallu les efforts intéressés de la monarchie, de la Convention et de l'Empire pour nous dépouiller.

a En éducation, connaissant notre époque et les idées maîtresses de liberté, d'égalité et de solidarité qui président à son évolution, constatant d'autre part que le règne définitif de l'industrie, du commerce, de l'agriculture et de la colonisation est advenu, nous sommes prêts à adopter pour nos enfants un enseignement approprié, pourvu qu'il reste inébranlablement fondé sur le culte intransigeant de la patrie, je veux dire sur la fidélité à tout ce qui constitue proprement la nation française, à ses instincts, à ses goûts et à ses aspirations, sans oublier cette vieille morale chrétienne entrée dans nos moelles depuis plus de quatorze cents ans, et dont nous nous sommes constitués les protecteurs en Orient et en Chine par un droit trois fois séculaire, qui doit avoir son prix, si j'en juge par

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rachaincincnt avec lequel ritalic et l'Allemagne en mendient une part à la Papauté.

« En littéiatuie, nous ne craindrons pas d'admirer les écrivains Scandinaves si l'on nous accorde que nous en avons eu dans ces dernières années une vingtaine qui les valaient, et dix ou douze qui leur étaient supérieurs. Surtout nous demanderons que dans les lettres comme dans les arts on nous traduise de préférence, dans leur multiplicité et leur variété infinies, les rêves anciens de la race, les vieilles légendes, le passé toujours vivant et l'àme profonde des petites patries. Nous donnerions beaucoup de Lebrun et de David pour un Corot ou un Courbet, beaucoup de J.-B. Rousseau et de Ponsard pour un Alphonse Daudet ou un Mistral.

" Enfin, le cosmopolitisme lui-même ne nous effraie pas, en ce sens que nous voulons bien ouvrir notre esprit aux souffles fécondants du dehors et vivre de la vie de l'humanité, mais sous la garantie expresse qu'à force

d'être européen, notre génie ne devienne pas moins français. Et pour ce qui est de cette entente universelle entre les peuples civilisés dont des déracinés supérieurs nous rebattent les oreilles, nous attendrons, pour nous y préparer, que les peuples civilisés aient fait mine de commencer. »

Reconnaissons-le, voilà une foi, un but d'existence, une raison d'agir, voilà un idéal. A supposer qu'il lieurte quelques purs esprits, citoyens du monde beaucoup plus que de la patrie française, il a toutes les conditions requises de puissance intime et de largeur bospitalière pour ébranler et séduire la presque universalité de notre jeunesse intelligente et lettrée. Il a tout pour lui, puisqu'il satisfait la raison en même temps qu'il exalle la sensibilité. Il s'assimile tous les progrès légitimes , toutes les conquêtes définitives de la société moderne, en même temps qu'il s'accommode des survivances du passé qui sont demeurées des forces vives de la nation.

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Cet idéal est digne des jeunes gens. A ceux qui sont encore sur les bancs de nos écoles, et à ceux qui, en étant sortis, n'ont pas trouvé dans Tart, dans la science ou dans le plaisir de quoi remplir leur vie, ou qui, ayant perdu l'appui des croyances religieuses, cherchent en vain un principe d'action désintéressée, je voudrais qu'on persuadât d'embrasser celui-là.

M. Jules Lemaître le leur a dit : l'humanité, c'est bien grand; la famille, c'est trop petit. Oh! qu'il serait à souhaiter que la patrie, qui est entre les deux, devînt leur passion et leur foi. Non pas une foi qui se dissipe en déclamations stériles, mais une foi efficace et qui agisse, peu importe dans quel domaine, dans la politique comme dans les affaires, dans la littérature et dans l'art aussi bien que dans l'enseignement. Immense est le champ d'action; tous les goûts, toutes les aptitudes peuvent y trouver un emploi. Mais pour distinguer ce patriotisme prati-

quant du patriotisme platonique, autant que pour lui tracer un programme net et précis, appelons-le un patriotisme français, autrement dit l'effort pacifique pour la prospérité et la grandeur de la patrie dans les données de sa propre tradition. Être soi-même reste toujours le meilleur moyen d'être quelqu'un

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