L'ÉDUCATION MORALE DANS LUMVERSITÉ
purement scientifique. Si Ton imagine que nous revenions à un état politique où il soit possible à un gouvernement d'imposer une doctrine ou d'en interdire une autre, comme lors de l'édit de 1624 qui prétendit, sans aucun succès d'ailleurs, imposer l'aristotélisme, ou encore à l'époque où le courageux et spirituel arrêt burlesque de Boileau empêcha le Parlement de rendre un arrêt contre le cartésianisme, sans parvenir d'ailleurs à suspendre les tracasseries dont on poursuivait renseignement cartésien, — si, dis-je, on suppose le retour à un pareil état politique, ce n'est pas seulement l'enseignement de la morale, c'est à peu près n'importe quel enseignement qui serait exposé aux foudres d'un tel gouvernement. Mais il faut voir les choses telles qu'elles sont. Le retour à un pareil état d'esprit ne paraît guère possible; et en ce moment même, ceux dont les théories politiques et gouvernementales seraient les plus contraires à la liberté de la parole et de la pensée sont obligés de la proclamer, en fait, parce qu'ils sont pour le moment hors d'état d'utiliser l'intolérance à leur profit. Plus nous nous placerons sur le terrain de la positivité, plus nous aurons de chance d'éviter le danger dont on nous menace. Un exemple sera ici plus convaincant que beaucoup de raisonnements. Depuis de longues années déjà les différents gouvernements qui se sont succédés en France y ont accentué progressivement le système protectionniste. Voilà une question précise, correspondant à une pratique gouvernementale bien définie et à des doctrines nettement affichées par nombre de ministres. Or je n'ai jamais entendu dire qu'aucun professeur, pas plus dans renseignement secondaire, où l'économie politique a sa place, quedans renseignement supérieur, eûtété inquiété pour avoir professé, comme la majorité le fait très probablement, des opinions libre-échangistes. Pourquoi? Vraisemblablement parce que, si controversée que soit
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la matière, elle est de nature positive. On ne se fâche guère contre l'opinion adverse que quand on se sent hors d'état de prouver la sienne. Les coups commencent au moment où les raisons manquent. Tâchons donc de donner à renseignement moral un caractère aussi voisin que possible de celui que je viens de trouver dans l'enseignement économique, et nous pouvons espérer pour celui-là le même sort et la même liberté que pour celui-ci.
Au fond, ceux qui redoutent qu'en nous mêlant de l'enseignement moral nous ne suscitions une orthodoxie sont dans le même état d'esprit, sous bien des rapports, que ceux qui par avance en proclament ou en acceptent une : en effet, les uns et les autres croient que la morale se fonde sur une doxie quelconque. C'est cette conception qu'il faudrait avant tout écarter.
3° Il me reste donc à montrer ce que peut être un enseignement moral distinct, en dehors des deux hypothèses que nous venons de discuter, et quelles raisons pourraient en justifier l'organisation.
Il aurait, ai-je dit au début, ce caractère que j'ai appelé pratique et positif. En le déclarant pratique, j'écarte l'idée qu'il ait pour objet une philosophie morale, mais en le déclarant positif, j'écarte en outre l'idée qu'il consiste en simples encouragements à la vertu, en simples excitations plus ou moins artificielles de la conscience. Encore une fois je ne méprise nullement dételles excitations, et si, comme on me l'accorde aisément, elles trouvent place dans toutes les parties de l'éducation, à plus forte raison elles pourraient constituer en quelque sorte le ton, Y accent d'un enseignement moral spécial, comme cela peut déjà avoir lieu dans l'enseignement de la morale en philosophie, en élémentaires, en quatrième moderne. Mais cela ne saurait constituer un objet d'enseignement.
Ce qui au contraire en constitue un, c'est ce qu'on
appelle le contenu, la matière même de la moralité, c'est-à-dire" les objets, les conditions pratiques et sociales de notre activité. Je me ferai mieux comprendre si je commence par faire sentir deux caractères qui, avec le dogmatisme ou le caractère doctrinal que je signalais tout a l'heure, me paraissent deux défauts bien marqués de l'éducation morale la plus communément répandue.
Le premier, c'est ce que j'appellerai notre formalisme moral. J'entends par là (car lé mot a reçu d'autres acceptions) l'habitude de condenser la moralité en formules simples et peu nombreuses, et à nous figurer que ces formules expriment d'une manière absolue et complète tout notre devoir. Ne pas mentir, ne pas voler, ne pas tuer, etc., voilà le devoir. Cela est si simple, si clair qu'il semble inutile de rien chercher au delà. En une dizaine de commandements de ce genre, et l'on pourrait sans doute en réduire encore le nombre, on fait tenir toute la moralité.
Je ne conteste pas qu'il soit légitime, inévitable, et même utile de ramener à quelques types essentiels les formes de l'action vertueuse ou vicieuse ; mais je suis frappé de la déformation qui en résulte pour la conscience habituée à penser le devoir uniquement à travers ces formules. Elle croira le devoir satisfait dès que la lettre de la formule ne sera pas violée. On se croira à l'abri de tout reproche tant qu'on n'aura pas expressément affirmé le contraire de ce qu'on a pensé, enfoncé un poignard dans le cœur de son semblable, ou matériellement soustrait ce qui appartenait strictement à autrui. Le devoir devient abrupt et sans nuances ; dès lors il se réduit à ses applications les plus grossières. La conscience devient myope : il lui faut des devoirs énormes pour qu'elle les aperçoive. Le devoir, au lieu de pénétrer la vie entière, n'y apparaît que de loin en loin, en des occasions plus ou moins exceptionnelles.
La conscience est détournée de réfléchir sur les applications indirectes et atténuées, mais par cela même beaucoup plus fréquentes et en quelque sorte constantes de ses obligations, et il y a là quelque chose d'aussi fâcheux pour la spontanéité morale, pour la moralité tout intérieure que certains considèrent comme l'essentiel, que pour la justesse, la rectitude vraie de la conduite extérieure dont pour ma part je trouve qu'on tient trop peu de compte. Ainsi la moralité, en adoptant ces formes tranchantes et absolues, perd à ces deux points de vue beaucoup plus qu'elle ne gagne. Le sentiment de la relativité que tant de moralistes écartent avec horreur lui est beaucoup plus favorable. Il ferait comprendre par exemple que le devoir de ne pas mentir exige avant tout l'examen réfléchi de ce qu'on affirme ; qu'il y a toutes sortes de manières, en dehors du cambriolage, de faire passer dans sa bourse l'argent des autres, et que beaucoup de ces manièreslà sont couramment usitées par des gens que Ton déclare parfaitement honnêtes et qui même se croient très sincèrement tels parce qu'ils ne perçoivent l'injustice que lorsqu'elle commence à devenir crime. Il y a, somme toute, deux manières d'être « sans scrupules » ; il y a les gens qui n'en ont plus, et ceux qui n'en ont pas encore ; et bien que ces derniers soient évidemment plus estimables que les premiers, ils ne sont cependant pas de bons agents de justice sociale.
Et cela m'amène au second défaut que j'attribuais à notre éducation morale, et qui est un excès de subjectivisme. Il serait trop subtil d'examiner ici le lien de ce travers avec le précédent, mais il n'est pas moins réel. Il semble à trop de gens que la bonne volonté, l'intention pure soit toute la moralité. L'essence de la moralité leur paraît être le mérite. Il semble que le but soit de pouvoir s'estimer soi-même, et il y a bien du pharisaïsme dans cette préoccupation de notre être
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moral tout intérieur. Nous ne nous demandons pas de quelle œuvre nous devons être les agents éclairés et actifs, nous nous demandons si l'âme que nous trouvons en nous, ou celle que nous travaillons à nous donner est elle-même une belle œuvre : et un vague dilettantisme moral, une sorte d'esthétisme quelquefois bien conventionnel et en quelque sorte déclamatoire (car on peut dire qu'il y a des manières d'agir déclamatoires aussi bien que des manières de parler), est souvent le terme de ce subjectivisme chez les esprits cultivés. Nombre de moralistes, qui n'ont fait tout d'abord que réduire en formules l'état moral de la société ambiante, ont contribué, en érigeant en principes ce qui n'était tout d'abord qu'un accident ou une déviation, à développer ces dispositions d'esprit. Ce sont ces dispositions qui expliquent comment l'idée d'une conférence de morale n'éveille chez beaucoup, comme je l'ai indiqué, que l'idée d'un discours édifiant, d'un prêche laïque pour le salut de notre âme. Je le dirai très franchement : ces tendances me paraissent fâcheuses. Ce n'est pas de vague spiritualité que nous avons besoin, mais d'activé et précise sociabilité. Le sentiment du devoir ne peut se développer à vide, et c'est une tâche vaine que d'essayer de le cultiver autrement qu'en lui fournissant des objets capables de le susciter. Notre activité est à cet égard exactement comme notre pensée : les facultés de notre esprit ne prennent conscience d'elles-mêmes et n'acquièrent vigueur et sûreté que si on leur fournit un objet auquel elles puissent s'appliquer : notre activité veut aussi qu'on lui donne une œuvre à accomplir, une œuvre extérieure à elle, et pour laquelle elle puisse s'oublier elle-même, comme l'esprit s'oublie quand il pense, comme il s'oublie surtout quand il crée. Le désintéressement ne peut consister à rentrer en soi-même, mais à en sortir pour s intéresser à quelque chose. C'est donc à mon sens
une erreur non seulement morale, mais psychologique, de demander à un homme l'activité morale, et en même temps de tourner toute sa pensée vers sa propre perfection ou vers sa propre bonne volonté, c'est-à-dire vers lui-même.
Si Ton admet ces principes, on voit quel rôle précis peuvent jouer des conférences de morale. A proprement parler, elles doivent viser à faire discerner les devoirs dont, faute d'une connaissance suffisante de la réalité au milieu de laquelle ils sont appelés à, s'exercer, on pourrait méconnaître l'existence ou la nature exacte ; sur lesquels, faute de savoir les conditions sociales qui s'imposent à nous, la conscience resterait muette et aveugle ou même sujette à des illusions. Elles auront pour but, moins d'exhorter que d'éclairer. On supposera par exemple que les jeunes gens sont capables de sentiments de charité ; mais on leur fera connaître, mieux qu'ils ne les connaissent, les nombreuses formes de la misère, dont les hommes mêmes des classes les plus favorisées n'ont pas toujours le soupçon ; on leur fera connaître aussi les formes très diverses et de valeur très inégale de l'activité charitable, les difficultés qu'elle rencontre, les dangers d'une charité mal exercée. Et je crois que, du même coup, ils sortiront de là plus charitables qu'ils n'étaient entrés, parce qu'ils auront vu plus nettement les maux à soulager, et aussi les moyens plus ou moins efficaces de le faire. Et leur conscience elle-même, considérée intérieurement, aura fait un progrès parce qu'ils verront dans la charité non pas une simple disposition plus ou moins louable de l'âme, à laquelle on pourrait donner à bon compte satisfaction par des manifestations plus ou moins bien dirigées de désintéressement, une vertu personnelle enfin qu'il s'agirait de se donner, mais une œuvre à la fois très urgente et très élevée, très digne d'efforts, et aussi une œuvre très délicate, un art vrai-
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ment difficile, qui exige de l'initiative et de la réflexion personnelle pour être pratiqué avec justesse et sûreté.
Et ainsi ce sera ce qui la rend pratiquement efficace, et socialement bienfaisante, qui la rendra vraiment intéressante à pratiquer pour le sujet moral ; car on voit que tous les philanthropes se sont passionnés pour leur œuvre, au fur et à mesure qu'ils ont pris contact avec les difficultés pratiques, qu'ils ont mieux compris Tinsuffisance des sentiments même les plus généreux. Et ils nous autoriseraient à retourner le mot de Saint- Paul. Pour eux, ce serait certainement cette sentimentalité s'excitant à vide, et n'agissant en quelque sorte que pour se soulager elle-même, qui serait l'airain sonore et la cymbale retentissante.
De même pour la justice ; nous croyons que nos auditeurs veulent tous la justice, mais ce qui leur manque c'est de savoir ce qu'elle peut requérir dans la pratique, c'est de reconnaître les différentes formes souvent très peu apparentes de l'injustice, par exemple dans telle ou telle partie de notre régime économique ; et je crois que leur volonté de justice sera par là également rendue plus consciente d'elle-même et plus ardente, aussi bien que plus complète et plus sûre.
Considérez encore, à titre d'exemple plus spécial, ce sujet si délicat et que Ton ose à peine aborder auprès des jeunes gens dont l'âge pourtant le permettrait, j'allais dire l'exigerait, cette question de la moralité sexuelle dont l'importance cependant n'échappe pas, puisque bien souvent les mots généraux de mœurs et de moralité sont appliqués uniquement dans ce sens particulier. Croyez-vous qu'il n'y ait pas une part énorme d'ignorance et d'inconscience de la part des jeunes gens dans la manière dont, souvent avec une très grande honnêteté foncière, ils traitent comme une chose à peu près indifférente une débauche tant soit peu discrète? Il me semble que, voyant uniquement le présent, et dune
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que l'on perd constamment de vue aujourd'hui, et Tusage de la richesse, qui ne comporte plus aucune restriction extérieure, n'est même plus subordonné a aucune règle morale. Plus spécialement ici se place la question du luxe, que j'ai essayé d'esquisser ailleurs à ce point de vue. D'autre part, il y a la série si intéressante des devoirs professionnels, qui comportent des observations si précises et si variées, pratiquement si nécessaires. Il y a les questions d'hygiène individuelle et d'hygiène sociale, qui rentrent à tant d'égards dans le domaine de la morale, et qui comportent une analyse vraiment scientifique. Enfin il y a une œuvre plus générale et plus haute, bien urgente à accomplir, qui est celle de la rectification des préjugés de classe tout faits de routine et d'ignorance ; idoles du forum ou idoles de la caverne sociale où l'on est confiné, et dont les jeunes gens sont, à un degré difficile à imaginer, les très naïves victimes ; idoles qu'une connaissance plus objective et plus précise des choses sociales peut seule, mais peut assez aisément faire évanouir.
On voit assez maintenant en quoi peut consister l'œuvre à accomplir. On voit aussi ce qu'on peut répondre à ceux qui nient la possibilité d'un enseignement vraiment positif, et, pour tout dire, scientifique, de la morale. Certes, en tant que la morale propose des fins, elle n'est pas science, mais elle ne le sera jamais non plus. Ce n'est pas la connaissance qui peut poser des fins, c'est le désir et la volonté; à cet égard, tous les arts sont dans le même cas, et ce n'est pas la physique et la mécanique qui prescrivent la construction d'un chemin de fer, ni la botanique et la chimie qui prescrivent la culture du blé. Mais les fins générales que peut se proposer l'humanité s'imposeront, je crois, d'elles-mêmes en très grande partie comme une conséquence normale de la nature humaine et des conditions où elle est appelée à se développer. Elles n'ont,
malgré les tendances souvent assez divergentes des grands initiateurs, jamais beaucoup varié dans la réalité, et l'invention morale de ces initiateurs s'est surtout appliquée à la découverte, à la création de motifs nouveaux, de ressorts moraux mal connus ou mal utilisés avant eux. Cela est évidemment la part de l'inspiration et non de la science. Mais ce qui s'enseigne, c'est le rapport des moyens aux fins, c'est l'ensemble des conditions dans lesquelles l'action peut se mouvoir ; et à cet égard la morale est une science, ou du moins comporte une forme scientifique comme tout autre art. On enseigne couramment que la morale diffère précisément des autres sciences pratiques en ce que celles-ci sont des sciences de moyens, tandis que la morale aurait à établir, à démontrer des fins. Gela me paraît inadmisible. La morale aussi est une science de moyens. Et il est vain d'objecter que cette science n'est pas faite. A ce point de vue aucune science n'est faite, c'est-àdire qu'aucune science n'est achevée. La morale l'est moins qu'aucune autre, d'abord parce l'idée de la traiter ainsi est une idée récente, et qui rencontre encore des adversaires de parti pris : ensuite parce qu'en effet la moralité pratique se transforme incessamment, que des devoirs nouveaux naissent sans cesse avec des connaissances nouvelles et des conditions de vie sociale nouvelles. Mais une morale scientifique, ce n'est pas une morale figée dans des résultats démontrés et acquis une fois pour toutes ; aucun art d'ailleurs ne serait dans ce cas ; elle est scientifique à la seule condition de s'appuyer sur des connaissances positives, elle peut être scientifique par l'esprit et la méthode, au même titre que peut l'être n'importe quelle pratique. Or, si c'est là comme je le pense le seul sens possible de l'expression « morale scientifique», on ne voit pas où serait l'impossibilité dune telle morale.
a32 l'éducation morale dans l'université
En résumé, faire des conférences spéciales de morale au lycée, voici à mon sens ce que cela signifie :
i° Cela signifie avant tout que la moralité n'est pas chose purement subjective, affaire de bonne conscience et de bonne volonté, question à régler entre l'homme et sa conscience ou entre l'homme et Dieu, mais que la moralité complété exige l'action, et réside dans les devoirs plutôt que dans le devoir.
2° Cela signifie que, dès lors la connaissance a son rôle capital à côté de la bonne volonté, au moins pour la déterminer, et souvent même pour la susciter ; que les devoirs sont chose plus compliquée qu'on ne pense et que dès lors il est impossible de se contenter. d'une moralité toute spontanée, soit de celle qui est en quelque sorte instinctive, soit de celle que l'éducation a formée en nous à titre d'habitude. Sans doute celle-ci est essentielle et en un certain sens il faut, dans la plupart des cas usuels, que nous accomplissions nos devoirs presque sans en délibérer, et comme instinctivement. Mais cela n'est vrai que des directions générales de la conduite et des obligations les plus courantes. A côté de cela, il y a une sphère immense de devoirvs dont on accepte le principe, mais dont on méconnaît les applications, et qu'il s'agit d'apprendre à reconnaître et à pratiquer avec discernement.
3" Enfin cela signifie que, dès que nous sommes placés sur un pareil terrain, qui est celui d'une morale que j'appelle positive, on ne pourra avoir à nous reprocher aucun dogmatisme, aucune mainmise sur la conscience de nos élèves, pas plus que nous ne serons exposés à voir peser sur nous une sorte de doctrine officielle. Un tel enseignement serait un enseignement au sens propre du mot, et dans lequel à la rigueur (je m'empresse de déclarer qu'il ne me paraît pas souhaitable qu'il en soit ainsi) notre personnalité pourrait presque entièrement s'effacer et nos conclusions per-
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sonnelles rester sous-entendues, sans que toute la valeur de notre parole fût pour cela perdue. Dès lors l'Université aurait qualité pour donner un tel enseignement, et n'assumerait pas en cela une tâche incompatible avec son caractère et sa situation.
Je me suis attaché à bien définir la nature du problème et à bien établir les raisons d'être de la tâche proposée. Il resterait à en déterminer quelques conditions pratiques, mais ici je me contenterai de vous soumettre quelques questions et quelques indications.
i° A qui des conférences de ce genre seraient-elles adressées ? Il paraît évident que, d'après la nature des sujets, elles s'adresseraient tantôt à un plus grand nombre, tantôt à un moindre, tantôt aux plus âgés seuls, tantôt à de plus jeunes ; mais qu'en tout cas elles ne s'adresseraient d'ordinaire qu'aux élèves des plus hautes classes.
2° Par qui seraient-elles faites? D'ordinaire sans doute par des professeurs de tout ordre et non pas seulement par celui de philosophie, et aussi par d'autres fonctionnaires de l'Université dont l'autorité pourrait en favoriser le succès. Mais je crois qu'il serait aussi souhaitable que d'autres personnes vinssent prêter leur concours. C'est souvent l'étranger, nous a-t-on dit, qui apporte l'innovation et la lumière. Par exemple, puisque j'ai parlé des devoirs professionnels, il me semblerait tout indiqué que d'anciens élèves du lycée, industriels, commerçants, médecins, avocats, vinssent en parler, chacun avec sa compétence spéciale.
3° Dans quelles conditions seraient-elles organisées ? Je crois que la plus grande liberté devrait être laissée sur tous les points. Liberté dans l'initiative des conférenciers, liberté pour ceux-ci dans le choix de leurs
sujets, sous la garantie de leur acceptation par le chef d'établissement, liberté aussi pour l'auditoire en ce sens qu'une catégorie déterminée d'élèves étant conviée, l'assistance ne serait obligatoire pour personne. Tout ce qui feraijt ressembler ces conférences, soit pour ceux qui les feraient, soit pour ceux qui les entendraient, à une tache imposée, à l'exécutiou d'un programme, serait propre à faire manquer le but.
4° Enfin la pratique indiquerait dans quelle mesure elles pourraient être suivies de questions et de discussions, comme cela parait souhaitable, si l'on veut quelles obtiennent toute l'efficacité qu'on peut en espérer, en éveillant chez les jeunes gens le souci de chercher euxmêmes le devoir.
DISCUSSION
M. Bioche. — M. Belot vient d'indiquer sa préférence pour des conférences de caractère pratique, indépendantes de toute métaphysique. J'ai moi-même tenté en 1900 une expérience en ce sens, expérience un peu restreinte encore, mais intéressante.
En se plaçant au point de vue pratique, une des choses les meilleures que Ion puisse faire, c'est de préparer les élèves à l'action. J'ai donc demandé à faire aux élèves des hautes classes une conférence sur ce sujet : l'assistance par le travail.
On rencontre là des idées morales intéressantes, sans faire do métaphysique. La charité est un devoir ; mais il y a certaines diificultés à être charitable : le premier mouvement est de donner à un pauvre, mais on est retenu parla crainte d'encourager la paresse et le vice. En montrant ce qui se fait dans l'assistance par le tra-
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me semblait alors indiquer que dans la troisième forme de ces conférences on déterminerait ces principes moraux. Mais est-ce bien là ce qu'il a fait ? Et quand, par exemple, il suppose un conférencier qui explique qu'il y a des gens malheureux, qui dévoile tous les genres de misère ignorés de l'enfant, cette simple constatation de faits aura-t-elle nécessairement une action morale? Ne sera-t-elle pas une œuvre de découragement aussi souvent qu'une excitation a l'action ? Peut-on ainsi développer l'énergie morale en laissant de côté tout principe, toute question primordiale, pour s'en tenir à une réalité que l'on prend seulement, et que l'on fait connaître, du dehors?
Si l'on poussait à bout le système qui conteste la valeur des incitations générales et des idées, et ne compte que sur les actes, on arriverait à dire que la meilleure des conférences serait de faire participer les élèves euxmêmes à l'action. Et il y a là sans doute quelque chose d'utile, mais qui ne se fait plus à l'intérieur du lycée, et qui ne rentre plus directement dans la tâche d'un professeur.
Enfin, M. Belot a dit que ces conférences pratiques, sur les devoirs professionnels, par exemple, montreraient bien que l'Université peut donner l'éducation morale. Mais pour ces conférences il a dit aussi qu'il faudrait faire appel à des professionnels, et il le faudrait bien en effet. L'Université ne déclarerait-elle pas ainsi qu'elle ne peu t donner l'éducation morale sans le concours de la nation ?
M. Belot. — Dans le choix de ces conférenciers extérieurs, il faut apporter beaucoup de discrétion : il ne s'agit pas de faire entrer le premier venu dans le lycée; ce sont des personnes amies de l'Université, d'anciens élèves du lycée, des gens appartenant en quelque sorte à la maison qui, lorsqu'il sera nécessaire,
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M. Colomb demande à répondre à M. Boudhors au sujet des conférences' à instituer dans les lycées. M. Boudhors a dit que, si ces conférences ne sont pas faites par les professeurs, on ne pourra pas dire que ce soit l'Université qui donne l'éducation morale ; mais c'est donner un sens trop restreint au mot Université. L'Université doit se composer de tous les hommes de honne volonté capables d'élever le niveau moral des élèves : et on n'a pas à se trouver humilié de demander à un avocat de parler des devoirs professionnels de l'avocat.
M .Boudhors proteste qu'il na pas voulu dire ce que lui reproche M. Colomb : il est fort heureux que, du dehors, on apporte à nos élèves des notions pratiques et morales utiles ; mais il s'agit d'autre chose. Il s'agit de montrer que l'Université, telle que tout le monde l'entend : c'està-dire, pour l'instant, le personnel des établissements d'enseignement secondaire choisi et payé par l'Etat, donne l'éducation morale ; or, dans la mesure on elle fait appel k des personnes étrangères, ce n'est plus elle qui la donne.
M. Belot. — La définition que nous donne M. Boudhors de l'Université est trop étroite, et celle de M. Colomb est trop large. Il est bien certain que n'appartient pas à l'Université quiconque est disposé à faire* des conférences dans les lycées ; mais aussi l'Université prend la responsabilité de ce qui se passe chez elle : quand elle juge que quelqu'un est qualifié pour l'aider dans son œuvre éducatrice, elle s'adresse à lui, mais elle est responsable de ses choix ; et il faut que l'éducation morale qu'elle consacre ainsi soit toujours l'éducation morale qu'elle veut donner, celle qu'elle juge nécessaire, et pour laquelle elle choisit les meilleurs instruments dans chaque cas.
UTILITÉ DES CONFÉRENCES EN DEHORS DES CLASSES 23g
M. Malapert ne voit pas qu'il y ait d'inconvénient a ce que l'Université se fasse aider au besoin dans sa tâche éducatrice, à la condition seulement qu'elle n'abuse pas de ces interventions, qui ne seront vraiment utiles que dans, un très petit nombre de cas, et pour compléter l'éducation qu'elle donne elle-même.
C'est sur cette question de mesure qu'il y aurait peut-être lieu d'insister plus encore que ne Ta fait M. Belot dans sa conférence. Dans cette question des conférences de morale en dehors des classes, la question de principe n'est sans doute pas très importante, mais c'est une question de mesure et de proportion à garder.
M. Belot a distingué trois catégories de conférences: l'une de ces catégories ne rentre pas dans l'objet actuel de nos discussions ; c'est la conférence consacrée aux fondements de la morale. Sur ce point il y aurait des objections à faire à ce qu'a dit M. Belot, mais ces conférences-là ne peuvent s'adresser qu'à ceux des élèves qui reçoivent un enseignement de morale théorique, c'est-à-dire aux élèves de philosophie, et ce n'est pas d'eux qu'il s'agissait aujourd'hui.
Restent les deux autres espèces de conférences, qui sont de portée pratique. Mais ici on ne voit pas très nettement, hors de la théorie, la différence essentielle qui sépare les conférences d'excitation morale et les conférences de précision morale. Il est difficile de consacrer toute une conférence à un sarsum corda fait à vide, et qui ne s'accompagnera pas de quelques faits positifs et de quelques idées précises ; et aucun d'entre nous sans doute ne peut se sentir disposé à tenter un pareil exercice. Mais cela n'empêchera pas de s'attacher à montrer ce qu'il y a de beau dans la charité, en même temps qu'on fera connaître les différentes formes de la charité ou les misères à secourir. Il serait sans doute dangereux de présupposer également développé chez
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tous, dès le début, le sentiment de la charité, et de lui fournir des moyens de précision, sans s'assurer en même temps le moyen de le faire naître et de le développer.
Ainsi la question de principe n'a peut-être pas grande importance : tout est ici question de nuance et question d'âge.
Pour des élèves déjà grands, qui ont reçu tout le long des classes l'éducation morale diffuse, peut-être pourrat-on les supposer munis d'avance de ces notions et arriver à les leur faire préciser par des conférences pratiques. Mais il n'en sera plus ainsi pour de jeunes enfants, pour les élèves des classes de grammaire, par exemple; pour ceux-là, une foule de ces notions dépasseraient leur portée puisqu'elles supposent des connaissances précises de sociologie ou d'économie politique, qu'ils n'ont pas. Si donc on veut encore faire des conférences a de plus jeunes élèves, il faudra qu'elles aient un caractère parénétique plutôt que positif et précis.
Nous sommes tous d'accord sur ce point, que nous devons donner tous à notre enseignement une tendance moralisatrice. En ce sens, on peut faire quelque chose de plus, en provoquant des conférences tout à fait libres, et où chacun apporterait son tempérament propre. Mais il importe que ces conférences restent libres et qu'elles soient peu nombreuses. Il faut aussi qu'elles commencent assez tard et ne s'adressent qu'aux élèves des classes supérieures.
Au congrès des professeurs, en 1899, quelques-uns avaient paru désirer que ces conférences fussent régulières, suivies, réglementées pour former un tout : il faut constater que personne ici n'a repris cette thèse et qu'il n'y a pas eu à la combattre. «
Mais il aurait peut-être été utile de préciser plus que ne l'a fait M. Belot tous les caractères que doivent garder les conférences de morale pour être utiles : c'est ici une question pratique, et la seule chose vraiment
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