‹ L'éducation morale au lycéeChapitre 17 sur 19 · LES ÉDUCATEURS · texte numérisé non relu

LES ÉDUCATEURS

Que le professeur soit, au point de vue de l'instruction des élèves, la pierre angulaire du lycée universitaire, ceci n'a pas besoin de démonstration. Mais je soutiens qu'il l'est aussi, et qu'il doit l'être, à ses propres yeux comme à ceux de ses chefs, au point de vue de l'éducation.

En effet, il parle, et les autres, administrateurs ou maîtres d'études, surveillent. Parler, ici, c'est agir, c'est déposer dans de jeunes esprits la semence de ce qui doit y lever un jour de beau et de bien. Et cette parole n'est pas quelconque, elle s'auréole de tout le savoir et de toutes les qualités que lui attribue

généreusement son naïf auditoire. Elle n'est pas passagère, elle revient tous les jours, et pendant plusieurs heures par jour. Elle ne se perd pas en l'air, elle s'appuie de sanctions effectives, récompenses ou châtiments.

Et pourtant le rôle éducateur du professeur est celui peut-être qui est le plus contesté. On dit en substance : «Le professeur enseigne, mais, même quand il enseigne bien, il n'est qu'un agent de transmission de certaines connaissances élémentaires ; il fait réciter des leçons, il dicte et corrige des devoirs, il explique des textes. Est-ce là exercer une influence? Le terme est bien ambitieux. Un bon professeur est un livre bien fait et qui parle. "

Tel n'était pas l'avis de Descartes , de Racine et de Voltaire, pour ne parler que des modernes. Ces grands hommes ont témoigné en des termes souvent cités quelle heureuse et durable influence avaient eue sur eux les maîtres qui les avaient formés.

Est-il possible, en effet, qu'un professeur

passe, ne fût-ce qu'une année, avec des élèves sans agir sur eux autrement que par la transmission de ce (ju'il enseigne, sans laisser sur leur personnalité naissante une trace de sa propre personnalité, sans déposer en eux ces premières semences dont parle Descartes à son ancien régent de philosophie, en lui envoyant un de ses ouvrages : » Je suis bien aise de vous l'offrir comme un fruit qui vous appartient et duquel vous avez jeté les premières semences dans mon esprit?» (1).

Historien, il raconte la France, ses efforts, ses sacrifices pour arriver d'abord à constituer sa nationalité, son unité, puis à acquérir une somme toujours plus grande de lumières et de justice ; il passe en revue ses victoires et ses défaites ; il salue de grands caractères, de magnanimes dévouements , des génies illustres. Et vous voulez qu'un pareil enseignement, le professeur le donne en narrateur froid

(i) Paul Albert, Discours des piix, 1866.

et indifférent ? Vous admettez qu'il puisse se tenir en dehors de son œuvre et dérouler les annales de son pays comme il ferait celles du globe terrestre ? Soyez sur qu'il s'y mêlera intimement au contraire, et c'est par là que son enseignement sera vivant et fécond. Dans l'enfant il préparera le citoyen , il allumera la flamme de ce patriotisme qui un jour peutêtre lui coûtera la vie.

La preuve que l'influence du philosophe n'est pas niable, c'est qu'on l'a plus d'une fois jugée mauvaise. Et il est bien évident que, s'il est un maître chez lequel on s'attende à rencontrer une conviction émue et pénétrante, c'est chez celui qui est chargé d'enseigner ces grands principes et ces vérités fondamentales sur lesquelles reposent la nature humaine et la société , nos devoirs envers nous-mêmes , envers nos parents , envers la patrie, l'humanité et Dieu.

Le professeur de lettres n'est pas plus mal partage que ses collègues d'histoire et de

philosophie. Car son rôle n'est pas, comme se le figurent les ignorants , d'enseigner l'art de parler pour ne rien dire. A cet âge, où les facultés du jeune homme s'éveillent, il les met à la meilleure école qui puisse être, celle des chefs-d'œuvre de l'éloquence et de la poésie. Appuyé sur l'érudition, il s'élève à l'enthousiasme , il sait rendre l'admiration contagieuse. Voilà pourquoi ses paroles éveillent de l'écho dans ces jeunes esprits si avides de nouveauté, et bientôt il retrouve quelque chose de lui-même dans les pages inexpérimentées encore que 1 on soumet à son jugement.

Le professeur de sciences est celui dont renseignement parait être le plus sec et le plus impersonnel. Mais cela n'est vrai tout au plus que du professeur de mathématiques, les sciences physiques et naturelles étant susceptibles de provoquer chez celui qui les enseigne une sorte d émotion morale. L'ordre et l'harmonie de l'univers, la stabilité de ses lois, les

merveilles de rinfiniment grand et de l'infinlment petit, la chaîne continue des êtres créés, tout cela contient des sources d'admiration et de poésie auxquelles ni maîtres ni élèves ne sauraient rester froids. Pour ma part, je me rappelle avoir eu un professeur de sciences physiques et naturelles — un peu excessif, je l'avoue — qui entrait dans son cabinet comme dans un sanctuaire et faisait ses expériences comme un prêtre accomplit des rites sacrés.

L'enseignement universitaire n'a donc pas seulement pour but de charger la mémoire, il agit sur les âmes par ce qui est enseigné d'abord, puis le maître féconde ces impressions premières par l'accent, l'accent qui communique aux paroles une vibration plus énergique que n'en pourrait avoir le livre le mieux composé. Le maître universitaire, en même temps qu'il ouvre les esprits, forme doncles cœurs, façonne les sentiments, inspire des goûts, et c'est tout cela, ou je ne com-

prends pas le sens de ce mot, qui s'appelle faire une éducation.

Ces sentiments et ces goûts, quels sont-ils?

C'est d'abord et avant tout l'amour désintéressé du vrai. La recherche de la vérité, voilà ce qu'enseignent tous les professeurs, sans distinction de chaire : les scientifiques, dans les méandres de la géométrie et du calcul le plus abstrait aussi bien que dans l'observation des phénomènes de la nature ; l'historien, dans les événements heureux ou malheureux qui forment la trame de la vie des nations ; le philosophe, dans les lois de la pensée et les affirmations de la conscience ; le maître de rhétorique, dans l'art d'exprimer avec propriété des idées justes et avec naturel des sentiments droits.

On ne saurait croire combien cette disposition d'esprit, centre et clef de voûte de l'éducation universitaire , est féconde en bienfaits moraux de toutes sortes. L'amour de la vérité pour elle-même , l'habitude ac-

quise de la chercher sans parti pris, de se soumettre docilement à elle , communique à la conscience et au cœur du jeune homme le goût invincible de tout ce qui est naturel et droit, une horreur insurmontable de la tromperie et de la dissimulation : et quel meilleur terrain de culture que celui-là pour toutes les autres vertus ? L'esprit qui s'est façonné à cette méthode apprend la modestie par le juste sentiment de ses propres forces et par la méfiance de tant de causes d'erreur qui nous assiègent ; il apprend la solidarité par le besoin qu'il ressent de la collaboration des autres, par l'estime et la sympathie qu'il éprouve à l'égard de tous les hommes qui ont peiné et souffert à travers les siècles pour la recherche de la vérité.

A l'amour du vrai le professeur associera celui du bien. L'histoire, la philosophie et la rhétorique lui fournissent à chaque instant l'occasion de faire admirer de grandes pensées et de belles actions. Il en inspire le res-

pect et l'imitation ; il maintient ainsi les âmes à une certaine hauteur, dans la région des sentiments nobles, où tout est sain et fortifiant. Il leur fait une habitude et un besoin de penser, de sentir et d'agir d'une façon relevée. Plus tard, quand la vie réelle aura commencé pour eux, les adolescents, pour la plupart, succomberont sans doute à l'attrait des séductions grossières et des vulgarités. N'empêche qu'il y aura toujours un moment où, leur pensée se reportant vers le collège, ils compareront malgré eux le présent avec le passé, ils en feront la différence, et il leur viendra comme une vague nostalgie de cette pure atmosphère dans laquelle on les faisait vivre alors, et cela n'ira pas sans quelque attendrissement, parfois ironique, et sans quelque remords, toujours salutaire.

Un autre effet de l'éducation universitaire est la tolérance. Déjà les élèves apprennent à l'aimer par leur vie en commun. Sans distinction d'origine ou de culte, ils reçoivent tous

les mêmes leçons, ils sont soumis à la même discipline, ils prennent part aux mêmes concours et aux mêmes jeux, ils apprennent à s'estimer, à oublier les discordes de leurs pères, à ne former qu'une nation homogène, unie dans les mêmes sentiments. Mais le rôle du professeur n'est pas inutile à cette tâche. A parler avec respect de l'antiquité comme du moyen âge, à se faire Ihomme des époques qu'il étudie, à se garder de faire le procès au passé au nom du présent, encore moins de condamner chacun des changements qu'il observe, mais à les expliquer en montrant leur utilité et leur légitimité relatives et, au fond, leurs rapports latents, à rendre justice à tous les services rendus, à louer tous les talents et toutes les gloires, à commenter avec admiration toutes les belles pensées, sans considération de siècle, de nom, d'origine et de religion, il déblaye peu à peu ses jeunes auditeurs de tout germe de préjugés ou de haines, il attache leur attention plus sur ce qui unit

que sur ce qui divise, sur ce qui apaise plus que sur ce qui irrite. Delà leur vient une sorte de modération, de générosité, de libéralisme de l'esprit qui rend les relations plus aimables et les discussions plus courtoises entre enfants de la même patrie, destinés à obéir aux mêmes lois, à jouir des mêmes droits, à combattre sous le même drapeau (1).

Le professeur universitaire prend encore contact avec l'âme même de ses élèves par deux autres sentiments qu'il leur inspire, l'estime et le respect. C'est la conséquence inévitable de l'exemple qu'il leur donne quotidiennement, je n'irai pas jusqu'à dire de l'abnégation et du sacrifice , mais simplement du labeur, du dévouement et de la justice. Que des adolescents disent de leur maître, régulier à sa tâche , appliqué et vigilant : « Voilà un travailleur ; " et quand ils le voient pesant dans d'exactes balances le mérite et la faute,

(1) D. Blaschet^ Discours des prix, 1878.

sans parti pris et sans faveur : » Voilà un juste, " c'est excellent, et cela donne à leur caractère un pli salutaire au plus haut degré (Em. Faguet). Ils en contractent, pour le présent, une plus grande inclination à recevoir les conseils d'un tel maître ; pour plus tard , le germe de cette invincible répulsion que leur inspirera l'exemple de la fainéantise, de l'intrigue et de l'iniquité.

Au reste, apprendre à estimer, à respecter quelque chose, peu importe quoi, est déjà en soi une excellente disposition, l'apprentissage du sérieux et de la gravité de l'esprit, qui n'ont jamais été plus nécessaires qu'à une époque, comme la nôtre, de «blague» à outrance. On se plaint que notre jeunesse soit impropre à l'action : c'est qu'elle rit de tout. il Croire que c'est arrivé, '> fi donc ! quelle vulgarité ! Contre ce penchant à l'ironie universelle, le respect est le meilleur préservatif. Il engendre la foi, qui engendre l'action. L'action, voilà le dernier effet que je veux

relever de rinfluence du professeur. On se plaint avec raison que, ni au foyer domestique ni dans la société, le jeune homme ne trouve la leçon et l'exemple d'un labeur incessant, de l'initiative hardie, de l'énergie virile. Où qu'il aille, des voix caressantes lui conseillent une vie tranquille, bien ouatée et sans aléas. Les conséquences, on les connaît, depuis surtout que M. Demolins les a mises en pleine lumière. Eh bien! le professeur est seul, ou presque, dans la plupart des cas, à faire entendre des conseils opposés, suivis d'une sanction effective. Devant lui, on ne saurait se prévaloir ni de sa caste ni de sa fortune; l'égalité parfaite règne, et on ne vaut que le pi'ix de son intelligence et de son travail. Si l'élève veut obtenir une place honorable dans les compositions, ou seulement, ce qui vaut mieux, un éloge, un simple témoignage de satisfaction, il ne peut l'attendre que de sa bonne volonté et de ses efforts. Au reste, le professeur est là pour l'encoura-

ger, l'exciter, piquer au besoin son amourpropre, relever ses défaillances, secouer ses torpeurs, l'entretenir en un mot dans une tension perpétuelle, dans un désir du mieux, d'où sortent les grands progrès. Aveugle qui nierait cette partie de son influence. Elle est si réelle qu'il s'est trouvé des moralistes pour la dénoncer comme un fléau, sous prétexte qu'elle dressait le jeune homme au culte du Moi et à la lutte impitoyable pour la vie !

On répond : » Tout cela est insuffisant. Voilà une noble éducation, mais donnée de si haut et de si loin qu'elle ne porte pas. Élever un enfant, c'est sans doute ne l'entretenir que de belles pensées et de grands sentiments, mais c'est aussi, après avoir pénétré dans son intimité, combattre ses défauts et cultiver ses qualités, qui ne sont pas toujours les qualités et les défauts de son voisin. Or, est-il possible qu'unprofesseur qui a vingt , quarante , soixante élèves, qui ne dispose pour eux tous que de deux à quatre heures par jour, pendant les-

quelles son devoir est de s'occuper des exercices de la classe, s'attarde à scruter chaque âme pour en déraciner les mauvaises inclinations et en faire fructifier les bonnes? »

L'argument n'est pas sans poids, je l'avoue. Si je ne veux pas qu'on amoindrisse le rôle éducateur du professeur, ce n'est pas pour, moi, le surfaire. Il est ce qu'il est, ni plus ni moins, et j'ajoute qu'en l'état actuel il est moins que ce qu'il devrait être. Mais voici quelques moyens de le fortifier et de l'élargir.

N'hésitons pas d'abord à scinder les classes trop nombreuses. Il y en a de cinquante, soixante et même quatre-vingts élèves ! Parions que dans ce dernier cas le professeur, au bout de l'année, ne les reconnaîtrait pas tous dans la rue. Comment exiger qu'il ait une prise sérieuse sur leurs caractères ?

Quatre-vingts élèves, c'est rare; mais la trentaine, c'est fréquent. C'est encore beaucoup trop pour qu'on trouve le temps de se faire leur éducateur. On se perd dans leurs

cas individuels, on use à tâtonner, à expérimenter, les trois quarts de l'année scolaire. Sans avoir la superstition de tel ou tel nombre, j'estime que vingt élèves par classe est un chiffre qu'il ne faudrait en aucun cas dépasser. Un de mes collègues s'était avisé, une année où il n'avait pas eu sous sa direction plus de quinze élèves, de les étudier de près, individuellement, en classe et hors la classe. Il fut en état, au bout des dix mois, de me montrer sur chacun d'entre eux une monographie admirablement documentée, et qui me prouva qu'il avait évidemment exercé sur leur moral, pour peu qu'il l'ait voulu, une action prépondérante.

Autre vœu corrélatif. Dix mois passés avec quatre-vingts élèves, ce n'est rien ; avec quinze, c'est peu. Je voudrais qu'on revînt à un projet dont on a parlé dans le temps, suivant lequel chaque professeur, à tour de rôle, suivrait ses élèves pendant trois années consécutives. Un professeur élémentaire, par

exemple, ferait à la môme génération la classe de neuvième, de huitième et de septième. Un professeur de grammaire la recevrait de ses mains à partir de la sixième et la garderait jusqu'en troisième pour la transmettre alors à un professeur de lettres qui la conduirait à son tour jusqu'à la philosophie. De cette manière les professeurs, renseignés les uns par les autres, et disposant chacun pour leur part de trois années d'observations, auraient le loisir d'étudier à fond la complexion morale de chaque élève et le goût d en diriger le développement.

Je verrais à cette réforme, pour le dire en passant, d'autres avantages. Le professeur, tenu à changer trois fois de programme et d'exercices, se renouvellerait davantage et affermirait ses connaissances sur une plus vaste étendue. Puis, quelques-unes au moins de tant de distinctions byzantines qui séparent les uns des autres les maîtres d'un même lycée tomberaient. Il n y aurait plus, dans

l'ordre littéraire, par exemple, que des professeurs élémentaires, des grammairiens et des professeurs d'humanités au lieu de ces neuf échelons, de la neuvième à la rhétorique, où chacun risque de regarder celui qui est sous lui comme étant au-dessous. Enfin la préparation au baccalauréat gagnerait en solidité : car tous les professeurs d'humanités auraient intérêt à s'assurer que leurs élèves ont réellement avancé chaque année du chemin qu'ils avaient à parcourir. Tandis que, dans le système actuel, les professeurs de troisième et de seconde ont la tentation (à laquelle ils succombent rarement, qui en doute?) de s'en remettre à leur collègue de rhétorique, qui n'en peut mais, du soin de réparer les lacunes.

Un maître qui aurait donc de quinze à vingt élèves à diriger, et cela pendant trois années consécutives , serait matériellement en mesure de s'occuper avec fruit de leur éducation morale. Resterait qu'il le voulût bien.

Or, je pars du principe que tout professeur a le goût de l'éducation et qu'il aime la jeunesse. On n'est pas obligé d'embrasser la carrière du professorat. Celui qui s'y résout, c'est qu'il en a ou qu'il espère en avoir la vocation. Combien je le plaindrais sans cela! Le moyen âge, qui s'y connaissait, n'a inventé aucune torture qui égalât celle de passer trois ou quatre heures par jour en tête à tète avec desélèves, si on ne les aime pas. Sans compter que les maudits vous poursuivent encore hors du lycée et jusque dans votre home sous la forme odieuse de devoirs à corriger.

Mais de quelque bonne volonté que soit animé le professeur, il serait imprudent qu'elle n'eût pas été au préalable convenablement dirigée. Or dans les nombreux examens qui gardent jalousement l'entrée de la carrière, quelle part a été laissée â la pédagogie? Par quoi l'attention du candidat a-telle été attirée sur ce côté si délicat de sa tâche? Où sont les présomptions qu'on cher-

che à tirer de sa compétence? Je n'hésite pas à reconnaître qu'il n'y a pas bien longtemps encore on ne se souciait pas plus en lui du futur éducateur que s'il avait brigué une place de bibliothécaire.

L'éducation est surtout affaire de tact et de coup d'œil. Toutefois il serait bon que les candidats connussent le fort et le faible des divers systèmes qui ont été proposés. Puis, s'il n'y a pas à proprement parler de science de l'éducation, il y a des principes généraux sur lesquels il serait utile qu'ils eussent réfléchi. Je ne souhaite pas qu'on allonge d'une nouvelle agrégation la liste déjà longue de celles qui existent. Mais pourquoi, à chaque examen ou concours de la carrière, une place ne serait-elle pas réservée officiellement à une interrogation sur la pédagogie ?

Ce n'est pas tout. Parmi les titres à l'avancement, il faudrait que la valeur morale et éducative du professeur obtint un peu de l'importance vraiment abusive qu'on accorde

LE PROFESSEUR. 1 i"

trop exclusivement aux jjrades et aux diplômes. Évitons qu'un maître qui ne s'occupe pas seulement d'enseig^ner et de « chauffer u ses élèves en vue d'un concours, mais qui les suit de près dans leur vie morale, ait l'air de se mêler de ce qui ne le regarde pas. Laisser ses efforts passer inaperçus, ou même l'en railler doucement, c'est, à ses dépens, une injustice, c'est aussi porter atteinte dans l'opinion des élèves à la valeur et à la dignité du caractère, qui pourtant dans la destinée d'une nation comme dans le sort de l'individu <i pèse d'un bien autre poids que l'esprit " . [histructioyis .) Tout aux diplômes! mauvaise maxime, laquelle conduit plus tard, dans la vie, à tout pardonner au talent.

J'estime qu'on a raison aussi d'exiger les qualités extérieures sans lesquelles un maître manquera toujours d'autorité : je veux parler d'une tenue convenable, de bonnes manières, d'un langage correct, de tout ce qui en un mot constitue l'homme bien élevé. Ces qualités-là

sont la règle dans l'Université : elle devrait être sans exceptions. On s'en inquiète pour un receveur de l'enregistrement ou pour un officier, et on traiterait tout cela de choses négligeables quand il s'agit d'un maître de la jeunesse, d'un directeur d'âmes, de l'homme qui sera l'exemple sur lequel se modèleront plusieurs générations d'enfants? J'entends les objections : plus d'un criera à l'inquisition. Non, pas d'inquisition. Il suffit de ce qu'on voit sans qu'on y regarde. Mais soyons bien convaincus que ce sont toutes ces exigences qui relèvent une carrière aux yeux de l'opinion, au moins autant, sinon plus, que le chiffre des traitements.

Sur le point de tracer le portrait du proviseur tel que je me le figure, je demeure confondu à la pensée de tant de qualités, si nombreuses, si variées, si rares, si complexes, qu'on demande à ce fonctionnaire de réunir. En contact permanent avec trois catégories de personnes très différentes : ses collaborateurs, — professeurs et surveillants, — les élèves et les parents, il faut qu'il se place, tous les jours, successivement, et même quelquefois, quand il s'agit d'une affaire où elles sont impliquées toutes les trois , simultanément, au point de vue particulier de chacune, de ses droits et de ses devoirs, et qu'il lui

parle dans le ton qui lui convient. Ajoutez que Textrême diversité des affaires susceptibles de lui être soumises exige de lui une souplesse d'esprit et une fertilité de ressources peu communes.

Les responsabilités ne lui manquent pas non plus. Il répond de l'instruction, de l'éducation, de la moralité, de la discipline, de l'alimentation des élèves et des dépenses de l'économat. Il répond du bon renom de son lycée et de sa bonne figure en face des établissements rivaux. De quoi ne répond-il pas? Et cela, avec une autorité plus limitée et des moyens d'action plus restreints qu'autrefois.

Quelle faute énorme serait-ce donc de choisir à la légère, et à plus forte raison de prendre au hasard un fonctionnaire si important pour la bonne marche intérieure du lycée et pour sa réputation à l'extérieur ! Quelle erreur, de s'en fier pour le nommera l'automatisme d'un avancement hiérarchique, décidant par exemple que tout bon censeur fera inévitablement

un non moins bon proviseur ! Ou encore de réserver à des professeurs fatigués, pour soulager leur fin de carrière, le poste le plus lourd et le plus écrasant de la maison ! L'infériorité d'un professeur compromet une classe : c'est tout un lycée que désorganise celle d'un proviseur.

Je voudrais donc qu'il ne fût pas de règle qu'avant d'être nommé proviseur on dut avoir passé par telles ou telles fonctions. Le professorat devrait y conduire aussi bien que le censorat, et même plus généralement, étant donnée l'idée que je me fais du censeur et que je dirai tout à l'heure. Il en viendrait même de l'administration académique et de l'administration centrale, pourvu que ce fût pour raison de compétence spéciale et non de convenance personnelle. Car c'est surtout du proviseur, à mon sens, qu on peut répéter ce mot de l'Écriture : L'esprit souffle où il veut.

L'essentiel est que, d'où qu il vienne, il

possède les qualités nécessaires à ses difficiles fonctions.

L'âge importe d'abord. Qu'on soit improvisé le chef responsable d'une maison d'éducation à vingt-cinq ans, je ne le comprends guère : à soixante, pas davantage. Le point de perfection est environ la quarantaine, âge de force à la fois et de maturité. J'admets volontiers qu'un fonctionnaire qui a été un proviseur modèle depuis "l'âge de quarante ans continue de l'être à soixante : moins, qu'il le devienne subitement. A cet âge , il y prend ses invalides. Je plains l'établissement qu'il dirige ainsi , la main lasse et les rênes flottantes. Sur la discipline intérieure et sur la propagande extérieure, deux parties essentielles de sa tâche, il est inévitable qu'il fléchisse. Un proviseur de quarante ans a deux stimulants énergiques : le besoin d'activité et le souci de l'avancement. /

Des grades, je n'en ferais pas une obligation absolue. G'est-à-dire que, toutes les

autres qualités étant réunies, une licence me suffirait. A quoi bon davantage ? Le rôle du proviseur, en matière d'enseignement, est terminé quand il s'est assuré que chaque professeur remplit exactement le programme de sa classe. L'inspection générale et les résultats des examens, voilà le véritable contrôle de la valeur des études.

L'agrégation ne prouve rien pour ou contre les aptitudes du futur proviseur. Tant mieux, s'il l'a ; s'il ne 1 a pas, que ce ne soit pas un cas rédhibitoire. Sa tenue, son élocution, ses manières, sa situation sociale, lui serviront plus dans l'opinion publique que son diplôme d'agrégé.

Mais rien de tout cela ne saurait le dispenser de certaines qualités morales. Il lui faut d'abord de 1 intelligence, au sens de Thiers, s'entend. On sait que par ce mot le grand historien désignait la faculté qui démêle le vrai du faux, saisit le caractère des hommes et du temps, donne à chaque chose sa véri-

table proportion et entre dans les affaires les plus diverses et les plus délicates. Un homme peut avoir Tintelligence de la gram maire ou celle de l'algèbre sans avoir celle-là ; on en rencontre qui ont les deux. Tant il y a que c'est celle-là surtout qu'il est indispensable à un proviseur de posséder. Elle l'empêchera de voir dans tous les élèves l'élève, dans tous les parents le parent, dans tous les professeurs le professeur, autant d'abstractions vides de réalité. Chez les élèves le caractère, chez les parents les opinions et le rang social, chez les maîtres la bonne volonté et les services rendus créent des différences sensibles qu'un proviseur intelligent, au sens de Thiers, ne manquera pas d'apercevoir. Le « gaffeur» ne les saisit pas.

L'intelligence, qui sert à tout, sans le caractère ne suffit à rien. Un proviseur ne doit décider ni à la légère ni trop fréquemment. Il réservera son intervention le plus longtemps possible, il n'interviendra qu après réflexion,

mais le moment venu, il le fera nettement et sans retour. Rien n'est plus nuisible à l'autorité que le tatillonnage ou la faiblesse. Il faut laisser à chacun la part d initiative qui lui revient dans la sphère de son action. Il ne faut pas moins être ferme sur les décisions qu'on a cru devoir prendre. Élèves, parents et maîtres, on déteste le tatillon, on méprise la « girouette » .

Mais la fermeté ne produit de bons effets que jointe à l'égalité d'humeur : dans un chef lunatique, elle risque de tourner à l'inhumanité. L'égalité d'humeur garantit la clairvoyance, déconcerte l'intrigue, assure l'obéissance et le respect. Le supérieur fantasque entasse maladresses sur maladresses, il donne barre sur lui à ses subordonnés par ses sautes d'exagération, et le moins qu'on fasse à ses dépens, c'est de « se payer sa tète " . Adieu le prestige et l'autorité. Du despotisme il passera à la familiarité : autre excès redoutable qui abaisse le supérieur au niveau de l'inférieur

et enlève d'avance à ses conseils et à ses ordres leur légitime portée.

Si le professeur a besoin d'aimer la jeunesse, que dire d'un proviseur, dont l'éducation des élèves est presque tout l'emploi ? A la fermeté il alliera donc une grande bonté. Il le prouvera par ses manières quasi paternelles, par sa vigilance à se tenir au courant de la santé et des progrès de chaque enfant, par l'attention qu'il portera à le suivre de près sans lui être à charge.

J'entends une objection. La moyenne de la population des lycées est de cinq cents élèves ; il y en a qui en comptent mille, d'autres quinze cents et même deux mille. Est-il possible que le proviseur se montre le père d'une famille si nombreuse? Assurément non. Le proviseur d'un lycée de mille élèves suf6ra tout juste à recevoir les familles et à fournir des signatures. Un lycée ne devrait en aucun cas dépasser deux cents internes. Avec le temps, le proviseur trouverait ainsi le moyen de con-

naître chacun d'entre eux et d'agir efficacement sur lui. On pourrait, en déplaçant les boursiers, diminuer l'encombrement de certains lycées au profit d'autres moins peuplés.

Il est indispensable que l'influence du proviseur s'exerce sur chaque élève individuellement. Éclairé par sa propre expérience, aidé des rapports des professeurs et des surveillants, il profitera de ses tournées régulières dans les classes et dans les études pour dire à chacun le mot qui lui convient, le mot juste, le mot en situation, capal)le, étant donné le caractère particulier de l'élève, de le déterminer, suivant les cas, à se corriger, à persévérer ou à reprendre courage. Il évitera ces formules banales que personne ne prend pour soi parce qu'elles s'appliquent à tout le monde indifféremment.

Il ne se contentera pas de ces observations faites publiquement. Au besoin, sans en abuser, il mandera l'élève dans son cabinet ; il lui accordera une ou plusieurs consultations

particulières. Surpris, souvent flatté d'être ainsi distingué, celui-ci se sentira connu à fond par son proviseur, et il lui en gardera, en même temps qu'une crainte salutaire, une sorte de gratitude. Un mot, un regard, suffiront dorénavant pour produire sur lui l'effet qu'on aura voulu.

Après, mais après seulement, les conférences morales recommandées par les Instructions ont chance d'être efficaces. On sait de quoi il s'agit. De temps à autre, le chef d'établissement réunirait les élèves par groupes homogènes, et là, familièrement, avec àpropos et discrétion, d'un ton tantôt grave, tantôt enjoué, il parlerait morale et sagesse, il traiterait du bon ordre de la maison et des devoirs de chacun dans la petite communauté.

L'innovation me parait si excellente que je serais assez disposé à en prescrire l'usage, sans me borner à le recommander (1). Mais

(1) On peut voir dans ses Derniers Souvenirs le parti (ju'a su en tirer M. Legouvé à l'Ecole normale de Sèvres.

qui ne voit pas que cette épreuve sera la pierre d'achoppement du proviseur inférieur à sa mission? Un savoir attesté par des grades assure au professeur l'autorité de son enseignement. 11 faudra au proviseur la reconnaissance préalable par tous ses subordonnés de son talent d'éducateur pour lui assurer celle de ses leçons morales. Il devra s'être imposé collectivement d'abord, par l'ensemble des qualités pédagogiques que nous venons d'énumérer, et en second lieu individuellement à chaque élève par la sollicitude bien informée qu'il lui aura témoignée. Sinon sa conférence sera une classe de plus, banale, et bientôt sans plus d'importance que les autres, un sermon sans portée comme presque tous les sermons, où personne ne se fait sa part. Qui plus est, le disparate entre la leçon et celui qui la donne ne pourra manquer de provoquer bientôt des sourires moqueurs.

Car de craindre qu'en principe les élèves accueillent par des railleries ces sortes de ser-

mons laïques, c'est un préjugé, auquel il me semble que les Instruciions se soient trop arrêtées. Toutes les fois qu'un professeur traite de l'honneur, du courage, de la franchise, du patriotisme et de ces lieux communs de morale que l'on rencontre à chaque pas dans la pratique de la vie comme dans nos classiques, il est rare, j'en appelle au témoignage de mes collègues, qu'il ne sente pas son jeune auditoire, si léger, si mêlé soit-il, redevenir subitement sérieux et redoubler d'attention. Pourquoi serait-il interdit au proviseur d'espérer obtenir un semblable résultat? Qui sait? Parce qu'il est le chef suprême de la maison et parce que son intervention est moins fréquente que celle du professeur, il obtiendrait peut-être davantage.

Je ne limiterais pas ces conférences aux devoirs qui attendent les élèves dans le lycée, je leur proposerais un but plus relevé et plus varié. Ces grands principes, ces points fondamentaux de l'éducation univer-

sitaire que nous avons analysés au début de cet ouvrage : le devoir, le patriotisme, l'énergie virile, la solidarité, l'amour du vrai et du bien, la tolérance, sur lesquels les professeurs reviennent sans cesse, mais par un détour et brièvement, j'assignerais pour tache au proviseur d'en faire l'objet propre de ses prédications, de les reprendre avec tous les développements désirables, de montrer leur raison d'être, leur noblesse et leur utilité. Ainsi serait assurée et manifestée aux yeux de tous l'unité morale de la maison, et par celui qui a le plus qualité pour l'exprimer, par le maître et par le chef. Il se garderait seulement de tomber dans le pédantisme de l'austérité auquel se croient obligés de s'astreindre certains professionnels de vertu et qui leur prête un vague air de puritanisme exotique. A cet air-là, le Français, né moqueur, ne s'habituera jamais.

Je voudrais enfin que le proviseur fût autorisé à emprunter, pour sa tâche d'éduca-

leur, le secours et les lumières d'un conseil composé de personnalités de la ville, étrangères à l'Université. Il existe ce qu'on appelle le « Conseil d'administration " . Mais en fait, sinon en droit, ce conseil ne connaît que do la gestion matérielle du lycée, et encore ne lui soumet-on les affaires que pour la forme. Celui auquel je pense rappellerait un peu par sa composition l'ancien conseil supérieur de l'instruction publique. Ce conseil, en effet, aujourd'hui exclusivement composé de professeurs, comprenait autrefois des magistrats, des militaires, des conseillers d'Etat, des évêques, des pasteurs, des administrateurs en même temps que des membres de l'enseignement. Beaucoup de bons esprits regrettent ce mode de recrutement. Et s'il est vrai, comme je le crois avec M. Brunetière, que la question de l'instruction publique est une question sociale plus encore qu'une question professionnelle et qu'il ne s'agit pas tant dans nos lycées de former des professeurs que des Français,

il faut reconnaître que l'ancien conseil gagnait singulièrement en largeur et en hauteur de vues à être composé de plusieurs sortes d'hommes très différents.

Pareillement, j'admettrais au conseil du lycée un certain nombre de personnalités marquantes delà ville, prises un peu partout : dans l'armée, dans la magistrature, dans le commerce et dans l'industrie. Il se réunirait, je suppose, deux fois par an, sur l'invitation et sous la présidence du proviseur, à l'indépendance duquel il ne porterait aucun ombrage, n'ayant que voix consultative. Il donnerait son avis sur la marche générale de la maison, sur l'éducation des élèves ; il apporterait l'écho impartial des éloges et des critiques de l'extérieur, si importants à connaître quand on vit de l'opinion. Avec lui entreraient dans le lycée des préoccupations autres que celles de la préparation exclusive aux examens, et des vues plus conformes aux conditions véritables de la vie moderne. Par son

entremise enfin, la ville s'intéresserait plus directement à son lycée, à sa bonne tenue, à sa prospérité ; elle lui communiquerait son esprit, ses traditions ; elle empêcherait dans la mesure souhaitable ce déracinement dont nous parlions plus haut pour nous en plaindre et pour le blâmer.

Avais-je tort de soutenir en commençant que les fonctions de proviseur supposent et appellent des hommes d'élite, d'esprit et de cœur, instruits et de bonne société, en pleine possession de leur vigueur physique et intellectuelle ? Où serait le danger, dans ces conditions, qu'on écoutât le vœu si sage de M. Pierre de Coubertin, auquel je me range volontiers, de laisser à chaque proviseur plus d'autonomie dans l'administration de son lycée, la faculté d'appliquer, sous sa responsabilité, les moyens qu'il jugerait les plus propres à le rendre prospère et estimé? (1).

(i) Bévue bleue, 25 juin, 2 et 9 juillet 189S.

Où serait le mal aussi que, pour faciliter leur mission, on relevât leur traitement et qu'on leur attribuât des frais de représentation qui leur permissent de faire meilleure figure à la tête du lycée et dans la ville dont ils devraient être en somme un des personnages les plus écoutés?

la discipline. censeurs et maitres

d'études.

Napoléon I" avait voulu que le lycée fût une image de la caserne. La discipline, de monacale qu'elle avait été jusque-là, devint militaire. La cloche fut remplacée par le tambour. Les punitions sévères étaient le principal moyen d'action. On ne fouettait plus de verges jusqu'au sang, comme du temps de Montaigne, mais arrêts, séquestre, privation d'air et de mouvement, pensums, tout cela pleuvait dru sur les enfants, et cela ne valait pas mieux, car ils en souffraient sans aucun bénéfice moral.

On est revenu chez nous depuis quelque

LA ni.S(Ml>I.IN R. 1»J7

temps de cette piloyahlc {)é(la{jO{;ie. Ce n'est pas pour le plaisir qu'on punit les enfants, c est en vue de les corri(jcr. Une punition ne vaut donc que dans la mesure où elle amende, et elle n'y réussit pas toujours en raison de sa fréquence et de sa sévérité.

Les Instruciions là-dessus ne laissent plus rien à dire. Tout y est, et on ne sait vraiment ce qu'il en faut admirer le plus, de la pénétrante lucidité de l'analyse ou du rare bonheur de l'expression.

La base naturelle, la première garantie d'une bonne éducation morale, c'est u une saine et virile éducation physique » . Sans vouloir faire de nos enfants des athlètes ou des boxeurs, je pense en effet qu'on ne saurait assez insister sur le profond retentissement qu'une bonne hygiène générale a sur les bonnes mœurs. Encore au Congrès olympique tenu récemment au Havre, cette vérité pédagogique a été proclamée avec beaucoup de force par des hommes compétents. Un or-

ganisme bien équilibre et des muscles assouplis sont plus faciles à moraliser qu'une machine détraquée. En ce sens la n vertu physique " (le P. Didon) est une excellente préparation à la vertu morale. Mais il y a plus. Les exercices physiques intellij^emment conduits contribuent directement à l'éducation des caractères par la large place qu'y tiennent, à côté de la force corporelle, le sang-froid, la sûreté du coup d'œil et la promptitude de ' l'exécution. On ne pense pas autrement en Angleterre, et il est à remarquer que les progrès prodigieux accomplis sous le règne de la reine Victoria par cette puissance coïncident avec la réforme pédagogique qui s'est opérée chez elle vers 18-40.

Vient ensuite ou plutôt concurremment la régénération morale. Les Insiructioiis sont catégoriques sur ce point: il y faut tendre avant tout par « la mise en œuvre patiente, obstinée, systématique, de la raison et des sentiments moraux " . Ce n'est pas, après tout, pour ob-

tenir un ordre de fait et de surface que nous travaillons, mais pour inculquer le plus tôt possible à nos jeunes gens le sentiment de leur responsabilité et l'habitude de se conduire par eux-mêmes. Par conséquent, on abandonnera les occasions inutiles de punitions, telles que la règle du silence dans les mouvements et durant les repas, et on comptera principalement sur l'effet que peuvent et doivent produire sur des consciences vierges encore des moyens exclusivement moraux, comme la lecture publique des notes, les bulletins mensuels et trimestriels, les avertissements du conseil de discipline.

Mais les Instructions ajoutent, immédiatement après, que ce régime préventif ne sera pas sans doute suffisant à faire régner au Ivcée l'ordre désirable. Évidemment le meilleur système de punitions serait de n'en point avoir. Il en faut pourtant, et il en faudra toujours, parce que toujours, à côté des élèves raisonnables, il y aura des rebelles, et qu'il

no L'ÉDUCATION MORALE AU LYCÉE.

viendra un moment où les bons eux-mêmes auront besoin d'être retenus sur une pente fâcheuse. Tout au moins, on les réduira au strict nécessaire et on n'admettra aucune sanction qui n'ait un caractère moral.

Ainsi, plus de pénalités physiques, plus d'arrêts, de séquestre, de privation d'air et de mouvement, plus de pensums où l'esprit n'a point de part. En revanche on privera l'élève de sortie, partiellement ou totalement, on lui fera réparer la leçon non sue, refaire le devoir négligé, on l'exclura de la classe ou de l'étude et, à la rigueur, de l'établissement.

En vérité, voilà une organisation disciplinaire parfaite , comme la république de Salente. Il est regrettable seulement que la réalisation en soit gênée par l'imperfection naturelle de ceux qui l'appliquent comme de ceux auxquels elle est appliquée.

Administrateurs, professeurs et surveillants sont des hommes comme les autres, et il serait téméraire de compter que parmi les six mille

qu'ils sont il n'y ait que des modèles d'éducateurs. Évidemment, il doit y en avoir dont l'ascendant personnel laisse à désirer, et qui auraient besoin d'être soutenus dans l'opinion des élèves par l'appréhension de mesures plus énergiques. De deux choses l'une : découragés par lidéal trop élevé qu'on leur propose, ils retourneront sans bruit aux sévérités d'antan, ou ils seront désarmés et nous aurons un peu plus de maîtres « coulés » .

Supposé même qu'ils y atteignent, serontils libres de s'y maintenir? Ne seront-ils pas à chaque instant ramenés avec prudence au sentiment des réalités? Par exemple, il est bien certain que la condition indispensable de la réalisation du nouveau système disciplinaire est le droit absolu d'exclure du lycée tout élève que son naturel ou son éducation rend rebelle à ce système et l'empêche de porter ses fruits chez les autres. Les Instructions sont les premières à l'admettre formellement :

" On ne saurait trop le rappeler, » le lycée

n'est pas une maison de correction. » Comme nul n'est tenu d'y venir ni d'y rester, le lycée n'est pas non plus tenu de garder les élèves qui ne sont point d'un tempérament à permettre l'emploi d'une discipline raisonnable et délicate. La qualité, non le nombre des élèves, fait la valeur d'une maison. Il appartient à l'État de donner l'exemple à cet égard, en se plaçant toujours uniquement à ce point de vue dans le jugement de ses écoles et de ses maîtres. A ceux qui ont l'honneur de le représenter auprès des familles et de la jeunesse, nous voudrions qu'il donnât pour unique mot d'ordre cette parole célèbre d'un éducateur anglais . « 11 n'est pas nécessaire que cette maison ait trois cents élèves plutôt que deux cents, mais il est nécessaire qu'elle n'ait que des gentlemen, » disons en français : » des jeunes gens honorables, sensibles aux bons moyens d'éducation et susceptibles de faire des hommes bien élevés. » Il faut que toute famille sache que

LA DISCIPLINE. n:$

c'est un honneur d'avoir ses enfants dans nos lycées. »

Eh bien! je le demande, en va-t-il ainsi dans la réalité? Les maîtres ne sont-ils pas détournés par des considérations indépendantes de leur bonne volonté et de celle de leurs supérieurs d'arracher comme ils le voudraient les mauvaises herbes? Le chiffre d'élèves, l'effectif, comme on dit, n'en a-t-on pas fait trop souvent, au grand détriment de la réforme disciplinaire, une question de vie ou de mort? Ne pèse-t-il pas d'un poids trop lourd dans la balance où l'on juge des destinées d'un proviseur? La crainte enfin de M. Bouge n'est-elle pas devenue le commencement de la sagesse?

Si du moins la perfection des élèves et des familles suppléait à nos imperfections naturelles ou forcées pour nous permettre de leur appliquer, en dépit de tant de conditions défavorables, le régime presque exclusivement moral qui nous est prescrit? Hélas! il en faut

rabattre. Qu'on me dispense de réfuter une fois de plus J.-J. Rousseau. Je rappellerai seulement que la vérité démontrée par M. Tarde pour les foules d'adultes s'applique avec non moins d'exactitude aux agglomérations d'enfants : par le contact ils changent d'âmes. Individuellement bien élevés, je ne sais quelle contagion et quel sot amour-propre trop souvent leur insinue en commun des instincts de polissons. A plus forte raison, quand l'éducation antérieure a fait défaut. Or les élèves bien élevés, surtout en province, ne sont pas la majorité, et il y a des chances pour qu'ils le soient de moins en moins du fait de l'accession à l'enseignement secondaire de couches de plus en plus inférieures de la population. C'est l'inconvénient inévitable d'un progrès louable entre tous.

Les parents, pour la plupart, ne sont pas plus raisonnables que les enfants. Théoriquement, ils n'estiment jamais la discipline trop sévère : personnellement, ils sont toujours

disposés à y faire des accrocs. Les parents vigilants et fermes, décidés à toujours donner raison, du moins devant Fenfant, à ses maîtres contre lui sont Texception.

Conclusion? Revenir au type du lycée militaire conçu par Napoléon? Nullement ; mais il faut avoir le courage de faire un peu machine en arrière et de restaurer dans nos établissements un air de la sévérité d'autrefois. Posons en principe, si vous le voulez, que le système disciplinaire exposé dans les Instructions doit rester notre idéal à tous et qu'on doit tendre à le réaliser de plus en plus dans la pratique. Le plus bel éloge qu'on pourra faire plus tard de rUniversité, ce sera qu'il y soit le seul employé. Mais, par une réaction naturelle contre l'ancien régime, on est allé trop vite et trop loin dans l'application du nouveau. C est ce qui saute aux yeux.

Il faut prendre les hommes et surtout les enfants comme ils sont. Compter tant que cela sur leur raison et sur leur conscience,

c'est illusion et chimère. Qu'il se rencontre çà et là quelques enfants si heureusement doués qu il suffise pour les conduire de faire appel à leurs sentiments, je ne le nierai point. Mais il en est d'eux comme des saints et des héros, ils sont l'exception. La règle est la légèreté et la paresse.

Ces défauts naturels s'aggravent encore à l'heure actuelle du relâchement général qu'on observe dans la vie domestique et dans la vie publique. Ce n'est plus, jusqu'à nouvel ordre, au foyer familial ni dans la rue que l'enfant peut apprendre le sérieux et la retenue. La liberté règne partout en maltresse, et la tentation est trop forte pour la nature humaine de la laisser dégénérer en licence. Le moment serait donc bien mal choisi pour en introduire le dangereux attrait dans l'enceinte même de l'école. Une contrainte provisoire est aujourd'hui plus que jamais nécessaire à la jeunesse pour lui servir d'apprentissage à la liberté.

Car enfin qu'est-ce que cette volonté dont

on nous dit qu'il faut laisser maître l'enfant pour qu il apprenne à la conduire? Si par ce mot on entend l'inclination du côté où tendent le plaisir et les passions, c'est-à-dire toutes les forces par lesquelles, d'elle-même, " la nature entraine les âmes vers le bas, » [Instructions] on ne présume pas trop de l'enfant en espérant qu'il saura s'en servir sans leçon ni encouragement préalables. Mais il y a longtemps que les moralistes païens eux-mêmes ont appelé cette sorte de volonté de son vrai nom, ùnpotentia, faiblesse de la volonté (1). La vraie, celle dont on a besoin dans la vie, n'est pas précisément celle-là. Elle ne s'exerce guère qu à contresens du plaisir et des passions. Elle implique " un effort, une

(1) Mais c'est surtout le christianisnie qui a fait sienne cette théorie de la contrainte de la volonté et de la défiance de la nature. Aussi je n'étonnerai personne en disant qu'on la trouvera très fortement présentée dans le livre du P. BuR- HICHON (l'Etat et ses rivaux dans l' Enseignement secondaire, IP partie, Poussielgue édit.), auquel j'emprunte quelques heureuses expressions.

lutte, une victoire sur soi-même " , et c'est dans ce sens que nous en saluons les héros dans le théâtre de Corneille. Orpour devenir capable de vouloir de cette façon, il faut y avoir été dressé dès le jeune âge. Il faut qu'on ait affaibli de bonne heure chez l'enfant les inclinations désordonnées en contrariant ses caprices, en brisant ses résistances, et qu'au contraire on ait affermi les bonnes en le contraignant, s'il le faut, à les préférer aux suggestions de l'instinct. C'est dans cette vue que l'éducation est une œuvre d'autorité et que son principal moyen est l'obéissance. " Il faut rompre la volonté, non certes pour la détruire, mais, comme on dit : rompre le corps à la fatigue, pour l'assouplir et le fortifier. » Une sévère discipline n'a pas d'autre objectif : elle est éducative précisément dans cette contrainte qu'elle impose et dont notre mollesse moderne a tant d horreur. C'est elle " qui retient et qui maintient; c'est elle qui fixe ces mobiles natures, qui les accoutume à l'effort, qui

les oblige à s'observer, à se vaincre ; qui leur donne de l'ordre, de la suite, de la contenance, de l'aplomb, du sérieux » . (Dupanloup.) L'enfant vainqueur de lui-même dans ces petites luttes quotidiennes de la vie scolaire sera aguerri pour d'autres combats, d'autres résistances et d'autres victoires. En obéissant, il aura appris à commander à soimême d'abord, puis aux autres, s'il le faut.

Ce n'est pas que je dénie au sentiment toute part dans l'éducation. J'apprécie comme il convient l'utilité de son influence. En parlant au cœur et à la raison, en persuadant que les ordres donnés sont justes et sages, au lieu d'une machine qui fonctionne sous une pression étrangère, on a une intelligence qui comprend, une raison qui adhère, une volonté qui exécute librement. L'obéissance devient un acte moral, bien différent de la soumission ou de la passivité inspirée par la crainte, qui ne permet, elle, ni raisonnement ni choix judicieux. Elle laisse s'épanouir librement les

tendresses natives, la grâce et la délicatesse, qui constituent le charmant apanage de l'âme enfantine. Je ne suis donc pas l'ennemi du sentiment, je dis seulement que, loin qu'il puisse suppléer l'autorité, il ne doit venir qu'après, pour la compléter, pour lui enlever toute fâcheuse ressemblance avec l'autoritarisme et pour lui imprimer un caractère moral. Donner le pas au sentiment en attendant, comme on dit, que la raison vienne, c'est d'abord vouloir commencer à discipliner quand ce résultat devrait être pleinement et définitivement obtenu. C'est placer l'enfant sur un pied d'égalité avec nous en lui permettant de nous contredire, peut-être de nous réfuter, éventualité à prévoir, et qui serait désastreuse pour notre prestige. C'est enfin espérer qu'à l'âge même où il sera enivré d'indépendance et assoiffé de désirs, je ne sais quelle vague sentimentalité ou des considérations philosophiques auront raison de son fougueux tempérament. S'il en était ainsi, ce

serait à nous, parents et maîtres, à demander conseil à ce petit prodige (l).

Combiner dans la juste proportion 1 autorité et la liberté, voilà la difficulté de l'éducation. Le dosage respectif de 1 une et de l'autre variera suivant l'âge, le caractère et le nombre des enfants. Mais en principe et d'une manière générale, l'éducation nous parait être une œuvre d autorité.

Revenons au lycée. Je ne remettrais en vigueur aucune des punitions aujourd'hui supprimées ; mais dans l'application des mesures répressives désormais établies, je restaurerais dans nos maisons un peu de l'antique sévérité, au lieu de 1 indulgence qui actuellement tend à y présider. Et je ne m'en cacherais pas, je le proclamerais hautement aux enfants et aux parents, pour que nul n'en ignore et que chacun s'en inspire dans ses actes. Il ne s'agit pas tant de prendre telle ou telle mesure de

(1} Lire là-dessus Les Enfants mal élevés, liv. III, de M. Fernand ^'icolay. (Perriii édit.)

détail, innovant ici, abolissant ailleurs, que de modifier l'air qu'on voudrait introduire dans les lycées. On y croit trop, tout le monde y croit trop, qu'une douceur, d'ailleurs mal définie, est la qualité à l'ordre du jour. Les maîtres, parce que le juste milieu est humainement impossible à tenir, versent plutôt de ce côté afin d'être en conformité avec l'opinion qu'ils se figurent régner en haut lieu. Les élèves, les élèves surtout, sont trop au courant de ces dispositions paternelles, et ils les escomptent avec une malice que j'excuse à leur âge et qui fait honneur à leur perspicacité. Le relâchement des liens de la famille et la licence des rues s'ajoutent pour leur persuader faussement que c'est là un état de choses normal et satisfaisant.

Voilà le mal; c'est contre cet esprit qui circule partout d'indulgence et de faiblesse qu'il faut commencerpar réagir. Au lycée plus que partout ailleurs. Car le lycée ne passera jamais pour un endroit où l'on s'amuse. On

aura beau multiplier les jeux et les fêtes, on ne changera pas le vrai caractère d'une maison d'éducation qui est un lieu de travail et de moralisation. Or ce sont là choses pénibles à la nature humaine, dont la pente est au laisser-aller plutôt qu'à l'effort. Pour les obtenir d'elle, le plus habile est encore de les lui demander telles qu'elles sont, comme un devoir, comme une vertu, comme une belle victoire à remporter sur elle-même. Les adoucir, les enjoliver, les entourer de miel et de sucre, c'est en altérer gravement la physionomie, c'est appeler l'attention surtout sur leurs désagréments, c'est provoquer une grimace de dégoût, c'est aller contre le but qu'on se propose, en énervant l'effort au lieu de le stimuler.

Au contraire, l'air ambiant du lycée une fois transformé, tout ira mieux, et les réformes disciplinaires elles-mêmes n'en seront rendues que plus efficaces. Si c'est l'indulgence qui est le trait dominant de la disci-

pline, soyez sûr que l'élève, qui après tout a la raison de son âge, en abusera pour glisser à la licence. Si c'est la sévérité, des adoucissements éventuels et gradués n'en seront que plus certainement les bienvenus ; ils frapperont par le contraste, et l'élève, sensible à leur caractère exceptionnel, en gardera visà-vis du maître une reconnaissance étonnée.

Nous avons donné notre avis sur la façon dont les professeurs et le proviseur doivent entendi'e leur métier d'éducateurs. Mais ils ne sont au lycée ni les seuls appelés à diriger l'éducation morale des élèves ni ceux qui ont à vivre le plus intimement avec eux. C'est sur les maîtres d'études et sur le censeur que repose pour la plus grande part dans nos maisons l'application de la discipline (1).

Or quelle place tient dans leur recrutement la préoccupation de leur valeur pédagogique? Exactement la même que dans celui des pro-

(1) Sur la question des maîtres d'études, lire Ferd. Brunetière, Education et Instruction, III.

fesseurs. Encore, pour les professeurs, courton la chance qu'une haute culture supplée à leur ignorance des conditions de leurs futures fonctions. Pour les maîtres répétiteurs, on aurait tort d'y compter. Quelque importance qu'il faille attribuer aux qualités naturelles dans l'art d'élever la jeunesse, il est certain qu'il y a des principes généraux de pédagogie qu'on ferait sagement d'inculquer aux élèves maîtres, une série de moyens à employer, de fautes à éviter, sur lesquels ils gagneraient à être avertis avant d'entrer au service. Cela pourrait faire l'objet d'un certificat qu'on serait en droit d'exiger d'eux avant leur nomination. Et après, au lycée même, ces éléments de leur profession leur seraient rendus plus raisonnes et plus familiers par des conférences dont on chargerait le proviseur ou le censeur.

Surtout l'intérêt bien entendu de nos maisons et l'avenir du recrutement des maîtres répétiteurs commandent impérieusement

qu'on organise ces fonctions, encore plus utiles que modestes, en une carrière définitive. En dépit de la cruelle expérience, des universitaires bien intentionnés persistent à croire que le répétitorat doit demeurer une position inférieure, un gagne -pain transitoire, chemin incommode mais nécessaire vers le professorat pour ceux qui n'ont pas eu les ressources suffisantes pour se présenter à l'École normale supérieure ou suivre les cours d'une faculté. C'est une erreur, qui coûte cher au bon renom de l'éducation donnée dans nos lycées en faisant de ces emplois presque le monopole d'hommes trop jeunes pour être à la hauteur d'une si délicate mission. Il faudrait qu'ils pussent envisager leur fonction comme une carrière indépendante, qui leur assurât un traitement suffisant et une considération égale à celle qu'on accorde aux professeurs.

Aujourd'hui encore, il n'en est pas tout à fait ainsi. On a beaucoup fait pour eux depuis

quelque temps, mais leur situation reste toujours précaire et ils n'ont guère de fin honorable en perspective. Il faudrait qu'il fût entendu une bonne fois que la surveillance générale et puis le censorat seront les échelons naturels de leur carrière. Car enfin qu'estce réellement que le censeur, sinon le chef des maîtres répétiteurs, avec, entre eux et lui, les surveillants généraux pour lieutenants et intermédiaires? Entre les fonctions de proviseur et celles de censeur il n'y a pas de relations bien étroites, d'incontestables analogies. Tel professeur, aujourd'hui proviseur excellent, eût fait un censeur pitoyable ; et un bon censeur, ferme et avisé, peut parfaitement échouer dans le provisorat. Le censorat donc devrait appartenir de droit aux maîtres d'études ; il faudrait qu'il devint le couronnement normal de leur carrière et qu'il n'y en eut aucun parmi eux qui ne pût se flatter par ses mérites d'y parvenir. Le provisorat leur resterait ouvert, à titre ex-

ceptionnel, tandis que le censorat demeurerait leur bien inaliénable.

A ces conditions on aurait le droit de traiter sans rire le répétitorat de carrière. Et du coup il serait relevé aux yeux de ceux qui y sont entrés, aux yeux de l'Université comme à ceux du public. L'intérêt s'ajoutant à la vocation, les répétiteurs rivaliseraient de zélé à prendre les qualités et les sentiments de leur profession, qui est de surveiller les travaux et les jeux des élèves avec une fermeté douce et intelligente, l'œil ouvert sur leur propreté, leur politesse et leurs bonnes mœurs; en rapports constants avec le proviseur et les professeurs afin d'assurer dans le détail de la vie scolaire l'application et la pratique de ces principes d'éducation que ceux-ci sont chargés d'enseigner.

En fait comme en droit, l'éducation morale de Tenfant appartient tout d'abord à la famille, puisqu'elle commence au berceau. L'enfant nait avec des tendances dominantes, bonnes ou mauvaises. Aux personnes qui vivent auprès de lui , aux parents et plus particulièrement à la mère revient la charge de les épier pour favoriser les unes, celles qui sont reconnues utiles par la sagesse humaine, pour contrarier les autres et, sinon les supprimer, du moins autant que possible les dériver au bien. Par quel moyen ? En leur accordant ou en leur refusant l'aliment qui les fortifie, l'exercice habituel. Ce sont encore les parents qui dirigent les premières mani-

mO L'EDUCATION AMORALE AU LYCEE.

festations de la volonté de l'enfant et qui appliquent à des objets utiles ses premiers instincts de curiosité, d imitation et de crédulité. Ce sont eux qui s'attaquent à ses premiers défauts : l'égoïsme, la colère, la peur et la jalousie.

Cette influence de la famille, déjà peu négligeable par son antériorité même, constitue à la longue durant les six ou sept premières années de l'enfant un fond malgré tout inaltérable et indestructible par sa continuité et par sa durée. Ajoutez en sa faveur qu'elle s'adresse à la sensibilité autant qu'à l'intelligence, qu'elle s'appuie de la force des exemples, en comparaison de laquelle celle des leçons n'est rien, et que cette force se doubleici de celle de l'affection. Les parents qui, parleur faute, ne profiteraient pas de cette influence que leur assurent la nature et la loi en vue d'une bonne formation des mœurs et du caractère de leurs enfants manqueraient au premier de leurs devoi-rs ; ils se prépareraient

pour l'avenir, avec de gros ennuis, des remords cruels.

Arrive pourtant un âge où il faut bien appeler des maîtres au partage de cette influence. Les parents se divisent dès lors en deux catégories : ceux qui n'envoient leurs enfants au lycée que pour les classes, se réservant exclusivement la charge de leur éducation, et ceux qui confient aux maîtres leur éducation en même temps que leur instruction. Des premiers l'Université n'a pas à se mettre en peine : ils gardent toute la responsabilité. Elle n'a, quant à elle, à s'occuper que de bien élever les internes et les demi-pensionnaires, et nous avons dit comment elle s'y prendra pour y réussir.

Mais quelle erreur ce serait aux parents de s'imaginer qu'après s'être ainsi débarrassés de leur fils pour le jour et la nuit, ou seulement pour le jour tout entier, ils n'ont plus qu'à se croiser les bras et à attendre tranquillement des résultats de l'éducation publique !

Et cette erreur, hélas ! est celle crun trop grand nombre.

Et d'abord, si c'est l'indifférence ou la paresse qui les a fait s'affranchir de l'éducation de leurs enfants, ils sont très coupables. Car, sans que cela soit la faute des maîtres, mais seulement par la force des choses , la meilleure éducation que puisse promettre le lycée ne vaudra jamais celle qu'on est en droit d'attendre d'une honriéte famille qui veut s'en donner la peine. Jamais on ne pourra faire qu'il y ait autant de maîtres que d'élèves, et pourtant il le faudrait, les enfants étant entre eux très dissemblables et chacun ayant besoin d'un traitement approprié. Jamais non plus on n'empêchera qu'il y ait dans une agglomération d'élèves quelques voisinages plutôt fâcheux. L'internat étant, suivant le mot consacré, un mal nécessaire, il ne devrait en bonne règle se recruter que parmi les familles qui n'habitent pas la ville, ou qui ont des raisons d'ordre privé pour ne pas laisser

séjourner leurs enfants à la maison. Auquel cas leur mission n'est pas terminée dès Tentrée de leurs enfants au lycée : elle devient autre, voilà tout.

Ce n'est plus aujourd'hui comme jadis, où, leurs fils enfermés au lycée, les parents ne les voyaient plus guère qu'une ou deux fois pendant toute l'année scolaire. Sans parler des demi-pensionnaires qui rentrent chez eux tous les soirs, les internes, par les petits congés et par les deux sorties réglementaires de chaque mois s'y retrouvent assez fréquemment. Même, avec de bonnes notes, ils ont le droit d'aller s'y retremper tous les dimanches. Enfin, leurs parents ou leurs représentants ont la faculté de venir les visiter tous les jours au parloir. En réalité, la famille de l'interne garde avec lui tout le contact qu elle veut. Son influence a donc libre jeu.

L'Université n'a jamais eu l'intention de la négliger. Elle y compte même, sur cette iu' fluence, comme sur le concours le plus pré-

cieux. Elle y compte à cause de son efficacité indéniable, et aussi parce que l'autorité paternelle est sans conteste la plus majestueuse et qu'elle a pour elle l'opinion et les lois. De même qu'il serait injuste de la contrecarrer sur les points où elle a le droit d'être seule à s'exercer, par exemple dans la transmission des croyances, de même nous avons intérêt à ce qu'elle ne contre-batte pas la nôtre sur le reste : car c'est la nôtre qui aurait peut-être le dessous.

Voilà pourquoi l'Université s'est mise à la recherche de tous les moyens susceptibles de tourner à son service l'influence légitime des familles : petits congés plus fréquents, sorties multipliées , visites au parloir facultatives , communication répétée de notes détaillées sur le progrès moral des enfants autant que sur leur santé et sur leur travail. C'est aux parents désormais à user de tous ces moyens et dans un sens utile aux vrais intérêts de leurs enfants.

Mais les parents indifférents sont plus nombreux qu'on ne le suppose. Combien y en a-t-il qui ne voient leurs enfants que très rarement et sans enthousiasme ! Combien qui ne se renseignent sérieusement auprès d'eux que de leur santé et de leur travail et ne risquent qu'un mot en passant sur leur avancement moral ! Combien qui ne lisent que du bout des cils les bulletins trimestriels, réservant toute leur attention inquiète à la note de 1 économat ! Qu'y faire? Ces parentslà sont incorrigibles. L'Université ne peut que les plaindre , plaindre leurs enfants et suppléer dans la mesure possible à une si coupable incurie.

Tout n'est pas admirable non plus dans la conduite des parents soucieux de leurs devoirs. Ils aiment leurs enfants, et ils ont raison. Ils se crèvent agréablement les yeux sur leurs défauts et leurs incapacités, je l'admets, puisque l'aveuglement est la condition même de l'amour. Ils sont portés irrésistiblement à

l'indulgence : qui les en blâmerait ? Néanmoins, il faut avouer que l'immense majorité dépasse, je ne dis pas la mesure (elle n'est pas faite pour eux), mais l'excès permis. Et par là ils désorganisent et détruisent l'action de l'Université.

A l'intérieur du lycée, tandis que nous nous efforçons de viriliser les caractères par un traitement énergique et par des exigences graduées, elles ne sont que trop nombreuses, les familles qui nous font échec par de sottes excuses, par des sollicitations regrettables, quand elles ne vont pas jusqu'à nous désapprouver ouvertement. On juge tel exercice inutile, telle méthode maladroite. C'est d'une leçon qu'on demande d'abord à être dispensé, ensuite d'un devoir. On abandonne les classes plusieurs semaines avant la fin de l'année, on rentre l'année suivante en retard. Si l'autorité académique par mesure spéciale accorde tel privilège aux grands, aussitôt voilà les parents des moyens qui en réclament autant.

LE CONCOURS DES FAMILLES. \?.l

On ne se gêne pas pour sourire au récit de malices d'écolier, plus méchantes pourtant que spirituelles, et dont on devrait plutôt ressentir de la confusion (1).

Hors du lycée, non seulement on ne seconde pas l'action du maître, mais on la ruine par des faiblesses contradictoires. Alors qu'on se garde de mettre les enfants au courant des affaires sérieuses de la maison, on les laisse trop tôt courir le boulevard, fréquenter cafés et théâtres. Supposé même qu'on s'en tienne à les conduire dans des réunions honnêtes, on ne se fait aucun scrupule de compromettre leurs travaux du lendemain par des nuits entières passées à se divertir.

Il faut que les parents en soient bien persuadés : si leurs droits sur leurs enfants sont grands et sacrés, leurs devoirs et leurs responsabilités sont en proportion. Et la plupart ont vraiment mauvaise grâce, quand ils consta-

(1) Lire les justes plaintes formulées à ce sujet par M. GrÉard, Éducation et Jiistntction, II, in fine.

tent, un peu tard, que réducatlon de leur fils a été manquée, à venir s'en prendre au lycée, au lieu de se frapper la poitrine avec repentir.

Donnons d'abord le bon exemple. Soyons vigilants à ne nous montrer à nos enfants que par les beaux côtés, car chacun en a de laids, et l'enfant, pour les saisir, est doué d'une redoutable perspicacité. Ne leur prêchons pas le travail, étant nous-mêmes paresseux ; la modération, ayant des appétits de luxe ; la correction du langage avec des jurons, la probité si nous pratiquons personnellement les petits larcins. Ils ne tarderaient pas à nous démasquer, et, au lieu de se corriger de leurs défauts, ils les conserA'craient plus soigneusement avec, par surcroît, l'hypocrisie.

Il faut aller plus loin, il faut soutenir par une intervention personnelle et fréquente l'action des maîtres. D'ordinaire, les enfants sont intarissables devant leurs parents sur les choses du lycée. Les incidents de la semaine.

les habitudes du maître d'étude et du professeur, les punitions et les récompenses des camarades, telle parole du proviseur, fournissent à leur jeune faconde des thèmes à n'en plus finir, a Pour des parents clairvoyants, quelle prise dans ces confidences exubérantes ! quelle occasion de saisir les transformations qui s'annoncent dans le caractère de l'enfant, de connaître le milieu oii il se développe, de le garantir contre les entraînements, de lui donner les raisons des sévérités ou des indulgences qu'il n'a pas comprises, de fortifier dans son cœur le sentiment de la confiance et du respect, de le faire rentrer en lui-même surtout, de façon qu'il tire de ses propres discours la leçon qu'elle contient! Tout cela sans moraliser, d'ailleurs, et comme l'enfant le fait lui-même, naturellement et simplement. >' (Gréard.)

L'éducation au lycée ne peut réussir qu'à la condition que la famille la prépare, la soutienne et la complète.

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